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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

La Raison dans l’histoire

de Georg Wilhelm Friedrich Hegel

récension rédigée parAxel KliouaAvocat, docteur en science politique/droit (Lyon 3).

Synopsis

Philosophie

L’histoire du monde a-t-elle un sens ? En d’autres termes, la succession des événements et des périodes historiques est-elle l’expression d’une logique sous-jacente, ou tout ce long enchaînement ne correspond-il qu’au produit incohérent des actions de l’humanité aux prises avec son environnement extérieur et ses passions intérieures ? Pour le philosophe allemand Hegel, nul doute que toute l’histoire du monde obéit à une marche et une construction progressives dont la dynamique procède d’un contenu fondamentalement intelligent : la Raison.

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1. Introduction

L’histoire du monde a-t-elle un sens ? En d’autres termes, la succession des événements et des périodes historiques est-elle l’expression d’une logique sous-jacente, ou tout ce long enchaînement ne correspond-il qu’au produit incohérent des actions de l’humanité aux prises avec son environnement extérieur et ses passions intérieures ?

Hegel a pour but d’atteindre à une lecture globale du réel, qu’il conçoit comme inhérent au fait et au règne de Dieu. Circonstance significative pour un philosophe promoteur de la Raison, sa foi protestante irrigue sa pensée de bout en bout. Mieux, il estime fondamental et primordial que le concept et la réalité de Dieu soient connus, étudiés et insérés dans l’équation de la connaissance et de la compréhension de l’histoire. C’est ainsi qu’il écrit que « Dieu ne veut pas pour enfants des âmes étroites et des têtes vides, mais il exige qu’on le connaisse », car « l’histoire est le déploiement de la nature de Dieu dans un élément déterminé particulier ». De ce point de vue, Dieu est donc regardé comme la somme de toutes les manifestations naturelles et humaines qui font ce que l’histoire a été et ce qu’elle est dans sa globalité et son universalité. L’origine de toutes ces manifestations ? La transcendance et l’immanence concomitantes d’un Dieu qui se matérialise et qui s’ancre au processus historique comme il s’est fait homme en la personne du Christ.

Mais plus qu’une approche théologique pure, l’orientation philosophique de Hegel se recentre sur l’homme terrestre ; cet homme qui fait l’histoire sans nécessairement savoir ni comprendre ce qu’il fait ; être qui n’a pas immédiatement conscience de l’histoire qu’il réalise et véhicule, mais qu’anime un esprit pensant, qui est l’expression d’un fragment particulier de ce Tout, de cette Idée, de cette Raison et de cet Esprit du monde que Hegel nomme « Dieu ».

Dans la foulée, Hegel pose alors qu’« une toute-puissante volonté divine règne dans le monde » et que celle-ci « n’est pas faible au point de ne pas vouloir déterminer son contenu ». Or « dans la mesure où Dieu est omniprésent, il existe dans chaque homme et apparaît dans chaque conscience », et « c’est cela l’Esprit du monde ». Dans la vie, les pensées et l’histoire des hommes, Hegel décèle ainsi un processus de progression de l’Esprit du monde à travers l’histoire, et c’est en ce sens qu’il synthétise que « l’Idée est en vérité ce qui mène les peuples et le monde, et c’est l’Esprit, sa volonté raisonnable et nécessaire, qui a guidé et continue de guider les événements du monde ». Dès lors, le but qu’il se propose dans cet ouvrage est d’« apprendre à connaître l’Esprit dans son rôle de guide ».

2. Le sens de l’histoire

Pour Hegel, « l’histoire universelle se déploie dans le domaine de l’Esprit ». Or, cet univers comprenant « la nature physique et la nature psychique », son histoire a un sens fini. À travers la réalité sous-jacente, immanente, omniprésente et opérante de l’Esprit du monde, l’histoire est animée d’une intelligence qui a elle-même conscience qu’elle va et qu’elle doit nécessairement aller quelque part.

Dans ces conditions, malgré son désordre apparent, l’histoire universelle tend vers un but précis, et « la pensée doit prendre conscience de cette finalité », qui est celle de la Raison. Dans son rapport avec le monde, la question de la Raison se confond avec « celle de la fin ultime du monde » : l’histoire correspond à une succession qualitative des moments et des stades de développement de la Raison ; « Raison divine, absolue », avec une histoire universelle qui n’est alors que « l’image et l’œuvre de la Raison ».

D’où la conviction que « le monde du vouloir n’est pas livré au hasard » mais qu’au contraire « une fin ultime domine la vie des peuples ».

3. La marche intelligente et intelligible de l’histoire vers sa finalité projetée

Rembobinant le cours de l’histoire depuis son époque, héritière du vent de liberté qu’ont récemment apporté les Lumières et la Révolution française, Hegel explique alors par l’exemple la succession historique de ces stades de développement et de progression de la Raison : «

En évoquant d’une manière générale les différents degrés de la connaissance de la liberté, j’ai dit que les Orientaux ont su qu’un seul homme est libre, le monde grec et romain que quelques-uns sont libres, tandis que nous savons, nous, que tous les hommes sont libres, que l’homme en tant qu’homme est libre. » C’est ainsi que « ces différents stades constituent les époques que nous distinguons dans l’histoire universelle ».

Or, du point de vue de Hegel, cette liberté entendue de façon absolue, tant pour l’homme que depuis Dieu et jusqu’au retour à ce même Dieu s’accomplissant lui-même, c’est précisément le but ultime de l’histoire universelle. En effet, « considérer l’histoire universelle selon son but ultime » revient à se remémorer que « Dieu est l’être le plus parfait, qui ne peut vouloir que lui-même et ce qui lui ressemble ».

Ainsi donc, la fin de l’histoire universelle, « c’est l’Esprit tel qu’il est dans son essence », à savoir « le concept de liberté », « l’idée de la liberté en tant que fin absolue », tant pour Dieu, libre d’avoir créé le monde à des fins précises, que pour l’homme, fait à son image, qui doit savoir s’élever vers Dieu et réaliser ce dernier en accomplissant son dessein absolu : faire advenir la liberté de l’homme, libre création divine, comme sens et comme fin ultimes de l’histoire universelle.

4. Le but de l’histoire universelle : progresser vers la liberté

Hegel estime que le but que poursuit l’humanité a trait à la liberté – la liberté de l’homme, en tant qu’elle réalise en même temps et par ce fait l’essence de l’Être suprême, à savoir Dieu. C’est en cela que « la Raison est l’intellection de l’œuvre divine ».Dans cette perspective, le destin de Dieu se confond avec celui de ses créatures humaines : « L’Esprit est libre. Réaliser son être est le but que l’Esprit universel poursuit dans l’histoire universelle. Se connaître soi-même est son œuvre, et cette œuvre ne s’accomplit pas d’un seul coup, mais graduellement ».

C’est ainsi que, dans cet ordre d’idées, tant du point de vue de l’homme que de celui de Dieu (entité et point de vue spéculativement appréhendés), l’histoire correspond au « développement de la conscience que l’Esprit a de sa liberté, et de la réalité produite par cette conscience ».

À l’appui de son assertion, Hegel s’en remet à la singularité manifeste de l’homme qui, contrairement à l’animal qui ne pense pas, est libre précisément parce qu’il pense ; libre parce qu’au-delà de sa singularité, il est en mesure de se saisir comme un être universel ; libre parce qu’il est dépositaire d’une capacité d’abstraction ; libre en ce qu’il est capable de discernement et d’opter pour le Bien au détriment du Mal.

Dès lors, l’histoire universelle fait apparaître et présente les étapes de l’évolution d’un principe fondamental « dont le contenu est la conscience de la liberté », laquelle conscience n’est possible qu’à travers cette faculté de discernement entre Bien et Mal ; étant entendu qu’in fine, jusqu’aux cimes de Dieu lequel est la « force efficace » et « la représentation la plus concrète de ce Bien et de cette Raison », « tout se ramène à la conscience de soi de l’Esprit ».

Hegel résume alors la place qu’occupe le concept de liberté comme voie ultime de l’histoire universelle : « La substance de l’Esprit est la liberté. Par-là est indiqué aussi le but qu’il poursuit dans le processus de l’histoire : c’est la liberté du sujet, afin que celui-ci acquière une conscience morale, afin qu’il se donne des fins universelles, qu’il les mette en valeur ; c’est la liberté du sujet, afin que celui-ci acquière une valeur infinie et parvienne au point extrême de lui-même. C’est là la substance du but que poursuit l’Esprit du monde, et elle est atteinte par la liberté de chacun ».

5. L’expression de la liberté à travers l’idéal de l’État de droit libéral

Hegel soutient que la « Raison pénètre dans le monde » en apparaissant « dans la conscience, dans la volonté et l’action ». Cette conscience est celle de la liberté, laquelle est déterminante car, chez l’homme, elle catalyse la conscience « du bien et du mal, donc des lois ». D’où l’idée qu’au niveau de la volonté et de l’action humaines, c’est l’État qui, fondé sur le droit et la loi, représente l’outil susceptible de permettre d’accompagner et de faire advenir le sens et la fin de l’histoire. Effectivement, e de ce point de vue, l’État matérialise la Raison dans l’histoire car en étant fondé sur le droit il permet la liberté.

Plus précisément, en se donnant une constitution et en édictant des lois, l’État va pouvoir garantir le droit contre l’arbitraire et permettre d’assurer et de préserver la liberté : Pourquoi ? Parce que « ce qui prévaut dans l’État, c’est l’habitude d’agir suivant la volonté générale et de s’assigner l’Universel comme but ».

Dans cette perspective, l’État est tout à la fois l’individu spirituel et concret qui incarne le peuple et les individus qui le constituent. C’est ainsi que, selon Hegel, « tout ce que l’homme est, il le doit à l’État » : « c’est là que réside son être » et « c’est seulement dans l’État que l’homme a une existence conforme à la Raison ». En effet, « dans la mesure où l’individu porte en soi la connaissance, la foi et la volonté de l’Universel, l’État est la réalité où il trouve sa liberté et la jouissance de sa liberté ».

6. Les moteurs de l’histoire : ruse de la Raison et dialectique de la négativité

Hegel remarque toutefois qu’il est plus que fréquent que la trajectoire empruntée par l’histoire ne corresponde pas à la volonté originelle que les hommes, les peuples et les États ont pu manifester. Plus étonnant encore : le résultat obtenu se révèle même être l’exact opposé de ce qui avait été projeté.

Cette ironie de l’histoire, Hegel lui donne le nom de « ruse de la Raison ». C’est le fait que, « dans l’histoire universelle, il résulte des actions des hommes quelque chose d’autre que ce qu’ils ont projeté et atteint ».Cette ruse est alors regardée comme le moyen employé par la Raison pour se manifester secrètement dans la direction et au service d’un sens caché mais voulu par l’Idée et par l’Esprit du Monde. De sorte que « les individus n’empêchent pas qu’arrive ce qui doit arriver ».

On peut rapprocher cette conception de l’aphorisme d’Einstein selon lequel « le hasard est la forme que prend Dieu pour passer incognito », ou de la conception que se faisait Adam Smith de la « Main Invisible », principe selon lequel la poursuite de l’intérêt personnel concourt nécessairement à l’intérêt général.

Dans la perspective de Hegel, « rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion » ; élément qu’il analyse comme un aspect « de l’énergie et de la volonté de l’action ». Or, selon lui, la Raison use de ruse en utilisant, à son propre compte et dans un but bien déterminé, les passions humaines, précisément parce qu’elles sont tout aussi motrices et créatrices que la Raison dans le processus de l’histoire universelle : « On peut appeler ruse de la Raison le fait qu’elle laisse agir à sa place les passions ».

Au cœur de tout ce processus qui voit la Raison instrumenter les passions humaines au service du dessein que l’Esprit du monde exprime à travers toute l’histoire universelle : la dialectique de la négativité, avec une réalité (la « thèse ») qui va attirer et se voir confrontée à sa réalité opposée (l’« antithèse ») ; contradiction dépassée et enfantement d’une conciliation par le fait d’une troisième réalité qui viendra remplacer et faire disparaître les deux premières tout en les conservant en elle. Historiquement, c’est typiquement le cas de l’homme qui, en tant qu’homme, a été contraint, pour survivre, de s’opposer à la nature, et c’est bel et bien ainsi qu’il a pu survivre et devenir homme.

7. Conclusion

En somme, l’apport de Hegel est celui d’une histoire universelle qui ne serait plus dépourvue de sens ou brouillonne et tâtonnante. C’est au contraire la vision et la perspective d’une histoire au creux de laquelle agirait une intelligence poursuivant un but et ayant une fin qu’elle atteindra dès lors que certains de ses objectifs lui seront révélés et seront remplis.

Ces objectifs et ce dessein, en filigrane, sont ceux de Dieu ; objectifs et dessein qui, à l’échelle humaine, se manifestent à travers l’Esprit et la réalisation de lui-même ; réalisation qui passe par une conscience de lui-même ; réalisation que l’Esprit opère à travers le véhicule de la Raison, en atteignant la conscience de sa liberté et en réalisant celle-ci dans l’organisation de la vie des sociétés humaines et des individus.

8. Zone critique

Fondamentale dans l’histoire de la philosophie, l’approche de Hegel a traversé les âges et continue d’irriguer les réflexions de l’homme, lequel ne trouvera certainement jamais de répit dans sa solitude terrestre et sa quête d’un sens ici-bas.

Certes, l’innovation de Hegel a rappelé à l’homme que, en dépit de tout ce qui lui échappait, l’histoire était bel et bien le produit de ses actions. Néanmoins, on peut constater combien, sous de nombreux aspects, cette perspective hégélienne s’est contentée de reformuler philosophiquement certains des grands principes de la théologie des trois monothéismes, en lui préférant le langage de la philosophie.À l’autre extrémité du spectre idéologique, sans doute la plus percutante remise en question de cette perspective a-t-elle été le fait de Karl Marx qui, bien que profondément influencé par son aîné, lui a opposé que ce n’était pas la conscience et l’Esprit qui déterminaient la vie et la réalité, mais qu’au contraire c’étaient la vie et la réalité matérielles qui déterminaient la conscience et l’Esprit.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Georg Wilhelm Friedrich Hegel, La Raison dans l’histoire. Introduction à la philosophie de l’histoire, Paris, Plon, 1965 [1822-1830].

Du même auteur– Leçons sur l’histoire de la philosophie, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2007.– Phénoménologie de l’esprit, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2012.

Autres pistes– Karl Rosenkranz, Vie de Hegel, Paris, Gallimard, 2004.– François Palacio, Hegel. La religion et le politique, Paris, Ellipses, 2012.

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