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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Le Sentiment de soi

de Georges Vigarello

récension rédigée parAnne RichierArchéologue, ingénieure de recherches. Doctorante en histoire sociale (EHESS).

Synopsis

Histoire

Paru en 2014, Le Sentiment de soi est un ouvrage important dans l’œuvre de Georges Vigarello. Il traite du sentiment intime de l’existence qui se manifeste à travers la corporéité et qui apparaît comme tel au XVIIIe siècle. Il s’agit d’une exploration historique des perceptions internes (ressenti, humeur, états d’âme, douleurs) retraçables au moyen de documents littéraires, philosophiques ou médicaux. L’attention à ces perceptions, les « sens internes », entraîne une modification du rapport au corps et l’apparition de la notion de soi.

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1. Introduction

Le Sentiment de soi permet à Georges Vigarello d’explorer l’histoire de la sensibilité en la mettant en lien avec le sentiment de l’existence et la conscience de soi. Ce thème est complexe pour un historien, les sources étant multiples et souvent subjectives, puisque le ressenti est au cœur du propos. L’étude n’est pas philosophique mais historique, avec une grande place accordée aux sources littéraires. La principale problématique de l’ouvrage est la lente construction de l’identité, au carrefour entre âme/esprit et corps à partir du XVIIIe siècle, et ses implications à l’époque contemporaine.

Le fil chronologique est donc crucial pour comprendre le passage du cogito cartésien (« je pense donc je suis ») au « je sens donc je suis » du XIXe siècle, puis au « schéma corporel » à l’orée du XXe siècle.

2. Le dehors et le dedans

Depuis l’Antiquité, corps et âme sont conceptuellement séparés et occupent chacun une place distincte. Le corps, considéré comme une « forteresse », est exclusivement en relation avec le monde, le « dehors », tandis que l’âme trouve refuge dans l’intériorité, le « dedans ». Les cinq sens, symbolisés par des fenêtres, permettent d’informer, d’instruire et d’alerter l’âme des événements extérieurs.

Selon Georges Vigarello, cette conception dualiste doit toutefois être nuancée, puisque dès le XIIe siècle la pratique chrétienne de la confession « engendre une intériorité nourrie d’analyse et de réflexion » (p. 27). La confession oblige à un examen de conscience favorisant le méditatif, le questionnement de soi et l’intention plus que l’action. Ainsi, l’émergence d’un « dedans » méditatif et personnel entraîne logiquement une certaine idée d’individuation, qui ne se développera réellement qu’à la Renaissance dans le courant du XVe siècle. Essor du commerce et des voyages lointains, invention de l’imprimerie, évolution des techniques sont autant de facteurs qui favorisent l’ouverture au monde autant que l’ouverture sur soi. D’après les mots de Jacques Le Goff repris par l’auteur, c’est dès le moment où l’Occident « se lance vers des conquêtes à l’extérieur, de la Scandinavie à la Terre Sainte, que s’ouvrira en même temps à l’intérieur de l’homme occidental, un autre front pionnier, celui de la conscience » (p. 28).

Du récit introspectif de Montaigne au cogito de Descartes (je pense, donc je suis), c’est la conscience ou l’esprit qui habite le « dedans » et signe la certitude de l’existence. Le corps et les sens, toujours externalisés, intéressent peu, de même que le ressenti, l’intériorité corporelle. Pour autant, les sensations organiques commencent à être théorisées aux XVIe et XVIIe siècles. Douleur, passion ou mélancolie sont ainsi observées comme des faits extérieurs se déroulant dans un « ailleurs » constitué par le corps. Mais, plus que le ressenti, ce sont les lieux et les trajets qui sont interrogés : douleur et passion sont scrutées en termes de flux ou de vapeurs venant du cœur, la mélancolie en termes d’humeurs ou d’excès aqueux dans la sphère cérébrale.

Malgré les évolutions conceptuelles portées par l’Humanisme, cette vision dualiste d’un « dehors » et d’un « dedans » taisant les sensations internes reste vivace au moins jusqu’au long règne de Louis XIV, marqué par la représentation et l’apparat.

3. La sensibilité nouvelle du siècle des Lumières

Le XVIIIe siècle marque un important changement dans les mentalités et les conceptions ontologiques, effaçant la limite traditionnelle entre charnel et spirituel. L’importance que prennent les sens et le sensible dans le courant du XVIIIe siècle va en effet largement contribuer à la reconnaissance et à l’affirmation de l’individu. Le corps n’est plus considéré comme une forteresse distincte de l’âme mais comme « un prolongement de la conscience, lieu de coïncidence immédiat avec ses décisions, sensations ou actions » (p. 55).

Une attention nouvelle aux manifestations physiques de l’émotion, de la sensibilité ou de la douleur permet une transformation en profondeur de la place et de la perception du corps. L’intériorité se fait objet pionnier et le sensible devient un prisme à travers lequel s’observe la société. Les avancées dans le domaine de la médecine mettent l’accent sur le rôle des nerfs dans la sensibilité et dans les pathologies traditionnelles (rhumatismes, phtisie) ou émergentes (inquiétude, malaises). Le mélancolique n’est plus considéré comme un rêveur mais comme « un malade aux illusions anéantissant son identité » (p. 71). Des thérapies nouvelles voient le jour, plaçant la perception corporelle au centre des préoccupations. L’« homme sensible » qui naît dans la seconde moitié du XVIIIe siècle renouvelle totalement le rapport avec le monde et avec sa propre intériorité.

Cette attention nouvelle au sensible permet l’ajout d’un « sixième sens » aux cinq traditionnels, témoin d’une intériorité reconnue et personnelle. Celui-ci associe définitivement le corps à la personne, au « soi » considéré dans son entier.

C’est Diderot le premier qui dans Le Rêve de d’Alembert use du terme de « soi » pour remplacer celui d’âme, mais surtout pour rassembler et synthétiser les différentes parties formant l’individu. Du sentiment de soi au « sentiment de l’existence » il n’y a qu’un pas, rapidement franchi, qui ancre encore plus le corps au fondement du soi. La sensibilité interne permet de « mettre l’homme en rapport avec lui-même » (p. 86) mais également de souligner sa propre étrangeté, sa multiplicité, le « soi » devenant « une énigme pour lui-même » (p. 86).

Ce changement de paradigme dans la perception du corps forme une rupture décisive qui renouvelle en profondeur les interrogations sur l’existence et l’individualité. Il crée un nouveau champ d’études et de savoirs aux innombrables ramifications.

4. La sensibilité, nouvel objet de curiosité au XIXe siècle

Le nouvel « homme sensible » de la fin de l’Ancien Régime suscite la curiosité savante dès le début du XIXe siècle. La sensibilité interne est ainsi scrutée, mesurée, décrite : elle devient « principe de connaissance et de savoir » (p. 95).

Les découvertes médicales, d’abord éloignées du ressenti des malades, vont contribuer à étudier les maladies dans leur ensemble en mettant en lien recherche de diagnostic et ressenti. Le malade est interrogé sur ses symptômes, mais également sur ses antécédents, ses conditions de vie, ses perceptions… Le médecin ne se contente plus de recenser des symptômes prédéfinis pour poser un diagnostic, il collecte un ensemble d’indices et croise ses observations avec celles du patient, a fortiori à partir de l’invention de la médecine clinique. Dès le début du XIXe siècle, le « journal de maladie », dont la rédaction est suggérée par des médecins à certains de leurs patients, devient à la mode. On peut mesurer la précision mais aussi la subjectivité de ces descriptions dans les nombreuses lettres que Balzac envoie à sa sœur, dans lesquelles il évoque « les impressions les plus subjectives provoquées par ses maux jusqu’à développer, à partir d’elles, une véritable inventivité intérieure » (p. 103).

De même, les travaux des physiologistes du début du XIXe siècle, notamment sur le système nerveux, vont révolutionner l’appréhension de la sphère sensorielle. C’est dorénavant le corps dans son entier qui est un sens « global, synthétique, susceptible d’une intelligence obscure, fondement possible de ce que prétend être l’individu » (p. 145). Le médecin et physiologiste Cabanis est le premier à proposer une sensibilité viscérale dirigeant les organes mais également les pensées, issues de l’activité cérébrale. L’attention portée aux sensations intérieures, aux perceptions organiques permet une meilleure compréhension de soi et forme un premier projet psychologique. L’invention de la cénesthésie, ensemble de sensations intimes provenant du corps et suscitant le sentiment d’existence, institue « un nouvel espace interne comme une nouvelle condition de la perception » (p. 120).

Les états extrêmes (rêve, folie, ivresse) où l’individu se sent différent voire étranger à lui-même sont ardemment explorés. Chacun est curieux de sensations inédites puisque « le changement de la perception de son propre corps provoque le changement de la perception de sa propre personne » (p. 155).

5. Le corps « psychologisé » au tournant du XIXe siècle

La fin du XIXe siècle est marquée par l’abandon de la distinction entre perceptions « internes » et « externes ». C’est dorénavant le corps dans son entier qui accompagne le sensible, les deux se nourrissant mutuellement. La conscience corporelle permet la conquête de soi : « Chaque sensation, loin d’être seulement expérience du monde, devient aussi expérience de soi. Le dehors a définitivement infiltré le dedans » (p. 173).

Pour Georges Vigarello, c’est au tournant du siècle que s’impose une vision « psychologisée » du corps, l’interne devenant le moteur des perceptions, ce qui permet un déploiement dans l’espace psychique. La mise en évidence d’une « totalité sensible » se confirme avec l’avancée des travaux sur le système nerveux, qui mettent en évidence que tout mouvement est issu d’une coordination, d’une synchronisation de réflexes. Le système nerveux, à l’image de l’organisme, forme donc un « tout » possédant sa propre intelligence. Le rapport à soi s’en trouve modifié puisque apparaissent les notions de conscient et de non-conscient, ouvrant la porte à une « démarche révolutionnaire, fondée sur le ressenti et son sens » (p. 201) : la psychanalyse.

Au niveau des pratiques quotidiennes, la curiosité à s’éprouver soi-même (ivresse, prise de drogue ou vitesse) se généralise mais surtout se renouvelle à la fin du XIXe siècle. Dans les loisirs, ce sont l’étourdissement et les vertiges qui sont recherchés, permettant de sortir de soi pour mieux se retrouver. Les manèges et machines ludiques provoquant des sensations fortes, comme le carrousel ou la grande roue, mais aussi la bicyclette inventée à la fin des années 1880, participent à cet engouement pour l’exacerbation de l’univers sensoriel.

A contrario, la détente et le relâchement sont également recherchés, amenant une « pacification » du corps et accentuant le sentiment de soi. C’est ainsi l’époque de l’invention de la chaise longue, du fauteuil confortable, de l’abandon progressif de la rigueur et de la raideur. Si dans les pratiques sportives la discipline est toujours centrale, elle s’agrémente de phases de repos, aussi bien musculaire que mental, et devient plus libre. Une pratique nouvelle et révolutionnaire, la relaxation, naît à la fin du XIXe siècle. En plus de son effet apaisant, elle ouvre sur un travail à la fois physique et psychique : « L’organique se renouvelle comme objet de conscience, témoin psychologique du sentiment de soi » (p. 215).

6. Conclusion

Le sentiment de l’existence comme celui de sa propre individualité correspond à une lente construction intellectuelle qui est traversée par l’évolution de la perception du corps. Dans Le Sentiment de soi, Georges Vigarello s’attaque à ce sujet complexe, foisonnant, en retraçant son histoire depuis le XVIe jusqu’au XXe siècle en France.

Partant de la vision traditionnelle d’une dichotomie entre corps et âme, l’historien montre comment l’intérêt pour les « sens internes » à partir du XVIIIe siècle va modifier en profondeur la conception du soi et la place du corps. Le soi réflexif (« je pense donc je suis ») est remplacé par un soi sensitif (« je sens donc je suis ») au XIXe siècle, la conscience corporelle amenant la conquête de soi. Cette vision psychologisée du corps ouvre sur des recherches inédites et crée de nouveaux objets d’étude comme le schéma corporel, le conscient et le non-conscient ou l’image inconsciente du corps.

7. Zone critique

L’ouvrage de Georges Vigarello dédié à l’histoire de la perception du corps et du sentiment de soi vient explorer un champ peu investi par les historiens. Le cadre chronologique choisi, du XVIe au début du XXe siècle, permet un regard sur le temps long, les principaux changements dans la perception du corps survenant dans le courant du XVIIIe siècle. Il s’agit en effet du moment où les sens « internes » suscitent l’intérêt, en opposition aux sens « externes » traditionnellement issus de l’Antiquité.

Plusieurs chercheurs, à la sortie de l’ouvrage, ont déploré le manque d’une définition précise des « sens internes », qui forment pourtant l’objet central de la recherche puisque directement liés au sentiment de soi. Cette délimitation floue permet toutefois à l’auteur d’explorer de nombreux domaines (médecine, chimie, littérature, théâtre, etc.) et de proposer des pistes d’interprétation novatrices et originales.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Le Sentiment de soi. Histoire de la perception du corps (XVIe -XXe siècle), Paris, Seuil, coll. « Points Histoire », 2014.

Du même auteur

– Histoire du viol (XVIe-XXe siècle), Paris, Seuil, 1998.– Le Propre et le Sale. L’hygiène du corps depuis le Moyen Âge, Paris, Seuil, 1987.– Avec Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Histoire du corps, Paris, Seuil, 2011.

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