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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Le Creuset français

de Gérard Noiriel

récension rédigée parBruno Morgant TolaïniEnseignant à l'université de Nîmes et docteur de l’EHESS en histoire moderne.

Synopsis

Histoire

Le Creuset français est désormais un classique sur l’immigration. Il fut le premier travail historique d’envergure sur le sujet. Dans le débat passionnel et très politisé que suscite ce thème, Gérard Noiriel fait entendre la voix de l’histoire. Il propose de rendre compte de l’immigration dans son ensemble, sans s’en tenir à des cas particuliers (réfugiés, maghrébins, juifs, etc.). Les travaux de Gérard Noiriel se situent au carrefour de l’histoire et de la sociologie, proposant de répondre à des problématiques très actuelles en se basant sur l’étude des deux siècles précédents.

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1. Introduction

Gérard Noiriel fut le premier historien à se pencher de manière approfondie sur la question de l’immigration, refusant de laisser cet objet d’étude aux seuls juristes et sociologues, comme c’était souvent le cas au moment de la réalisation de cette étude. Il répondait alors une perception pessimiste d’un grand nombre de Français vis-à-vis des « étrangers ».

Il souhaitait que l’on considère l’histoire de l’immigration comme un problème digne de recherche, justifiant sa démarche par les nouveautés réflexives qu’il pouvait apporter, notamment le recul nécessaire qui pouvait déboucher sur la mise en valeur de la récurrence des phénomènes. En cela, il offrait un véritable programme de recherche.

L’ouvrage ne prétend pas mettre en lumière les racines des Français, ni dévoiler leurs origines ou exalter une identité plurielle. Il s’agit de démontrer que l’immigration est une notion interne à l’histoire de la France contemporaine, et non un problème extérieur. De là, l’historien montre ce que la France et les Français doivent à l’immigration. À travers cet ouvrage à mi-chemin de l’histoire, de la sociologie et de l’anthropologie, Gérard Noiriel s’inscrivait également dans un renouveau de l’histoire, à la croisée des sciences humaines.

2. Un objet d’étude particulier

Dans le premier chapitre de son ouvrage, Gérard Noiriel constate qu’en France, aucune recherche historique de grande ampleur n’a été entreprise au sujet de l’immigration. Cette question, véritable vide historiographique, avait pourtant été traitée par le droit ou d’autres sciences humaines comme la sociologie ou la psychologie. La première démonstration consiste donc à attester de l’importance du rôle de l’histoire pour étudier ce phénomène.

Afin de débuter son enquête, l’historien fait un parallèle saisissant avec un autre grand pays d’immigration : les États-Unis. En France, ce qu’il considère comme une « amnésie collective » s’explique par le fait que la question de l’immigration fut longtemps considérée comme une question extérieure à la nation, sans rapport avec la construction de la France. À l’inverse, aux États-Unis, elle fut toujours envisagée comme un problème interne à la société américaine et à son passé, en tant que donnée constitutive de la nation. Cette différence se justifierait par une construction nationale, spécifique à la France, qui intervint très en amont des vagues d’immigration de masse. Ainsi, au moment de ces arrivées, tous les mythes nationaux étaient déjà ancrés dans les consciences des Français, et d’abord la Révolution française.

Aux États-Unis, on observa le phénomène inverse. Gérard Noiriel ajoute à la comparaison des deux États que l’immigration américaine connut un net ralentissement dans les années 1920 après le vote des lois restrictives alors qu’en France, c’est à partir de cette époque que le phénomène prit toute son ampleur. C’est en effet en 1930 que la France fut le pays qui comptait le plus fort taux d’augmentation du nombre des étrangers au monde (515 pour 100 000 habitants contre 492 aux États-Unis). Il ajoute enfin que depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’immigration a joué un rôle considérable en France, que ce fut d’un point de vue économique, politique ou social et qu’en trois générations, l’impact de l’immigration est devenu aussi grand en France qu’aux États-Unis.

3. Des lois pour contrôler

L’identité des immigrés passe par un enregistrement juridique, des papiers d’identité et des lois. Ce fut à partir de la Révolution française que le terme « étranger » prit son sens actuel avec la naissance du sentiment de communauté nationale. Pourtant, malgré la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, l’étranger était privé de certains droits civils ou civiques. Un changement s’opéra avec l’avènement du suffrage universel sous la Troisième République, à partir de 1875, parce qu’il donnait une qualité particulière au « citoyen français ».

Ainsi, le mot « immigré » apparut et s’imposa dans le monde des statisticiens et des démographes. De cette manière, de nouvelles questions se posèrent quant aux moyens de contrôler les flux de populations étrangères et de limiter les effets négatifs pour les « Français de France » face à la concurrence d’une main-d’œuvre étrangère toujours plus nombreuse. Les réponses à ce qui était considéré comme un problème furent avant tout législatives, car il y eut une inflation de textes de loi votés depuis les années 1880, faisant des étrangers une catégorie à part et allant jusqu’à distinguer les immigrés travailleurs et non travailleurs. Ce fut le temps de l’apparition des papiers d’identité, des premières cartes de séjour, de travail, qui furent autant de moyens de contrôle.

La loi votée en 1889 fut considérée comme le premier véritable code de nationalité, illustrant l’ampleur de la rupture entre les nationaux et les étrangers. Elle imposait notamment la nationalité française à la naissance à toute personne née en France dont un parent est également né en France. Elle privait les étrangers de certains droits, mais ceux-ci bénéficiaient de l’avantage de ne pas avoir à effectuer le service militaire. Par la suite, une loi de 1912 imposa aux nomades l’obligation de posséder un carnet anthropométrique d’identité ; une loi de 1917 rendit obligatoire la carte d’identité pour les étrangers. En ce qui concerne les naturalisés français, il fallut attendre 1978 pour que fussent supprimés les interdits professionnels et 1983 pour que cessent les mesures d’inéligibilité.

Gérard Noiriel étend ainsi le problème de l’immigration aux questions de la naturalisation. Il constate en ce sens que le jus soli (droit du sol) qui triomphait sous l’Ancien Régime, tendait à s’effacer devant le jus sanguinis (droit du sang).

4. Les étrangers

L’importance de l’immigration tient aux cycles des activités économiques des pays industrialisés : l’étranger en France serait un « producteur immigré », autrement dit une main-d’œuvre destinée à occuper des secteurs du marché du travail essentiellement ouvriers, méprisés par les nationaux, tâches qui reposent principalement sur la force physique.

Selon Gérard Noiriel, l’immigré peut généralement être défini dans l’espace social en fonction de l’ancienneté de sa présence en France ; il distingue ainsi les « immigrants récents » qui font généralement partie de la classe ouvrière, des « immigrants anciens » appartenant plus fréquemment au secteur tertiaire.

Constatant l’afflux massif des étrangers en France, l’historien se penche sur l’expérience vécue par ces immigrants. Il précise que malgré l’apparente volonté politique d’intégration de ces populations, c’est le déracinement, mais également l’isolement qui les caractérisent : dès leur arrivée, ils sont généralement mis à l’écart et cette situation tend à se prolonger en raison de leurs conditions de vie souvent difficiles. Il y a également le problème de la langue qui fait que toute sa vie les immigrés resteront des étrangers aux yeux des Français.

C’est ainsi qu’ils se retrouvent fréquemment dans une situation d’infériorité et stigmatisés. Face à cela, ils adoptent une technique d’évitement de ces stigmates que Gérard Noiriel appelle « l’entre soi », un phénomène qui met en évidence l’échec des stratégies d’assimilation politique. Les immigrés se regroupent au sein de communautés urbaines, si bien que le maintien avec les valeurs d’origine prend de nombreuses formes, que ce soit dans le domaine privé (habitudes culinaires, agencement des logements) ou public (vie associative, pratiques commémoratives).

Si l’émigration n’était envisagée initialement que de manière temporaire par les étrangers venus travailler en France selon les besoins économiques de celle-ci, elle devint finalement définitive.

5. La question de l’intégration

L’intégration est un des problèmes liés à l’immigration, et l’intérêt pour cette question remonte au début du XIXe siècle, notamment lors de la rédaction du Code civil, une époque d’immigration européenne massive vers la France. Selon Gérard Noiriel, plus qu’un problème conjoncturel contemporain, c’est un processus de longue durée. Si les premiers immigrants étaient marqués par la rupture de l’exil, les représentants de la seconde génération durent affronter la nécessité du « réenracinement » dans la société où pourtant ils sont nés et ont grandi.

Souvent, le décalage entre les normes familiales et celles du pays d’accueil provoque une honte de soi, avec par exemple le refus de parler la langue de ses parents. Les enfants, du fait de leur contact avec le monde extérieur, cherchent à échapper au ghetto dans lequel vivent leurs parents en déménageant ou bien encore en changeant de prénom, voire de nom. Gérard Noiriel évoque deux types opposés de trajectoires sociales pour les enfants d’immigrés : la délinquance et la promotion sociale spectaculaire. Il précise toutefois que si les jeunes d’origine étrangère constituent une part importante de la délinquance de la France contemporaine, c’est avant tout pour des raisons socioprofessionnelles.

L’ouvrage distingue trois crises (celle de l’Affaire Dreyfus, celle des années 1930, celle des années 1980), durant lesquelles les communautés étrangères prirent conscience du caractère irréversible de leur implantation. C’est dans ces moments que la xénophobie augmenta, manifestée par des rixes parfois mortelles et l’ouverture d’une véritable « chasse à l’homme » à l’égard des immigrés. Ces crises furent des occasions pour les politiques de dénoncer une invasion étrangère, dénonciation à contre-courant puisque les périodes de crise se caractérisent en réalité par l’arrêt du recrutement voire par le renvoi des immigrés.

De même, dans les périodes d’incertitudes, l’étranger est perçu par les Français comme une menace. Ce sentiment se manifeste jusque dans les institutions de la République, notamment l’école, où les enfants d’immigrés ont longtemps été pointés du doigt.

6. Les conséquences de l’immigration

L’apport de l’immigration dans l’histoire de la France contemporaine est envisagé sous divers aspects par Gérard Noiriel dans son ouvrage. D’abord, sur le plan économique, l’immigration a joué un rôle essentiel dans la réussite industrielle de la France, tous les moyens étant mis en œuvre pour canaliser la main-d’œuvre étrangère dans les secteurs de pénurie, délaissés par les nationaux. L’historien considère toutefois que le faible coût de cette production a entravé l’innovation et l’investissement technologique des entreprises. L’immigration servit aussi les intérêts de la population française en lui permettant d’accéder à des statuts socioprofessionnels supérieurs.

Il est également précisé que l’immigration a incontestablement permis de dynamiser la démographie française, car sans elle, la population française n’aurait pas dépassé 35 millions d’habitants dans les années 1980. Enfin, sur le plan culturel, l’immigration ainsi que la fidélité des immigrés à leurs origines ont participé à la construction et à l’enrichissement de l’identité de la France. Cela se manifesta dans des domaines variés, notamment militaire, artistique, sportif ou scientifique.

Gérard Noiriel rappelle en dernier lieu que si la France fut obligée de recourir à une immigration massive, elle limita constamment l’épanouissement professionnel, politique et finalement l’intégration des immigrés. En outre, par opposition avec les États-Unis qui reflétaient un processus d’immigration traditionnel, où les étrangers étaient destinés à peupler des étendues immenses, la France fut le premier modèle moderne d’immigration visant à satisfaire des exigences industrielles qu’il était impossible de faire fonctionner avec les citoyens de la nation.

L’historien rejette également l’idée selon laquelle en France il y aurait eu une assimilation forcée des immigrés. Il rappelle que le processus assimilateur est un processus historique qui se fait dans les deux sens et qui s’opère progressivement au fil des générations d’immigrés.

7. Conclusion

Malgré le sous-titre de l’ouvrage, Gérard Noiriel n’avait pas l’intention de faire une histoire de l’immigration en tant que telle, car les recherches sur le sujet étaient trop peu nombreuses pour pouvoir en faire une synthèse. Il entendait en revanche donner ses réflexions sur l’absence d’une histoire de l’immigration en France, qu’il attribuait notamment à des refoulements de la mémoire collective, en faisant des comparaisons avec l’historiographie américaine.

Le Creuset français tente de casser les mythes de l’histoire républicaine voulant que l’aboutissement de la nation se soit fait lors de la Révolution française et montre que l’immigration n’est pas un phénomène nouveau et extérieur, mais qu’au contraire, c’est un phénomène long et continu, constitutif de la nation.

8. Zone critique

Lors de la sortie de l’ouvrage, Le Creuset français a été critiqué pour sa structure et ses analyses. La sociologue Riva Kastoryano a ainsi évoqué le « caractère décousu de la démonstration » et l’historienne Nancy Green a dénoncé un « usage parfois imaginatif des sources ». Toutefois, le caractère inédit de l’étude ainsi que les pistes de recherche proposées par Gérard Noiriel ont largement été salués par la critique.

Le livre est depuis considéré comme ayant ouvert la voie à l’histoire de l’immigration en France. De nombreuses notions abordées dans cette étude ont ainsi été creusées, témoignant de la richesse de ce champ historiographique.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Le Creuset français. Histoire de l’immigration XIXe-XXe siècle, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 2006 [1988].

Du même auteur

– Les Ouvriers dans la société française (XIXe – XXe siècle), Paris, Seuil, coll. « Points », 1986– La Tyrannie du national. Le droit d'asile en Europe (1793-1993), Paris, Calmann-Lévy, 1991 ; réédité en collection de poche sous le titre Réfugiés et sans papiers. La République et le droit d'asile, xixe – xxe siècle, Paris, Hachette, coll. « Pluriel », 1998.– État, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir, Paris, Belin, coll. « Socio-Histoires », 2001 ; réédité en collection « Folio-Histoire », Paris, Gallimard, 2005.– Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe – XXe siècle) : Discours publics, humiliations privées, Paris, Fayard, 2007.– À quoi sert l'identité nationale, Marseille, Agone, 2007.– L'identification. Genèse d'un travail d'État, (éd.), Paris, Belin, 2007.– Le Massacre des Italiens - Aigues-Mortes, 17 août 1893, Paris, Fayard, 2010.

Autres pistes

– Marie-Claude Blanc-Chaléard, Histoire de l’immigration, Paris, La Découverte, 2001.– Jacques Dupâquier, Histoire de la population française, Paris, PUF, 1995.– Nancy L. Green, Repenser les migrations, Paris, PUF, 2002.– Alexis Spire, Étrangers à la carte. L’administration de l’immigration en France, 1945-1975, Paris, Grasset, 2005.– Patrick Weil, Qu’est-ce qu’un Français ? Histoire de la nationalité française depuis la Révolution, Paris, Grasset, 2002.– Vincent Viet, La France immigrée. Construction d’une politique (1914-1997), Paris, Fayard, 1998.

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