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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Charles Péguy

de Géraldi Leroy

récension rédigée parArmand GraboisDEA d’Histoire (Paris-Diderot). Professeur d’histoire-géographie

Synopsis

Histoire

Socialiste idéaliste, dreyfusard de la première heure, poète chrétien, pourfendeur du totalitarisme dès 1910, prophète du danger pangermaniste, Charles Péguy (1873-1914) est l’auteur de l’une des œuvres les plus importantes du XXe siècle, tant du point de vue du style que de celui des idées. Elle contient des arguments pour tous les partis, des anarchistes aux pétainistes, en passant par les résistants et les chrétiens de toutes sortes. Il n’a, par conséquent, pas cessé d’être récupéré, et donc trahi. Il était temps d’écrire un Péguy objectif, qui rende justice à l’homme sans l’annexer à aucune cause, tout en ne masquant pas ses contradictions. Tel est le pari du livre de Géraldi Leroy.

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1. Introduction

Après Romain Rolland, les frères Tharaud, Jules Isaac et Félicien Challaye, qui tous l’ont connu ; après Finkielkraut, Henri Guillemin, Jacques Julliard et tant d’autres, voici que Géraldi Leroy publie à son tour un Péguy. Il sous-titre son opus « l’inclassable », tant il est vrai qu’il est malaisé de ranger un homme tel que Charles Péguy dans une catégorie à l’exclusion des autres, car Charles Péguy déborde. Il déborde de la prose à la poésie, et inversement ; de la droite à la gauche ; du socialisme au nationalisme.

Apparemment, du moins ; car, Péguy lui-même ne s’est pas lassé de le répéter, ces fluctuations ne sont que de surface ; elles ne répondent qu’aux modifications survenues dans les temps, dans les politiques, dans les mœurs, dans les nécessités. Péguy l’inclassable a toujours revendiqué sa cohérence en des termes, assure Leroy, qui ont médusé la plupart des critiques et des commentateurs. De cette fascination, Géraldi Leroy ne veut pas ; car elle entraverait la démarche objective du critique et de l’historien. C’est sur ce refus qu’il fonde la légitimité et l’originalité de son ouvrage.

2. Origines

Péguy est né dans la Beauce. Il est issu d’une longue lignée de paysans et de vignerons. Son père est mort quand il était encore tout jeune, des suites de la guerre de 1870, qui avait vu la petite Prusse écraser l’armée française, à la surprise et à la sidération d’un peuple qui n’avait pas perdu le souvenir d’Austerlitz et croyait son armée invincible. Sa mère s’installe à Orléans et devint rempailleuse de chaises. Travailleuse acharnée, économe, soucieuse d’élévation sociale, elle amassa un petit capital, ouvrit une épicerie et s’acheta une maison.

Marqué par cet exemple d’ardeur au travail et d’esprit d’indépendance, le jeune Péguy suivit, comme tous les enfants de sa génération, un enseignement républicain, martial, orienté très fortement vers l’idée de revanche contre l’Allemagne, dans l’exaltation des valeurs libérales qui dominaient alors la France : les institutions parlementaires et le vote universel délégitimaient toute révolte contre l’impôt ou les lois, car ils avaient été votés ; la propriété privée était une valeur absolue et intangible ; la grève était un mal ; le travail un bien ; et l’élévation sociale ne pouvait être obtenue qu’individuellement, par le travail et l’économie, tandis que la science et la technique amélioreraient peu à peu les conditions d’existence de tous, et que le colonialisme donnerait au pays son rayonnement, comme aux peuples dits inférieurs la civilisation.

Le jeune Charles Péguy était un élève exceptionnellement doué et travailleur. Il s’appliquait énormément et suscitait les éloges de ses professeurs. Idéologiquement, il adhéra pleinement aux valeurs qui lui étaient inculquées. Il faudra attendre son entrée à l’École normale supérieure pour que le jeune homme, épris d’idéal, s’intéresse au socialisme, et s’y convertisse (1895). Le mot n’est pas trop fort. Charles Péguy est, déjà, un homme d’un seul tenant : si une idée le tient, il se donne à elle entièrement, sans arrière-pensée. Il fait don de soi.

3. Socialisme

Mais qu’est-ce que le socialisme, en 1895 ? Certainement pas ce qu’il est aujourd'hui. Au niveau mondial, le Bureau international du travail fédérait tous les groupes qui se réclamaient du socialisme. À l’époque, le parti le plus puissant de cette mouvance était la social-démocratie allemande, car son succès électoral était immense. Elle était dominée par des réformistes qui avaient troqué la violence révolutionnaire pour le parlementarisme. En France, le socialisme renaissait lentement de ses cendres après le massacre de la Commune en 1871. Loin d’être monolithique, il comprenait aussi bien des grands bourgeois soucieux de la question sociale que des révolutionnaires prêts au coup de force ou des socialistes libertaires.

Dans cette vaste nébuleuse, qui avait le vent en poupe, on se pensait à la veille d’un renouvellement total de la civilisation. Pour le jeune normalien qu’était Péguy, ce fut irrésistible. Le vecteur principal de sa « conversion », ce fut Jean Jaurès. L'orateur, alors étoile montante du socialisme français, le subjugua. Emporté par l'amour de la justice, Péguy s’engagea corps et âme. Sur ce, il se maria avec une socialiste convaincue et abandonna ses études. Le choix était lourd de conséquences : Péguy tournait consciemment le dos à une carrière universitaire qui, à l'évidence, eût été brillante.

4. L’Affaire Dreyfus

Sur ce, éclate l'Affaire. À tort, et pour protéger l'armée, le colonel Dreyfus a été jugé coupable d'intelligence avec l’ennemi allemand. Il aurait fourni des documents secrets. Il y aurait haute trahison. En réalité, toute l'accusation reposait sur des faux. Pour la droite, comme il fallait avant tout protéger les intérêts supérieurs de la Nation, il ne fallait pas réviser le procès : cela aurait amené à livrer les secrets français de défense à l’ennemi. Et puis Dreyfus était juif : cela suffisait à le condamner. Pour Bernard Lazare, pour Zola, pour Péguy, pour Jaurès, là n’était pas la question. C'est la justice qui était en jeux. Un homme était accusé à tort. Il fallait le défendre ; il fallait obtenir la révision.

S'ensuivit une sorte de guerre civile entre dreyfusards et antidreyfusards, Péguy participant, et en chef, aux batailles de rue qui l’opposaient aux mouvements antisémites et antirépublicains. Ce sera, pour lui, l’époque héroïque. Lui et ses camarades se battaient pour la justice, pour la révolution, pour la république et pour le socialisme. Ils ne se battaient pas pour des places. Il ne s'agissait pas de prendre le pouvoir. Or, c'est ce qui advint : à la faveur de l’Affaire, une certaine petite bourgeoisie rationaliste et anticléricale monta à l’assaut du pouvoir. Péguy appela cet ensemble le Parti intellectuel et ne cessa de le foudroyer de sa prose prophétique.

1899. Congrès de Japy : les socialistes français instituent la discipline de parti. Les députés et les journalistes socialistes devront se conformer aux décisions du Comité. Cela heurta les convictions libertaires de Péguy. Il fonda une revue dont il sera le chef et le principal rédacteur jusqu'à sa mort : les Cahiers de la Quinzaine.

Le but de Péguy, c’était l'institution du socialisme ; sa méthode, ne pas attendre une hypothétique révolution. Les Cahiers étaient une coopérative de production et de consommation du communisme en acte, ici et maintenant. Péguy s’était fait une règle de ne jamais modifier le texte d'un collaborateur. La liberté était entière. Il refusait, en outre, tout esprit de concurrence avec le reste de la presse socialiste. Il y avait des abonnements gratuits, pour les pauvres. Naturellement, il se refusa toujours à recourir à la publicité. Pour se financer, il recourut au dévouement de quelques fidèles. Toujours au bord de la faillite, on peut dire que Péguy, entrepreneur socialiste, aura encouru tous les risques.

5. Église-Dieu ou Etat-Dieu ?

À la faveur du dreyfusisme, donc, tout un parti s’était hissé sur les marches du pouvoir ; mais il n'occupait pas encore toutes les places. C'est alors que survint la lamentable affaire du combisme : savoir le détournement, opéré par Émile Combes, de la loi Waldeck-Rousseau sur les congrégations, loi originellement assez bénigne, qui fut retournée en arme de guerre contre l'Église et l'enseignement religieux. Pour Péguy, il s'agissait d'une sorte de coup d’État visant à remplacer l'Église-Dieu par l'État-Dieu, au nom de la laïcité, et, pour cette faction qu'il appelait le Parti intellectuel, de prendre définitivement le pouvoir.

Péguy tint à prendre ses distances, non seulement avec ce laïcisme dévoyé, mais encore avec le socialisme tel qu’il se transformait sous l'influence d'un certain marxisme autoritaire. Il condamna la lutte des classes , la dictature du prolétariat , et pas seulement. Il flétrit la croyance en l’avenir radieux, l’opportunisme de Jaurès, la gauche riche et mondaine, l'introduction de mœurs capitalistes dans la presse socialiste, l'influence allemande sur le socialisme français. Bref, Péguy prenait acte de la faillite du socialisme ; et il était le premier ; et il se fâcha avec beaucoup de monde (Guesde, Lafargue, Mirbeau, Jaurès, Herr, Colomb). Le nombre de ses abonnés chuta. Après avoir fait en sorte de n'avoir pas de carrière universitaire, voici qu’il mettait tout en œuvre pour n'en avoir pas de socialiste. Tel était l'homme. Il ne se reconnaissait plus, alors, que dans l'anarchisme .

6. La France

1905. La France a mis le pied au Maroc. Jusque-là, Péguy avait toujours affiché une attitude anticolonialiste. Il avait publié diverses études sur les horreurs coloniales. Mais le Kaiser avait débarqué à Tanger, dans ce Maroc que la France croyait lui être dévolu, et prononcé un discours où il se montrait soucieux de l'indépendance de ce pays. Personne ne fut dupe ; il s'agissait pour Berlin de prendre pied en Afrique du Nord afin de se tailler un Empire. La France pouvait-elle se permettre de voir son hégémonique voisin menacer l'Algérie, prendre pied en Méditerranée ?

Après le combisme, voici donc la deuxième grande déconvenue de Péguy : alors que l'Allemagne, agressive et surarmée, testait et menaçait la France, voici que la grande masse des intellectuels socialistes et de gauche donnait dans le pacifisme. Comme Jaurès, ils ne voulaient pas voir le danger pangermaniste. Ils voulaient croire à l'illusoire unité de la classe ouvrière, par-delà les frontières.

Péguy répliqua par deux textes d'une grande violence et d'une rare beauté : Notre Patrie et Courrier de Russie. Les pacifistes étaient des traîtres ; Jaurès un démagogue. Péguy, lui, avait basculé. Le danger allemand était pour lui si sérieux, si profond, si vital que, désormais, il jugera la question sociale secondaire, voire gênante, quand elle entravera les nécessités de la défense nationale. Le retournement était complet. La frayeur avait été telle, chez Péguy, d'une possible deuxième invasion allemande, que se réveillèrent en lui les fantômes, les spectres, les idées, les mensonges et les vérités qui lui avaient été inculqués à l'école. La patrie était en danger. Péguy était là, l’arme au pied. Il n'eut plus un mot de commisération pour les grévistes ou les peuples colonisés. Lui, qui avait accusé Jaurès de tout trahir pour sauver l'unité du mouvement socialiste, voici qu'il se détournait, au nom de l'unité nationale, de combats qui, autrement, l’eussent accaparé.

Ses anciens amis le comprenaient de moins en moins : désormais, il se détournait l'idée de progrès. Il raillait l’art nouveau et trouvait le fer une « matière putain ». Pour comble, il osa se convertir au catholicisme et se faire poète chrétien, mystique et patriotique.

7. Incohérences de Péguy

Péguy lui-même était parfaitement conscient de ce que son évolution pouvait prêter le flanc à l'accusation d’incohérence. Mais, pour l’auteur de Note conjointe, il y a solution de continuité entre la chrétienté et le socialisme. Car, de fil en aiguille, Péguy en était venu à penser que le véritable cœur de ces traditions populaires qu’il voulait défendre au nom du socialisme contre les modernes et l’argent, c’était le christianisme, qui est explicitement et entièrement, comme le véritable socialisme, opposé à l’argent. Il devint donc chrétien par approfondissement de l’esprit républicain et socialiste, non pas du tout en contradiction avec lui.

Et, s’il se fit un ardent défenseur de la France, ce n’était pas par nationalisme. Il ne croyait pas du tout aux nations en général : la France, pour lui, était une réussite exceptionnelle, du fait de son élection chrétienne (la fille aînée, Jeanne) et républicaine (la Révolution), à laquelle il opposait la monstruosité moderniste du militarisme, du machinisme et de l’intellectualisme allemands.

8. Conclusion

« Notre thèse, écrit Leroy, consiste à faire état d'une très sensible évolution, où les contradictions ne sont pas rares . » Pour lui, il y a contradiction entre le Péguy socialiste athée et le Péguy nationaliste chrétien, contradiction propre à l’époque, et que l’époque lèvera.

Péguy, enfant de la République libérale, revancharde et militariste issue de la défaite de Sedan et de l’écrasement de la Commune, finit par être rattrapé par son éducation. Au fond, voix de la paysannerie mourante de ces années, pleine de regrets et d’amour pour le monde ancien, attaché à une révolution française vue comme un immense soulèvement populaire ayant brisé les chaînes du féodalisme et mis les rois au pas par la force du glaive, il finit par rejeter non pas tant le socialisme de sa jeunesse, que le socialisme prolétarien avec lequel il avait fait route commune sans trop s’en rendre compte. Ne pouvant suivre Jaurès dans son parlementarisme et son pacifisme, il rompit et se donna tout à fait aux idéaux qui avaient toujours sommeillé en lui, et que résumait ce seul mot : la France.

9. Zone critique

Tout se tient, donc, chez Péguy, mais, cela, Géraldi Leroy ne le voit pas. Pour lui, Péguy l’inactuel doit être historicisé, jugé non pas en fonction de ses critères, mais en fonction des nôtres. Ainsi, Géraldi Leroy s’indigne que Péguy n’ait été ni féministe ni abolitionniste. La pudicité de Péguy l’étonne et il ne comprend pas que Péguy ait pu ne pas trouver la Belle Époque à son goût, puisque la France y tenait son rang. N’adhérant pas à la détestation de Péguy pour le monde moderne, il l’accuse de se réfugier dans une « pensée mythique », qu’il ne définit pas et, désarçonné par le fait que Péguy ne se soit pas conformé au monde moderne, il fait de lui un parfait conformiste dans sa pratique politique, dont les origines populaires seraient surfaites.

En somme, et malgré une réelle admiration de Leroy pour ce qui est récupérable chez Péguy – la critique du totalitarisme, de l’étatisme, de l’antisémitisme –, le portrait qu’il brosse est terrible. Car il fait de Péguy un arriviste raté masquant ses déconvenues par l’outrance verbale, un égolâtre petit-bourgeois finissant par s’enfermer dans la réaction par atavisme paysan, un auteur dont la verve satirique ne s’expliquerait que par la nécessité psychologique « finalement banale », où il se serait trouvé, de masquer les incohérences de sa pensée.

Finalement, voulant dépasser l’espèce d’hypnose par le verbe où Péguy maintenait ses lecteurs, Leroy repasse sous celle de la scientificité universitaire. Il ne tient pas compte de la dialectique du mystique et de la politique, qui constitue le cœur de la critique péguienne du monde moderne. Et c’est dommage, tant l’ouvrage par ailleurs tient ses promesses quant à la contextualisation de l’œuvre et de la personne de Charles Péguy.

10. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Charles Péguy, l’inclassable, Paris, Armand Colin, 2014.

Autres pistes– Péguy Charles, Mystique et politique, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2015– Péguy Charles, Le Porche du mystère de la deuxième vertu, Gallimard, coll. « Poésie », 1986– Rolland Romain, Péguy, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en

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