dygest_logo

Téléchargez l'application pour avoir accès à des centaines de résumés de livres.

google_play_download_badgeapple_store_download_badge

Bienvenue sur Dygest

Dygest vous propose des résumés selectionnés et vulgarisés par la communauté universitaire.
Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Le dimanche de Bouvines, 27 juillet 1214

de Georges Duby

récension rédigée parPierre BoucaudAgrégé d’histoire et docteur en histoire médiévale (Paris IV).

Synopsis

Histoire

La commande d’un volume destiné à la collection Trente journées qui ont fait la France, passée à Georges Duby par l’historien Pierre Nora en 1968 pour les Éditions Gallimard, a donné lieu à un ouvrage innovant. Le dimanche de Bouvines relate une bataille gagnée par le roi de France Philippe Auguste le 27 juillet 1214. L’épisode n’est pourtant pas traité à la manière de l’histoire événementielle décriée par l’École des Annales. Le lecteur est immergé dans la société combattante du XIIIe siècle, pour comprendre la bataille et son impact jusque dans la mémoire des faits, tardivement revivifiée.

google_play_download_badge

1. Introduction

En 2018, les commémorations du premier conflit mondial rappellent l’impact immédiat et les conséquences plus lointaines des guerres du XXe siècle. Évidemment, la date du 11 novembre 1918 est dans toutes les mémoires. Celle du 27 juillet 1214, beaucoup moins. Elle l’était moins encore en 1973, quand Georges Duby publia son ouvrage consacré à la bataille qui avait opposé ce jour-là Philippe Auguste à l’empereur germanique Otton IV et à des comtes révoltés, ceux de Bourgogne et de Flandre, dans le cadre d’une lutte financée et organisée de loin par Jean sans Terre, roi d’Angleterre. En périphérie du royaume de France, à quelques kilomètres des terres du Saint Empire romain germanique, et à proximité du pont de Bouvines (actuel département du Nord), pour la première fois un roi de France conduisait une armée victorieuse. Rappelons d’ailleurs que depuis 1204, Philippe se dénommait « roi de France », non plus « roi des Francs ».

Non seulement la bataille contribua à mieux fixer la géographie européenne des royaumes et des peuples, mais elle servit la mémoire d’une dynastie capétienne qui, au siècle précédent, n’avait cessé de se renforcer. Parce que l’événement a été consigné, il est aussi devenu un objet mémoriel témoignant d’un genre littéraire pratiqué tout au long du Moyen Âge : l’histoire. Or, la bataille de Bouvines, notent presque tous les chroniqueurs, a ceci d’exceptionnel qu’elle eut lieu un dimanche, un jour sacré, normalement incompatible avec l’activité guerrière. La guerre et le sacré, dans une société médiévale accoutumée à la sacralité monarchique et travaillée par l’évolution des pratiques et des théories de la guerre, ont donc un lien que l’événement incite à comprendre : « Bouvines est un lieu d’observation éminemment favorable pour qui essaie d’ébaucher une sociologie de la guerre au seuil du XIIIe siècle dans le nord-ouest de l’Europe » (p. 21).

C’est ce à quoi s’emploie Georges Duby dans un triptyque (l’Événement, le Commentaire et le Légendaire) qu’il est nécessaire de respecter pour saisir la méthode permettant à l’auteur d’éviter les écueils d’une histoire événementielle. Ce faisant, Duby insère la bataille non seulement dans les mentalités des XIIe-XIIIe siècles, mais aussi dans un millénaire d’histoire nationale et européenne.

2. L’Événement

Dès 1186, Rigord, moine de Saint-Denis, consacre une Geste (forme médiévale de la biographie ou du récit d'un événement) à Philippe II. Dans cette chronique, il surnomme ce dernier « Auguste », du fait, notamment, des extensions du domaine royal qui lui étaient dues. Guillaume le Breton (v. 1165-v. 1225), chapelain de Philippe Auguste, continue le récit (1216-1220) et le complète vers 1224 par un autre ouvrage, en forme d’épopée : la Philippide. C’est en priorité sur la chronique, dont l’extrait qui concerne la bataille, traduit du latin en vernaculaire dès 1274, est restitué dans Le dimanche de Bouvines, que Georges Duby appuie son analyse, parmi 275 sources du XIIIe siècle mobilisées par l’historien.

Depuis qu’Aliénor d’Aquitaine, divorcée du roi de France Louis VII, a apporté ses terres à Henri Plantagenêt (1152), son deuxième mari et roi d’Angleterre, l’hostilité prévaut entre les deux royaumes. Le roi Jean sans Terre (1199-1216), excommunié par le pape, puis réconcilié (1213), est ulcéré par les reconquêtes de Philippe Auguste à ses dépens (Normandie, Anjou…). En 1214, il débarque à La Rochelle, mais il est mis en fuite par le prince Louis, fils de Philippe, devant la forteresse de la Roche-aux-Moines (2 juillet 1214). Son neveu, l’empereur Otton IV, encore excommunié et dont il contribue à rémunérer les troupes, doit attaquer au nord.

Outre les chevaliers allemands, les coalisés intègrent ceux de Ferrand, comte de Flandre, et de Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, révoltés contre Philippe Auguste. Y figurent aussi de nombreux fantassins et des « Brabançons », des mercenaires soldés, haïs autant que redoutés. De son côté, Philippe aligne les chevaliers aguerris de ses grands vassaux : Eudes, duc de Bourgogne, Robert, comte de Dreux ou encore Pierre de Courtenay, comte d’Auxerre, et des sergents. Une piétaille nombreuse, que les chroniqueurs évoquent à peine, car il ne s’agit pas de nobles, grossit la troupe. Elle est issue de 17 parmi les 39 communes ou fédérations de communes du domaine royal. Pas de mercenaires, toutefois, dans les rangs français.

Le dimanche 27 juillet 1214, les coalisés passent à l’attaque dans un espace resserré près du pont de Bouvines, contraignant l’ost (l’armée) de Philippe Auguste à se défendre. Les deux armées se font face. Chacune d’elles est divisée en trois unités (ou « batailles »). Selon Guillaume le Breton, le combat dure environ trois heures, jusqu’à ce que la fuite d’Otton provoque la débandade dans la coalition. Philippe, victorieux, fait de nombreux prisonniers, onze comtes notamment. Une trêve de cinq ans est conclue entre les belligérants.

3. Commentaire

Comment justifie-t-on la guerre vers 1200 ? Cela dépend de la conception que les clercs en ont. L’Église, que les rois sont censés protéger, est favorable à la guerre juste, au service du faible et de la doctrine. Tels sont en tout cas les objectifs sacralisables de cette action. La croisade, par exemple, a un caractère sacré, comme les opérations contre les hérétiques, auxquels peuvent être assimilés les excommuniés. Or, Otton IV est excommunié. Le « camp du mal » est dès lors identifié par les chroniqueurs favorables à Philippe Auguste, des clercs bien souvent. La bataille ponctuelle, de son côté, n’a pour fonction que de révéler le jugement de Dieu : « La bataille […] est opération de justice » (p. 200). La bataille de Bouvines devait donc révéler le camp du bien.

Comment fait-on la guerre ? Celle-ci est, paradoxalement, une procédure de paix qui, passées les manœuvres d’intimidation auxquelles elle se réduit d’ordinaire, doit déboucher sur la parole et le serment. En outre l’Église, relayée par les princes, imposa dès le XIe siècle le respect de la « trêve de Dieu » ou interdiction de se battre certains jours (le dimanche, puis du jeudi au dimanche soir), afin de domestiquer la violence féodale. Une morale de la guerre s’était donc imposée. Or, dans le même temps, l’irruption de la monnaie brouilla le jeu en suscitant l’essor de mercenaires avides (« Brabançons », « cottereaux »…), mal perçus par les chroniqueurs. L’attaque d’Otton, l’Antéchrist de la Philippide, et de ses soudards, qui plus est un dimanche, contrevenait à la guerre juste en associant l’avidité à la violence impie.

Enfin, que retenir de la bataille ? La bravoure des aristocrates raffolant des tournois et fiers de leurs harnois si coûteux est pratiquement seule mentionnée ; la piétaille, que l’on est autorisé à tuer, ne mérite que le silence des sources. D’autre part les motivations réelles des combattants n’affleurent guère sous la plume du narrateur. Sans le dire, on vient combattre à Bouvines pour venger un honneur baffouébafoué. C’est le cas d’Arnoul de Guines, un chevalier de Philippe Auguste furieux que Ferrand lui ait ravi un très bon parti : la comtesse de Flandre. Il est convenu que les ecclésiastiques ne peuvent verser le sang et que la bataille doit exposer à la capture lucrative plutôt qu’à la mort. Cependant, Philippe, évêque de Beauvais, est manifestement très heureux d’utiliser sa masse d’arme supposée non meurtrière et de se saisir de Jean de Salisbury, sans que Guillaume le Breton y trouve à redire ! La bataille est certes l’objet d’une histoire technique, mais aussi des mentalités.

4. Le Légendaire

Il est certain que le triomphe de Philippe Auguste fut interprété comme celui de la dynastie capétienne. La mémoire de l’événement fut entretenue au moyen de récits qui relèvent de plus en plus de l’épopée au fur et à mesure que se succèdent les décennies du XIIIe siècle. L’exagération des données chiffrées fournies par les chroniqueurs l’indiquent suffisamment : si Guillaume le Breton signale quelques chevaliers tués de part et d’autre, pour Richer, moine à Sénones (Vosges), qui écrit vers 1260, les coalisés déplorèrent 30 000 morts contre… 2 seulement du côté de Philippe Auguste !

Bouvines et, d’une certaine manière, Philippe Auguste, tombèrent peu à peu dans l’oubli, passé le XIIIe siècle, car une autre figure mobilisa alors les auteurs, en l’occurrence . Il s’agit d’un roi et, dès 1297, d’un saint : Louis IX (1226-1270). Mais le grand vainqueur de la bataille, c’est en réalité une abstraction politique. En effet, des imaginations fertiles inventent après 1240 des scènes susceptibles à leurs yeux de souligner l’enjeu principal de la bataille : la Couronne. La couronne, l’objet matériel dont elle est le symbole, s’invite dans les récits : Philippe Auguste l’apporte à Bouvines et la propose à qui s’estime meilleur que lui pour faire face à la situation. Naturellement, personne ne se manifeste. Mais le message est passé : la distinction nette entre la personne du roi et la Couronne est formulée. En plein XVIIe siècle, sous la Monarchie absolue, Mézeray popularise l’anecdote dans son Histoire de France depuis Faramond jusqu’à maintenant (1643). Chez lui, d’ailleurs, les Français ne se battent plus à 1 contre 3, voire contre 10 comme chez les chroniqueurs les plus audacieux du Moyen Âge, mais contre 100 !

C’est en cet état que le XIXe siècle hérite de l’événement. Après la défaite de Sedan (1870), l’affrontement entre Philippe Auguste et l’empereur avait revêtait une saveur très particulière. Du côté français, célébrer Bouvines revenait à souligner la contribution des chevaliers du royaume dans la sauvegarde de la civilisation contre la barbarie. C’est sous cet éclairage qu’un programme de 21 vitraux illustrant la bataille fut destiné à l’église néo-gothique Saint-Pierre de Bouvines. Jamais, pourtant, Bouvines n’est devenu le lieu de pèlerinage patriotique dont rêvait le chanoine Salembier vers 1880. Jeanne d’Arc, canonisée en 1920, « détrôna » Philippe Auguste dans les esprits et, après 1945, l’épisode n’avait pas sa place dans l’histoire que l’on enseignait au cœur d’une Europe occidentale réconciliée. En tout cas jusqu’à ce que Georges Duby ne rende à Bouvines le véritable honneur qui lui revient : être traité comme un objet d’étude spécifique par l’historien, à bonne distance d’une histoire instrumentalisée.

5. Conclusion

La bataille de Bouvines témoigne des mentalités du XIIIe siècle – pour emprunter ce terme au lexique privilégié par les Annales – autant que des « vérités cruelles » de l’histoire. Georges Duby ne s’y est pas trompé, en choisissant de clore son analyse par une citation d’un discours de Francisco Franco prononcé le 25 juillet 1971, jour de commémoration de sa victoire de Brunete (25 juillet 1937) : « La guerre se fait plus facilement quand on a Dieu pour allié » (p. 300), déclare ce dernier en établissant un lien entre la fête de saint Jacques (25 juillet), saint patron de l’Espagne, et la date de sa propre victoire.

Preuve que l’histoire, et peut-être plus encore la mémoire, constituent à toute époque un enjeu politique et social, l’ouvrage de Georges Duby reçut en 1988 une traduction espagnole dont l’éditeur requit auprès de l’auteur l’autorisation de ne pas publier l’épilogue incluant la référence à Franco.

En tout cas, du point de vue historiographique, le tour de force de Georges Duby fut à coup sûr de réconcilier l’événement avec la longue durée, même si « nul ne percevra jamais dans sa vérité totale, ce tourbillon de mille actes enchevêtrés qui, dans la plaine de Bouvines, se mêlèrent inextricablement ce jour-là, entre midi et cinq heures du soir » (p. 20).

6. Zone critique

Les premiers comptes rendus du Dimanche de Bouvines témoignent du saisissement éprouvé par les lecteurs les plus exigeants face à cette publication innovante. Cela tient au style, Bernard Guenée et Robert Fossier le reconnaissent, autant qu’à l’écriture même de l’histoire, adossée à une incontestable érudition, mais néanmoins accessible.

La critique a cependant été parfois réticente sur quelques points : par exemple, sans nier l’intérêt essentiel du Légendaire, Duby aurait dans cette troisième partie « sauté les siècles » de manière un peu rapide. Felipe Brandi souligne d’autre part que Georges Duby narre davantage l’émergence d’un mythe que des faits concrets. Il est vrai que l’auteur, concernant le déroulement de la bataille, s’avance peut-être trop quand il déclare, en pensant notamment à l’ouvrage de Jan Frans Verbruggen : « Tout a donc été dit, et bien dit, sur le déroulement du combat et sur le réseau d’intrigues dont il est à la fois l’aboutissement et le départ » (pp. 18-19).

De fait, la recherche récente s’est intéressée aux protagonistes de la bataille, les sergents à pied notamment, ou à la période 1214-1223 sur laquelle Duby passe très vite, permettant de notables progrès dans les connaissances. Si la méthode suivie a pu inspirer des études similaires , il était temps, selon Dominique Barthélémy, de pallier les silences de Georges Duby sur quelques aspects du sujet et de compléter certains points, d’où son propre ouvrage, tout récent, sur Bouvines.

7. Pour aller plus loin

Principaux ouvrages de Georges Duby :

- L’économie rurale et la vie des campagnes dans l’Occident médiéval : France, Angleterre, Empire, IXe-XVe siècle, Paris, Éditions Montaigne, 1962.- Guerriers et paysans, VIIe-XIIe siècles : premier essor de l’économie européenne, Paris, Gallimard, 1973.- Le temps des cathédrales : l’art et la société, 980-1420, Paris, Gallimard, 1976.- Les Trois Ordres ou l’imaginaire du féodalisme, Paris, Gallimard, 1978.- Le chevalier, le femme et le prêtre. Le mariage dans la France féodale, Paris, Club français du livre, 1981.

À propos de Georges Duby :

- Duhamel-Amado Claudie et Lobrichon Guy (éd.), Georges Duby : l’écriture de l’histoire, Bruxelles, De Boeck, 1996.- Boucheron Patrick et Dalarun Jacques (dir.), Georges Duby. Portrait de l’historien en ses archives. Colloque de la Fondation des Treilles, Paris, Gallimard, 2015.- Duby Georges, Mes ego-histoires, Paris, Gallimard, 2015.

© 2020, Dygest