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La Tyrannie du paraître

de Gérard Bonnet

récension rédigée parKarine ValletProfesseure certifiée de Lettres Modernes.

Synopsis

Psychologie

Dans un monde où l’image que l’on renvoie aux autres est de plus en plus scrutée, les contraintes du paraître peuvent être source d’angoisse ou d’excès. Il y a ceux qui perdent leurs moyens en public, ceux qui se renferment dans leur coquille pour passer inaperçus ou ceux qui se livrent frénétiquement sur les réseaux sociaux pour exister aux yeux d’étrangers qu’ils ne rencontreront jamais. À toutes ces personnes qui ne trouvent pas leur place dans la société, Gérard Bonnet propose un petit manuel pour apprendre à trouver le juste équilibre entre exigences du paraître et épanouissement personnel.

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1. Introduction

L’exigence du paraître a de tout temps existé, mais avec les nouvelles technologies, elle a pris une ampleur qu’elle n’avait jamais connue auparavant.

Elle est devenue une norme sociale à laquelle il est difficile de se soustraire, au risque de se marginaliser. Affronter le regard des autres n’est cependant pas toujours évident pour tout le monde. Si certains s’y conforment volontiers et avec une certaine aisance, d’autres sont entravés par des inhibitions personnelles et un goût modéré pour l’exhibition sociale. Dans tous les cas, personne n’est à l’abri de devenir esclave de la dictature du paraître et de perdre ses repères identitaires.

Quels sont les dangers inhérents à une exposition sociale excessive ? Pourquoi certaines personnes sont-elles tétanisées à l’idée de se montrer en public ? Comment répondre à l’impératif du paraître sans perdre son âme ? Gérard Bonnet nous aide à comprendre les mécanismes de ce phénomène afin que nous puissions en tirer les ficelles à bon escient et nous épanouir socialement.

2. L’exhibitionnisme, une tendance inhérente à la nature humaine

L’être humain est un être social qui s’expose en permanence au regard des autres. L’exhibitionnisme fait d’ailleurs partie de sa nature profonde. C’est en effet dans le contact avec autrui qu’il peut accéder à la conscience d’exister et acquérir le statut d’individu à part entière. Cette tendance exhibitionniste est présente dès la petite enfance, lorsque le bébé est soumis au regard des adultes qui s’occupent de lui.

Elle se confirme au stade du miroir, période de la vie où le petit, âgé de deux ans, prend conscience de lui-même et prend plaisir à s’observer. L’enfant passe alors du narcissisme primaire, phase où il vit dans sa bulle sans se préoccuper de son entourage, à un narcissisme secondaire au cours duquel il se crée une image de soi positive. Ce moi idéal, tel que l’appelle Freud, lui permettra ultérieurement de se mêler à la vie sociale avec assurance et d’investir le jeu du paraître sans fragiliser son identité.

C’est pourquoi l’incapacité à répondre aux exigences liées au paraître s’avère néfaste pour un individu. Même parmi la foule, il se sent en retrait et marginalisé. Sa réaction de défense consiste paradoxalement à se réfugier dans la solitude comme dans un cocon.

Mais au lieu de le renforcer, cette stratégie fragilise sa confiance en lui. Face aux autres, il peut alors manifester deux types de réactions. Soit il développe un état paranoïaque qui le conduit à croire qu’on le scrute en permanence. Soit il se sent transparent aux yeux de tous, ce qui peut faire émerger un syndrome de dépersonnalisation. Cela signifie que l’individu a l’impression d’être inexistant et de n’avoir plus d’identité.

Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement puisque sa conscience de soi s’effrite en l’absence de contacts sociaux lui permettant de s’affirmer en tant que personne ?

3. Quelles formes prend l’impératif social du paraître ?

La société actuelle exploite ce besoin d’exhibition de façon extrême. Conditionnant l’existence ou l’effacement social des individus, l’impératif du paraître est présent partout et fait le profit des professionnels du spectacle ou du relooking. Les réseaux sociaux comme Facebook, les magazines ou le succès de la téléréalité en sont la preuve.

Pour exister et se forger une identité qu’elles jugent digne d’intérêt, les personnes semblent avoir désormais besoin de se montrer à outrance, en utilisant tous les canaux de communication. Les internautes se créent des profils publics qui les mettent en valeur. Ceux-ci sont destinés à attirer et focaliser l’attention sur eux, ainsi qu’à mobiliser le plus grand nombre de followers autour de leur image virtuelle. Plus pernicieuse est la tendance à mettre sur le devant de la scène les gens malgré eux. Les maladresses ou les incartades des personnalités en vue font les grands titres. Les réseaux sociaux relaient ces actualités pour faire sensation sur la Toile. Cette course médiatique instaure une ambiance collective délétère où plus personne n’est maître de sa propre image.

Si les exigences du paraître étaient autrefois définies par l’étiquette royale, les instances du paraître sont aujourd’hui multiples, plus difficiles à cerner, voire contradictoires. La mode, qui régit l’apparence vestimentaire, est saisonnière et si changeante que lorsqu’elle devient financièrement accessible au plus grand nombre, elle a déjà changé de tendance.

En matière d’exhibition sociale, nombreuses sont aussi les injonctions paradoxales. La société nous incite à nous montrer, mais stigmatise ceux qui se démarquent ou se mettent en avant. Elle prend pour cible ceux qui ont tiré parti de leur exposition médiatique pour réussir ou raille les internautes qui se dévoilent sans retenue sur les réseaux sociaux. Les femmes font aussi les frais des contradictions entre la dictature du paraître et des valeurs conservatrices désuètes.

Celles qui font carrière sont confrontées au harcèlement moral et au machisme. Plus grave, l’exhibition publicitaire du corps féminin et la pornographie s’avèrent incompatibles avec les valeurs de respect et de considération prônées par la société.

4. Quels sont les dangers liés à l’impératif du paraître ?

Il n’est pas toujours simple de répondre aux contraintes sociales du paraître. La pression est si forte que l’on est parfois contraint de recourir à des moyens destinés à diminuer l’angoisse découlant du trac, de l’appréhension ou de la peur panique de se montrer. Drogues, alcool ou traitements prescrits par un médecin sont régulièrement utilisés pour endiguer les états phobiques ou réduire le stress lors d’un entretien d’embauche ou d’une prestation publique.

Pourtant, ces solutions ont leurs limites et présentent des risques. Leurs effets sont passagers et, s’ils peuvent agir réellement sur le niveau d’angoisse, ils peuvent engendrer une addiction, voire occasionner des troubles psychiques graves. Certains préfèrent miser sur la chirurgie esthétique pour éliminer leurs complexes physiques. C’est le plus souvent un miroir aux alouettes puisque l’inhibition relève d’un désarroi psychique plus profond, qui ne disparaîtra pas tant qu’il ne sera pas résolu.

Lorsqu’on se force à répondre à l’injonction du paraître contre son gré, on est en conflit avec soi-même. Si l’on parvient à donner le change, c’est souvent au détriment de son équilibre intérieur.

On assiste alors à un dédoublement entre un moi hostile au paraître et un moi qui accepte de jouer le jeu. Ce clivage peut s’exprimer de différentes façons. Des réactions psychosomatiques, comme des éruptions cutanées, des troubles du langage ou des tremblements, peuvent se manifester. Le clivage peut également être plus profond et conduire à une dissociation bipolaire, alternant les phases de repli sur soi avec des épisodes d’exhibitionnisme ostentatoire. Des stars, comme Dalida ou Romy Schneider, ont probablement été victimes de cette scission de leur personnalité. Idéalisée à l’écran, Marilyn Monroe était aussi aux prises avec la solitude et une piètre estime de soi dans sa vie intime, ce qui l’a conduite au suicide.

Ce décalage entre vie publique et vie privée se développe aujourd’hui par le biais d’Internet. De nombreuses personnes ne vivent plus que dans le monde virtuel qu’elles se sont créé, entourées de contacts tout aussi virtuels. Déconnectées de la réalité, elles sont plongées dans une « solitude interactive ».

5. Quelles sont les origines psychiques du malaise à paraître ?

La personnalité d’un individu est constituée de trois entités psychiques, comme l’a défini Freud. Le moi représente la « partie émergée […] qui traite avec le monde extérieur » (p. 85), tandis que le ça correspond aux pulsions refoulées et le surmoi incarne nos valeurs morales et culturelles, ainsi que les impératifs qui en découlent. C’est le surmoi qui joue un rôle majeur dans nos difficultés à paraître. Il a la particularité de fonctionner selon deux modes distincts.

D’une part, il correspond à une petite voix intérieure qui nous impose des interdits. D’autre part, il représente un œil interne qui incarne originellement celui de nos parents et nous fixe ses exigences en matière de paraître ou de comportement. La pression exercée par l’exhibitionnisme ambiant rend ce surmoi visuel d’autant plus tyrannique que l’on a tendance à en projeter un double à l’extérieur de nous, qui nous donne inconsciemment l’impression d’être épiés et jugés en toute occasion. Cet œil fictif externe étend donc l’emprise du surmoi visuel interne, au point de paralyser la personne, de lui faire perdre ses moyens et de la priver de sa capacité de jugement. Dans les arts et les religions, il est représenté par des entités comme le mauvais œil, Dieu ou la conscience.

On attribue souvent au regard d’autrui le pouvoir de voir au-delà des apparences et de décrypter nos moindres secrets. Le malaise qu’on éprouve à s’exposer aux yeux des autres devient alors de la gêne ou de la honte. Ce type de honte fait généralement écho à des expériences passées au cours desquelles nous avons ressenti un sentiment semblable. Elle réveille la honte primaire, c’est-à-dire un affect hérité de nos premières interactions avec autrui durant l’enfance. Il se produit ainsi un phénomène d’après-coup.

Cela signifie que des circonstances présentes provoquent l’irruption intempestive d’un sentiment de honte qui nous renvoie à un passé refoulé. C’est justement ce refoulement qui nous inhibe à l’âge adulte et nous empêche de nous affirmer face aux autres. Il peut s’agir d’un traumatisme enfoui, comme une agression sexuelle, ou de circonstances humiliantes qui se sont gravées dans l’esprit de l’enfant que nous étions.

6. Guérir ses inhibitions par la psychanalyse

Le refoulement des blessures apparaît comme un obstacle majeur pour se libérer de son inadaptation au paraître. En ce sens, la psychanalyse peut apporter des outils pour lever les blocages. La parole constitue un élément fondamental pour remonter aux sources de nos inhibitions et analyser les résistances qui se sont fixées dans notre inconscient.

La démarche demeure complexe dans la mesure où les souvenirs honteux sont relégués au fond de la mémoire et dissimulés derrière des « souvenirs écrans », à savoir des reconstitutions inconscientes d’événements passés auxquels on a donné une tournure plus avantageuse. Pour retrouver son unité intérieure, il faut en outre se libérer du joug de l’œil imaginaire externe qui nous paralyse. C’est en identifiant la personne de notre entourage qu’il incarne que nous pourrons lui donner consistance et nous soustraire à son emprise.

Différentes techniques peuvent venir soutenir ce travail de recherche psychanalytique. La représentation mentale permet de s’approprier des événements traumatisants ou humiliants afin d’en désamorcer l’effet délétère. Le déconditionnement, la méditation, la relaxation et l’hypnose s’avèrent ainsi utiles pour se créer un espace intérieur apaisant destiné à contrer l’angoisse. La rumination mentale ou le rêve offrent aussi une échappatoire salutaire, en permettant à l’esprit d’assimiler progressivement le traumatisme et de le mettre à distance.

Quant à la colère inhérente à nos inhibitions, elle constitue un signal positif qui indique que l’individu touche au cœur même de son problème psychique. Elle doit être exploitée de façon à lancer une dynamique d’action qui aidera le patient à s’extraire de ses angoisses.

L’écriture peut représenter un moyen efficace pour laisser libre cours à cette révolte intérieure. Lors des séances de thérapie, le dialogue offre aussi un espace de libération verbale de cette colère. Il s’opère alors un transfert négatif, c’est-à-dire que le patient se révolte violemment en prenant à parti le thérapeute.

7. Se renforcer individuellement et collectivement

Pour se libérer de ses complexes et de ses réticences à se montrer, Gérard Bonnet insiste sur l’idée qu’il faut retrouver sa liberté par rapport à l’impératif du visuel. Pour cela, il convient de reconstruire une image valorisante de soi, correspondant à son moi profond. Le relooking peut être un premier pas dans ce sens, à condition qu’il s’effectue en accord avec notre personnalité. Lorsque le complexe relève d’un problème d’identité sexuelle, comme dans le cas des transsexuels, la chirurgie est parfois envisagée comme une réponse permettant de rétablir l’harmonie intérieure.

Mais cette opération doit être mûrement réfléchie et accompagnée d’un travail approfondi sur soi. Toutefois, l’auteur considère qu’il faut avant tout cultiver ses talents pour se façonner une image de soi positive et solide. Développer sa culture et son aptitude à l’humour constitue une piste intéressante pour prendre de la distance par rapport à soi-même, donner sens à ce qu’on vit intérieurement ou déployer sa liberté d’expression. C’est ainsi que certains intellectuels ont réussi à surmonter leur honte et à la transformer en fierté, comme Démosthène qui est devenu un orateur émérite malgré une timidité handicapante.

Néanmoins, l’affirmation de soi peut aussi se réaliser à un niveau collectif. De nombreuses manifestations jouent sur cette dimension, en bravant la honte par une exhibition sociale parfaitement assumée. La Gay Pride en est un exemple, tout comme le mouvement de libération féministe des Femen qui exploite à l’extrême les ressorts de l’exhibitionnisme actuel pour en dénoncer les dérives et le combattre. Des groupes de parole aux activités artistiques collectives, les thérapies relationnelles sont également un excellent moyen de se désinhiber et de favoriser les contacts sociaux.

Rien de tel enfin que de s’entourer de personnes bienveillantes qui permettent de contrebalancer le pouvoir insidieux de l’œil fictif externe qui nous accable. Qu’il s’agisse d’amis, d’un psychanalyste ou d’un coach, elles apportent un regard objectif, essentiel pour progresser et se libérer de ses entraves.

8. Conclusion

La tyrannie du paraître ravive nos blessures les plus profondes et nous met face à nos hontes primaires, héritées de notre enfance. Le malaise qu’on éprouve à se montrer est rendu plus prégnant par la pression exercée par le regard d’autrui, auquel on attribue souvent une puissance qu’il n’a pas. Puisqu’on ne peut se soustraire aux exigences du paraître sans renoncer à toute vie sociale, on est bien obligés d’y répondre pour continuer à se sentir exister.

Mais à trop vouloir s’exposer, on risque de renier ou de perdre de vue qui on est vraiment. La meilleure façon de rester fidèle à soi-même est de ne pas se soumettre aveuglément à l’exhibitionnisme ambiant et de trouver un équilibre satisfaisant entre son moi profond et la nécessité de se montrer.

9. Zone critique

Les influences de Gérard Bonnet sont clairement dominées par la psychanalyse traditionnelle. Pour lui, l’exploration des conflits inconscients et des traumas de l’enfance permet au patient d’accéder à sa guérison psychique et d’enclencher une réelle transformation. Il se réfère à des principes psychanalytiques clés, comme l’interprétation des rêves, chère à Sigmund Freud, ou le stade du miroir, théorisé par Jacques Lacan.

Néanmoins, Gérard Bonnet fait aussi appel à d’autres théories plus contemporaines, telles que la sophrologie avec la visualisation mentale. Il s’inspire également de l’école de Palo Alto dont le psychologue, Gregory Bateson, a été une figure centrale. Contrairement à la psychanalyse classique, ce courant de pensée place les émotions au cœur du processus thérapeutique. S’appuyant sur les quatre affects fondamentaux que sont la tristesse, la peur, le plaisir et la colère, l’école de Palo Alto considère que les émotions sont des leviers efficaces pour se libérer de ses problèmes personnels.

Cette théorie a servi de fondement à d’autres techniques thérapeutiques ultérieures, comme les thérapies cognitivo-comportementales.

10. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Gérard Bonnet, La Tyrannie du paraître, Paris, Eyrolles, 2013.

Du même auteur– La Violence du voir, Paris, PUF, coll. « Bibliothèque de psychanalyse », 1996.

Autres pistes– Jean-François Amadieu, Le Poids des apparences, Paris, Odile Jacob, 2005.– Claude Janin, La Honte, ses figures et ses destins, Paris, PUF, coll. « Le fil rouge », 2007.– Pierre Zaoui, La Discrétion ou l’Art de disparaître, Paris, Autrement, 2013.

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