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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Managerial capitalism

de Gérard Duménil et Dominique Lévy

récension rédigée parAlexandre ChiratDoctorant en sciences économiques à l'Université Lumière Lyon-2.

Synopsis

Économie et entrepreneuriat

Duménil et Lévy reprennent en détail les analyses de Marx sur les classes sociales afin de spécifier les adaptations requises pour comprendre le régime économique contemporain. À leurs yeux, ce régime a connu, au cours du XXe siècle, une transition entre le mode de production capitaliste et un mode de production qu’ils nomment le « managérialisme », au sein duquel les managers, troisième classe aux côtés des capitalistes et des simples travailleurs, représentent la classe sociale dominante en même temps que l’agent principal de « l’avancée de la socialisation ».

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1. Introduction

Depuis l’après-guerre, le managérialisme a connu deux grandes phases. Le compromis social-démocrate a représenté l’alliance entre les managers et les travailleurs tandis que le néolibéralisme représente l’alliance entre les capitalistes et les « top managers ». En étudiant les inégalités de revenus à partir de données statistiques, Duménil et Lévy mettent d’abord en exergue l’existence de deux grandes classes. La classe inférieure représente entre 97 et 99% de la population tandis que la classe supérieure représente entre 1 et 3%.

Au sein de cette dernière, les inégalités s’accroissent. Une autre particularité de la classe supérieure contemporaine réside dans la nature des revenus de ses membres.

On constate une hausse continue de la part des salaires depuis la crise des années 1930. Alors que les revenus salariaux représentaient 40% des revenus des 5% les plus riches en 1920, ils en représentent en moyenne 78% entre 1983 et 2001. Un quart seulement du revenu des 5% les plus riches provient donc de revenus du capital. C’est cette mutation historique qui conduit Duménil et Lévy à raisonner dans un schéma à trois classes : les détenteurs de hauts revenus du capital, les managers – dont les tops managers sont des salariés appartenant au 1-3% les plus riches – et enfin le reste de la population.

2. L’analyse des classes chez Marx

Pour produire une analyse de la transition du capitalisme au managérialisme, les auteurs s’appuient continuellement, bien qu’avec un regard critique, sur les travaux de Karl Marx. Ce dernier proposait une étude des classes sociales à partir de l’analyse des rapports de production et des modalités d’exploitation mises en œuvre dans le mode de production féodal puis capitaliste. Or Duménil et Lévy affirment que l’explication des rapports entre les classes ne peut pas reposer seulement sur une analyse menée via les concepts de l’économie politique.

L’étude de ce que Marx nomme l’« infrastructure » est insuffisante pour comprendre les processus d’exploitation. Il convient d’analyser conjointement la « superstructure » d’un mode de production, en particulier le rôle des idéologies dans le maintien des relations de domination dans les processus productifs. Comme ils considèrent que les trois modes de production que sont le féodalisme, le capitalisme et le managérialisme se succèdent tout en se superposant, Duménil et Lévy proposent de revenir sur la conception du manager chez Marx.

Pour ce dernier, le manager est un « fonctionnaire du capital » dans les entreprises privées et un représentant de la bureaucratie dans les organismes publics. Si Marx prend acte de la distinction entre la propriété du capital et le contrôle de l’entreprise, soit son management actif, il ne modifie pas son schème analytique fondamental opposant deux classes (prolétaires et capitalistes). En conséquence, il ne peut pas penser l’émergence d’un nouveau mode de production, à savoir le managérialisme. Marx a pourtant parfaitement perçu que les managers agissent tels des « chefs d’orchestre » en charge de l’organisation et de la coordination de processus de production collectifs.

Duménil et Lévy soulignent à cet égard que Marx considérait qu’un degré élevé de socialisation, c’est-à-dire d’organisation collective de la production, était une condition de l’émancipation et de la fin de l’exploitation. S’ils adhèrent à cette thèse, ils rejettent en revanche l’idée selon laquelle la socialisation de la production, laquelle a un aspect technique en même temps qu’un aspect organisationnel, conduit nécessairement à une société sans classe, comme en témoigne précisément l’émergence de la classe des managers.

3. Le managérialisme

Duménil et Lévy considèrent que l’émergence du managérialisme est graduelle à partir de la fin du XIXe siècle. Elle se manifeste d’abord dans l’importance prise par les managers au sein des entreprises privées, lesquelles, pour faire face à la concurrence et à la baisse du taux de profit, se sont consolidées sous la forme de grandes sociétés anonymes. Mais le managérialisme se manifeste également dans l’émergence et la croissance des fonctions économiques assurées par l’État et les organisations publiques contrôlées par leurs managers.

À l’instar du féodalisme et du capitalisme, le managérialisme est marqué par une distribution inégale du pouvoir, en l’occurrence entre les managers et les classes managées. Cette distribution inégale s’étend toutefois le long d’un continuum allant de l’obéissance à l’autorité.

Aux yeux de nombre d’observateurs, l’émergence du néolibéralisme conjuguée à l’effondrement du « socialisme » représentent des restaurations des tendances capitalistes, réduisant en apparence la pertinence des théories et interprétations managériales – telles que développées par Burnham, Galbraith et Schumpeter – pour comprendre le présent. Duménil et Lévy défendent cependant la thèse selon laquelle nos « sociétés contemporaines sont des formations sociales hybrides, combinaisons de capitalisme et managérialisme », comme en atteste la composition des revenus de la classe supérieure. Ce faisant, ils recourent au concept de « capitalisme managérial ».

4. La dynamique des ordres sociaux

Duménil et Lévy s’attachent ensuite à étudier l’évolution des ordres sociaux du système économique moderne. Ils définissent un ordre social comme « une combinaison spécifique des dominations de classes et des alliances entre les trois classes – capitalistes, managers et classes populaires – du capitalisme managérial ».

À l’encontre de la tradition marxiste orthodoxe qui considère l’État comme le comité exécutif de la classe dominante, Duménil et Lévy considèrent plutôt qu’il est, dans des sociétés complexes, le cadre institutionnel au sein duquel se forment les dominations et les alliances entre les classes ou les fractions de classes. C’est l’étude de ces alliances qui les amène à distinguer une succession de trois ordres sociaux au sein de l’ère du capitalisme managérial.

Le premier ordre social qu’ils distinguent est « la première hégémonie financière ». Elle va de la fin du XIXe siècle aux années 1930, période de forte croissance des inégalités, et se caractérise par l’alliance entre les grands capitalistes individuels et les grandes banques. Ce sont les régulations consécutives à la crise de 1929, en particulier celles héritées du New Deal, qui amorcent une transition.

Le deuxième ordre social est le compromis social-démocrate de l’après-guerre, où les inégalités sont relativement faibles. Il se caractérise par une alliance entre les managers et les travailleurs. D’un point de vue politique, Duménil et Lévy considèrent qu’il s’agit d’une « alliance de gauche ». Les grandes entreprises, contrôlées par leurs managers, recherchent la croissance plutôt que la maximisation du profit. Les gains de productivité permettent des augmentations de salaire moins conflictuelles. Les taux marginaux élevés d’imposition favorisent la réduction des inégalités. L’avènement de ce que l’on appelle le néolibéralisme met toutefois fin à ce compromis.

Le troisième ordre social qu’ils mettent exergue est la « deuxième hégémonie financière », marquée par une forte hausse des inégalités, qui s’étend des années 1980 à nos jours. Elle se caractérise par l’alliance des managers, en particulier des managers financiers, et des capitalistes. À leurs yeux, il s’agit d’une alliance de droite. Au niveau de la distribution des revenus, on assiste au déclin des syndicats en même temps qu’à l’explosion de la part des dividendes et des rachats d’action dans la répartition du profit.

5. Le néolibéralisme

Duménil et Lévy considèrent que le néolibéralisme désigne des rapports de production spécifiques, notamment caractérisés par un réseau mondial de firmes transnationales dont les principales sont des organisations financières anglo-saxonnes. L’étude des relations de propriété révèle que 737 sur 43 000 firmes transnationales contrôlent 80% de la valeur économique produite par l’ensemble.

Le néolibéralisme désigne par ailleurs un ordre social, lequel se caractérise par l’alliance des managers des sociétés financières et des managers des sociétés non financières. Le rapport de force entre ces deux classes est favorable aux premiers. Leur salaire moyen est plus de deux fois supérieur à la moyenne du salaire des managers dans l’ensemble du secteur privé.

De ces deux dimensions du néolibéralisme découle la thèse selon laquelle les top managers des grandes sociétés financières sont devenus « l’agent principal de la formation d’une classe dominante globale », bien qu’encore essentiellement anglo-saxonne. La période du compromis keynésien était marquée par des rapports clairs entre le « cœur économique » et le « cœur politique ». Les sociétés anonymes s’occupaient essentiellement de la production et de l’investissement tandis que le gouvernement s’assurait de la stabilisation macroéconomique.

Avec le néolibéralisme, on assiste à des rapports conflictuels, notamment à l’encontre de l’État-providence, mais également à des rapports de coopération, dont le forum de Davos est un symbole. La frontière entre le secteur privé et le secteur public semble s’être amenuisée, Duménil et Lévy estimant que le second agit de manière croissante sous la domination du premier.

6. Crise de profitabilité et crise financière

Duménil et Lévy considèrent que les périodes de mutations entre les ordres sociaux sont soutenues par des « tendances historiques » de long terme, en particulier par « les tendances de la technologie et de la distribution », ainsi que par la « transformation des relations de production », générant des crises structurelles suivies de perturbations macroéconomiques d’une décennie environ. En 1970, comme en 1890, le capitalisme connaît une crise de profitabilité, laquelle est la conséquence de changements techniques, d’une concurrence accrue et de changements dans la distribution des revenus.

Ce sont des crises du type de celles prédites par Marx, en tant qu’elles se traduisent par une baisse du taux de profit. À partir des années 1940, on a assisté à une hausse du taux de profit et de la productivité sous l’effet des changements techniques et organisationnels, en particulier de la « révolution managériale ». Mais la hausse progressive des salaires et le recul des gains de productivité a engendré la crise de profitabilité des années 1970.

À l’inverse, les crises de 1930 et celle de 2008 sont des crises de l’hégémonie financière. Si l’issue de la crise contemporaine est incertaine, Duménil et Lévy insistent sur l’idée selon laquelle la lutte entre les classes a un impact notoire sur les orientations politiques des ordres sociaux. Si les circonstances, c’est-à-dire les tendances technologiques et les rapports de production, sont données, le résultat auquel ces circonstances conduisent ne l’est pas. C’est la raison pour laquelle Duménil et Lévy proposent un aperçu des tentatives historiques ayant eu pour but d’infléchir la dynamique capitaliste.

7. Les oppositions au capitalisme dans l’histoire

Duménil et Lévy considèrent la Révolution française comme une révolution bourgeoise en raison de l’alliance entre la haute bourgeoisie et l’ancienne noblesse.

La Montagne constitue en revanche une réaction face au capitalisme naissant. Ils qualifient toutefois le projet des montagnards de « capitalisme utopique » : leur appel à la démocratie se fait sans remise en cause des rapports de production capitalistes engendrant une accumulation privée des richesses et la croissance des inégalités. De la même manière, les socialistes utopiques tels Owen, Fourier et Cabet sont mus par la « conviction que la société peut changer de l’intérieur, c’est-à-dire sans révolutionner en amont les relations générales de production ». Une autre réaction au capitalisme naissant a résidé dans le communisme de la conjuration des égaux de Gracchus Babeuf.

Duménil et Lévy estiment finalement que les diverses réactions socialistes, communistes et anarchistes à l’encontre du capitalisme ont été prises au piège de la tension entre la volonté démocratique égalitaire d’une part et l’autorité que requiert l’avancée de la socialisation d’autre part. Ils soulignent en particulier la manière dont Marx est pris en tenaille entre la conscience des « réquisits managériaux de l’organisation » et la volonté d’aboutir à une « émancipation ». Si on regarde le temps long, les combats des classes populaires ont été nécessaires pour consolider des acquis sociaux. Mais ces conquêtes, en Occident, n’ont pas directement contredit la propriété privée des moyens de production.

8. Le managérialisme en URSS

Duménil et Lévy insistent sur le fait que le managérialisme n’est pas un phénomène purement occidental. La révolution russe de 1917, comme la révolution chinoise quelques décennies plus tard, représente une alliance de classe entre une intelligentsia et les classes populaires. Aussi trouve-t-on face au « capitalisme managérial » américain un « managérialisme bureaucratique » russe, au sein duquel la domination est exercée par les officiels du gouvernement et les managers des firmes publiques. Faisant écho aux thèses de James Burnham, Duménil et Lévy rappellent que l’essence du managérialisme réside dans la planification, laquelle peut revêtir des formes extrêmement diverses.

Dès 1923, Léon Trotsky affirmait d’ailleurs que la planification avait été inventée aux États-Unis par les grands banquiers et industriels américains, la particularité soviétique étant de l’appliquer « au trust des trusts, la Russie tout entière ». Alors que les mencheviks considéraient le managérialisme comme relevant du capitalisme, l’interprétation bolchévique se fait au contraire en termes de socialisme. La victoire des bolchéviks entérina la perte de pouvoir des soviets au profit d’une bureaucratie managériale. Pour Duménil et Lévy, l’expérience soviétique est un motif supplémentaire pour rejeter la vision selon laquelle la domination serait réductible à la relation entre prolétaires et capitalistes. Ils constatent également que la trajectoire du managérialisme en URSS ne fut aucunement linéaire.

La période entre 1953 et 1965 se caractérise plutôt par une alliance entre les managers des entreprises et les travailleurs, lesquels sont en conflit avec les managers centraux. Les politiques graduelles de décentralisation entre 1965 et 1971 ont pour conséquence d’accroître les conflits au sein de l’entreprise, brisant progressivement ce lien entre la classe des travailleurs et celle des managers.

9. Conclusion

Duménil et Lévy considèrent, comme le montre l’histoire, que différentes formes de managérialisme sont possibles, les déterminants économiques n’étant pas univoques. Ils envisagent trois trajectoires possibles après la crise structurelle de 2008.

La première réside dans la perpétuation des tendances qui ont caractérisé la seconde hégémonie financière.

La deuxième est celle d’un « néolibéralisme administré », c’est-à-dire fondé sur un pouvoir fort détenu par les autorités publiques centrales.

Le troisième est l’émergence d’un « néomanagérialisme » entérinant le retour du pouvoir des managers industriels au détriment des capitalistes et des managers financiers, mais sans reformer l’alliance d’après-guerre avec la classe des travailleurs.

10. Zone critique

L’ouvrage de Duménil et Lévy conjugue le recours à des données statistiques et une connaissance historique érudite afin de convaincre le lecteur de leur thèse selon laquelle les managers jouent un rôle central dans les économies modernes. Leur exposition des thèses de Marx sur les classes sociales et la révision profonde qu’ils proposent sont tout aussi convaincantes.

On peut toutefois déplorer une structuration de l’ouvrage susceptible d’égarer le lecteur en raison d’une multitude d’allers et retours dans le temps.

11. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Gérard Duménil et Dominique Lévy, Ownership, management & the coming new mode of production, London, Pluto Press, 2018.

Des mêmes auteurs– La Grande Bifurcation. En finir avec le néolibéralisme, Paris, La Découverte, 2014.– « Le capitalisme managérial », Savoir/Agir, n° 3, 2019, p.43-53.

Autres pistes– Étienne Balibar, La philosophie de Marx, Paris, éditions La Découverte, 2014.– Alexandre Chirat, « Marx et l’émergence des sociétés par actions : Fonctions, revenus et classes de la ‘Grande Industrie’ », Cahiers d’économie politique, 2020.– David Harvey, Pour lire Le Capital, Paris, Éditions La ville brûle, 2012.– Karl Marx, Le Capital, livre 1, Paris, Éditions sociales, 2016.– Karl Marx La lutte des classes en France, Paris, Gallimard, Coll. « Folio histoire », 2002 [1850].– Avec Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Paris, Flammarion, 1998 [1848].

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