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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

La Formation de l’esprit scientifique

de Gaston Bachelard

récension rédigée parMélanie SemaineEnseignante en philosophie dans le secondaire.

Synopsis

Philosophie

Comment le scientifique doit-il regarder le monde et le décrire ? Quels sont les obstacles à sa véritable connaissance ? Gaston Bachelard répond à ces questions dans son ouvrage, en mettant au jour les pièges surprenants que l’esprit, la croyance et même le langage tendent au scientifique qui espère découvrir la vérité.

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1. Introduction

Pour savoir comment mieux connaître le monde et pratiquer la science, il est important de pouvoir établir une méthode, dont l’application permettrait de connaître la vérité. Mais cela peut entraîner une régression à l’infini, car pour savoir, parmi plusieurs méthodes, laquelle serait la meilleure pour trouver la vérité, il faudrait une autre méthode fournissant des critères de choix, et ceci à l’infini.

D’une certaine manière, Gaston Bachelard sort de ce problème en ne s’intéressant, dans son ouvrage, pas directement à la méthode à adopter pour bien pratiquer une science, mais à ce qui peut empêcher de le faire. Il est ainsi le premier penseur à former la notion d’« obstacle épistémologique », qui désigne l’ensemble des obstacles liés aux affects, aux croyances et aux motivations psychologiques empêchant de progresser dans la connaissance scientifique. Et il choisit de penser ces obstacles non pas de façon absolue, mais d’une manière résolument historique.

« L’esprit scientifique se constitue sur un ensemble d’erreurs rectifiées », affirme-t-il. C’est cette identification historiquement progressive des erreurs et des obstacles qui lui permet en creux de tracer le chemin à suivre afin de pratiquer la science. Mais cela signifie également que cette démarche scientifique n’a pas de valeur absolue, qu’elle n’aurait pas pu être suivie plus tôt et qu’elle ne peut au contraire être atteinte qu’au terme d’un long processus. Quelle est la nature de ce processus ? Et contre quels obstacles permet-il de se prémunir ?

2. Comment définir la démarche proprement scientifique ?

Le processus scientifique compte pour Bachelard trois étapes principales : le réalisme concret, l’état « concret-abstrait » et l’état abstrait. Il s’inspire ici du penseur Auguste Comte (1798-1857), très important dans la conception de la science moderne, qui avait formulé une loi des trois états.

Pour lui, chaque branche de connaissances passait en effet par trois états de la théorie : un état théologique (dans lequel on explique les choses par leur origine, que l’on identifie volontiers à une origine religieuse), un état métaphysique (dans lequel on explique le monde par des notions philosophiques abstraites dont l’existence n’est pas prouvée) et enfin un état positif (qui correspond à la démarche véritablement scientifique, s’intéressant au « Comment ? » et non plus au « Pourquoi ? » des choses).

Comme Auguste Comte, Bachelard identifie donc trois étapes successives de l’esprit, devant conduire à une pensée réellement scientifique. Mais il estime que ses propres états sont « beaucoup plus précis et particuliers que les formes comtiennes » (p. 11). Et surtout, alors que le développement historique formulé par Comte procédait par accumulation continue et progressive des connaissances, celui de Bachelard est au contraire une dynamique de l’erreur révélée : chaque état prend le contrepied du précédent après avoir pris conscience de la fausse direction qui avait été empruntée. Ce qu’il nomme la « psychanalyse scientifique » a pour but d’identifier les intérêts et affects motivant l’homme dans chacun de ces trois états de la science. Il identifie ainsi comme affect propre au premier état une curiosité naïve et un goût pour l’étonnement devant les phénomènes, constituant un prétexte à les étudier. L’état dit « concret-abstrait », très rationaliste, serait associé à une âme professorale, qui s’accrocherait aux notions abstraites et dogmatiques pour le plaisir de les professer aux autres et d’en tirer de l’autorité. Enfin, le véritable état scientifique, l’état abstrait, ne serait pas un état neutre, débarrassé de toute motivation affective (ce qu’on attend pourtant généralement d’un scientifique !).

Pour Bachelard, même dans ce dernier état, l’âme est pleine d’affects puisqu’elle est en lutte constante contre elle-même. L’esprit a en effet compris que l’induction (c’est-à-dire la généralisation des résultats d’expériences) est loin d’être infaillible, et qu’il faut alors se tourner vers l’abstraction pure. Mais d’un autre côté, il peine à renoncer aux expériences concrètes et souhaiterait secrètement les pratiquer à nouveau.

On pourrait finalement résumer cette démarche scientifique progressive par un examen critique des opinions. Il ne s’agit pas de prouver de manière absolument certaine des théories, mais de prendre conscience des obstacles épistémologiques cristallisés dans nos opinions, et de rendre ces erreurs fertiles. Seule cette démarche pourrait permettre, d’après l’auteur, de correctement poser les problèmes que la science doit résoudre.

3. La connaissance repose-t-elle sur une objectivité parfaite ?

S’il faut prendre conscience de nos erreurs et examiner nos opinions, cela signifie-t-il que nous devons poursuivre une objectivité totale ? C’était là la visée positiviste de la science moderne d’Auguste Comte : celle-ci devait s’appuyer pour lui sur l’observation et la description purement factuelle de la réalité.

Mais pour Bachelard, et ce de manière surprenante, se fier à l’expérience purement factuelle ferait obstacle à la connaissance. Car la description des faits n’est pour lui jamais objective, elle ne respecte jamais « les règles de la saine platitude » (p. 53).

L’objectivité, au sens courant, signifie la neutralité : on n’est pas objectif dans un jugement lorsqu’on se laisse influencer par une chose extérieure à la situation (comme une préférence ou une valeur), et à l’inverse un arbitre est censé prendre des décisions objectives en se référant uniquement aux actions commises et à l’application de règles. De manière plus précise, est objectif ce qui est contenu dans l’objet même et non dans le regard que l’on porte sur lui. Or, pour Bachelard, il faut se méfier de la description objective dans les deux sens du terme.

En effet, la description qui se veut neutre et détachée d’un quelconque affect ou intérêt est une illusion puisqu’à chaque état de l’esprit scientifique, y compris l’état final, correspond un ensemble d’affects et d’intérêts, qu’il est important de connaître et de déconstruire, mais qu’on ne peut supprimer. Et la description des objets eux-mêmes et de ce qu’ils contiennent, indépendamment de tout regard sur eux, est également impossible.

En effet, on ne décrit jamais les faits eux-mêmes, mais toujours le regard que l’on porte dessus ou l’effet subjectif qu’ils produisent sur nous. L’auteur avance notamment un argument intéressant : certaines sensations sont plus vives ou impressionnantes que d’autres, et les considérer comme objectives conduit à former des préjugés nuisibles pour la poursuite de la science. Il donne l’exemple du diamant : son éclat et sa pureté perceptibles par les sens sont immédiatement magnifiés (p. 172), mais ne reflètent en rien les qualités intrinsèques de l’objet. Cela met surtout en évidence l’effet qu’elles ont sur nous. On pourrait même aller plus loin en affirmant que les faits bruts, détachés de théorie, n’existent tout simplement pas. C’est notamment ce qu’a pu montrer le penseur Wilfrid Sellars dans son article « Empirisme et philosophie de l’esprit ». Son argument principal est que la notion même de donné brut, totalement objectif, est contradictoire.

En effet, quelle que soit la nature de ce qu’on considère comme étant un donné objectif, celui-ci doit être à la fois indépendant (de toute justification extérieure, de toute valeur ou idéologie) et efficace (il doit pouvoir servir de fondement à l’ensemble des connaissances dérivées de son observation). Or, indépendance et efficacité se contredisent en science : si le donné est indépendant, il ne peut fonder la connaissance ; et s’il est efficace, c’est parce qu’en réalité il n’est pas indépendant de nos théories. Le donné purement objectif est donc un mythe.

4. Le langage même est un obstacle épistémologique

Cette impossibilité à atteindre l’objectivité se retrouve dans le langage lui-même. Nos habitudes verbales seraient en effet des obstacles à la pensée scientifique. Bachelard met au jour l’idée de « mots obstacles ». Il choisit en exemple le mot éponge. C’est un mot familier qui suscite un sentiment d’évidence quand il est prononcé. La conséquence immédiate est qu’en choisissant le verbe éponger ou encore l’adjectif spongieux pour qualifier un phénomène que l’on tente d’expliquer, on a l’impression de dire quelque chose d’évident et de familier.

Mais le recours à des exemples de descriptions se voulant scientifiques et utilisant ce mot permet à l’auteur de montrer que celui-ci fait obstacle davantage qu’il ne mène à des connaissances évidentes. Il cite par exemple un article de Réaumur, paru en 1731 dans les Mémoires de l’Académie royale des Sciences : « Une idée assez ordinaire est de regarder l’air […] comme de l’éponge, et beaucoup plus spongieux encore que ne le sont tous les autres corps. » Cette image de l’air comme éponge, qu’il généralise ensuite dans sa description, en vient à influencer ses intuitions dans ses recherches, ainsi que la manière dont il pose les problèmes, et finalement à l’induire en erreur. Il applique par exemple faussement les propriétés de l’éponge à son approche de l’air, pensant que l’eau peut pénétrer celui-ci en remplissant ses parties vides, de la même manière qu’elle entre dans une éponge.

D’une manière générale, les métaphores et tout type d’images verbales qui seraient particulièrement dommageables pour la pensée. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser spontanément, celles-ci ne sont pas confinées au langage poétique ou à l’usage expressif du langage. Les descriptions scientifiques elles-mêmes utilisent souvent des images sans que les scientifiques ne s’en rendent compte, comme le montrait l’exemple de l’éponge.

Or celles-ci contaminent fatalement le raisonnement avec des croyances fausses et le rendent imprécis. Car ces images ne reposent pas sur une identité, mais sur une simple ressemblance. Et en glissant de ressemblance en ressemblance, on finit par passer à côté des propriétés réelles de la chose observée.

Parmi ces images couramment utilisées dans les descriptions scientifiques, les plus puissantes – et celles dont on doit par conséquent le plus se méfier – seraient celles qui renvoient aux propriétés des choses. Bachelard donne l’exemple de l’assimilation du tonnerre à de la poudre à canon, qui amène à se tromper sur les propriétés réelles du tonnerre.

C’est alors la psychanalyse de la connaissance qui doit identifier les affects et intérêts qui sont à l’origine de l’utilisation des images : « Une psychanalyse de la connaissance objective doit donc s’appliquer à décolorer, sinon à effacer, ces images naïves. » (p. 95)

5. Il faut se méfier de notre besoin d’unité des théories

Cette dernière recommandation de Bachelard est très surprenante au regard de la science moderne. Celle-ci ne poursuit en effet plus une Vérité absolue, qui serait une parfaite adéquation entre les théories et la réalité, mais elle pense désormais que la vérité scientifique serait une approximation du réel. Or, pour approcher le réel le mieux possible, à travers ses théories explicatives, l’un des critères de validité de celles-ci est la cohérence des théories entre elles. Alors pourquoi l’auteur affirme-t-il que l’unité recherchée dans les explications scientifiques est un obstacle à la connaissance, caractérisant surtout le premier état de l’esprit scientifique ? Tout d’abord, notre volonté d’acquérir une vision du monde unitaire, de disposer de théories expliquant l’entièreté du monde, nous fait négliger la démarche de la connaissance, et en particulier les problèmes. « Il est facile de trouver des exemples où la croyance en cette unité harmonique du Monde conduit à poser une surdétermination bien caractéristique de la mentalité préscientifique. » (p. 107) C’est notamment le cas de l’astrologie. Une tendance nous pousse également à considérer qu’une théorie unifiée sur le monde reflétera davantage la substance des choses, c’est-à-dire un ensemble de qualités essentielles et stables. Or, cette substantialisation fait partie des obstacles épistémologiques. Cette notion de substance nous provient notamment de Descartes, donc d’abord de la philosophie et non de la science. La substance est littéralement ce qui se tient dessous, c’est-à-dire sous les choses changeantes observables. Par exemple, un individu change en permanence, mais, comme nous avons l’habitude de le dire, « au fond » il est doté d’un noyau substantiel qui le définit. De même, une chaise peut être repeinte en une infinité de couleurs différentes, mais sa substance ne changera pas : ce sera toujours un meuble à dossier fait pour s’asseoir.

En philosophie et dans la vie quotidienne, nous croyons donc à l’existence des substances. Mais le scientifique qui voit des substances derrière les choses observables va avoir tendance à lier tous les phénomènes observés à cette substance, préservant ainsi sa croyance ainsi que l’unité du système, mais passant à côté d’explications valables.

6. Conclusion

L’ouvrage est devenu un classique de la philosophie des sciences et une référence pour sortir de nombre d’oppositions stériles (notamment entre empirisme et rationalisme ou encore entre dogmatisme et scepticisme).

7. Zone critique

Il pourrait toutefois sembler plus réaliste de penser que la psychanalyse scientifique prônée par Bachelard doit nous rendre conscients des obstacles épistémologiques, mais qu’elle ne peut pas nous en débarrasser. Concernant par exemple le langage, on peut penser (notamment en suivant la thèse du philosophe Friedrich Nietzsche) que le langage entier est de nature métaphorique. Dès lors, on ne pourra jamais chasser les mots-obstacles dénoncés par Bachelard.

L’idée la plus convaincante de l’ouvrage serait donc celle d’un esprit scientifique comme processus, mais il faudrait insister sur le fait que ce processus n’est jamais achevé. L’esprit scientifique serait celui qui lutte en permanence contre les dérives inévitables de l’esprit humain et de son langage.

Mais selon quelle méthode précise ? Il manque désormais une détermination positive de la méthode de l’esprit scientifique. Et c’est dans son ouvrage Le nouvel esprit scientifique que Bachelard tentera de combler ce manque.

Les différents stades de l’esprit scientifique et la notion d’obstacle épistémologique auront en tout cas permis de penser le progrès de la science, comme une continuité traversée par des remises en question du langage lui-même. Le philosophe des sciences, Thomas Kuhn, s’en inspire au moment de penser ce qu’il nomme les « changements de paradigme », comme moteur du progrès scientifique. Il le théorise dans son célèbre ouvrage La structure des révolutions scientifiques, publié en 1962, année de la mort de Bachelard.

8. Pour aller plus plus

Ouvrage recensé– La Formation de l’esprit scientifique, Paris, Éditions Vrin, coll. « bibliothèque des textes philosophiques », 2004.

Du même auteur– Le nouvel esprit scientifique, Paris, Éditions PUF, coll. « Quadrige », 2013.

Autres pistes– Aude Bandini, Wilfrid Sellars et le mythe du donné, Paris, Éditions PUF, coll. « Philosophies », 2012.– Alan Francis Chalmers, Qu’est-ce que la science ? Récents développements en philosophie des sciences : Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend, La Découverte, 1987.– Thomas S. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, trad. par Laure Meyer, Paris, Éditions Flammarion, coll. « Champs sciences », 2008.– Dominique Lecourt, L’épistémologie historique de Gaston Bachelard, Paris, Éditions Vrin, coll. « Bibliothèque d’histoire de la philosophie », 2001.

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