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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Les ouvriers dans la société française

de Gérard Noiriel

récension rédigée parGaëlle Boursier

Synopsis

Histoire

Si les ouvriers n’ont pas disparu, les discours sur la fin de la classe ouvrière se sont multipliés ces dernières années. Comment expliquer la perte de centralité du monde ouvrier dans les représentations collectives et le champ politique ? L’ouvrage de Gérard Noiriel nous aide à comprendre ce phénomène en retraçant, dans une perspective de longue durée, l’originalité du processus de formation et de transformation de la classe ouvrière en France. Paru en 1986, cet ouvrage ne livre pas une histoire du mouvement ouvrier, des luttes syndicales et politiques, mais une histoire sociale du monde ouvrier aux XIXe et XXe siècles.

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1. Introduction

La rédaction de cet ouvrage et les analyses qui en découlent prolongent la thèse de l’auteur sur les ouvriers sidérurgistes et les mineurs de fer du pays Haut lorrain, soutenue en 1982.

Témoin de la crise des années 1970-1980, Gérard Noiriel se demande pourquoi le monde du travail, notamment le monde ouvrier, s’est retrouvé tellement affecté en France. Cherchant à restituer la genèse de cet enjeu contemporain, il émet une hypothèse centrale : l’unification tardive et incomplète de la classe ouvrière l’empêche de faire face efficacement à la restructuration du capitalisme dans les années 1980.

Plutôt que de partir d’une définition restrictive de la classe ouvrière, l’auteur interroge les modalités de sa structuration et de sa déstructuration, en s’intéressant aux expériences, aux systèmes de valeurs, aux rapports de force et aux représentations collectives, parfois élaborées en dehors d’elle.

2. Une prolétarisation limitée, une classe ouvrière hétérogène (1789-1880)

En France, l’absence d’un véritable décollage industriel explique la marginalité de la classe ouvrière moderne jusqu’à la fin du siècle. L’équilibre économique d’Ancien Régime, centré sur l’agriculture, perdure jusqu’en 1880. L’industrie repose sur le maintien de branches artisanales et la dispersion du travail industriel dans les villages. Cette proto-industrialisation, basée sur la complémentarité des activités villes-campagnes, limite l’exode rural et la prolétarisation. Le monde ouvrier, très hétérogène, est dominé par les ouvriers agricoles et ceux de l’artisanat. Les ouvriers d’industrie, en nombre stagnant, travaillent principalement dans le textile, secteur moteur de la première industrialisation. On compte aussi beaucoup de femmes, d’enfants et de travailleurs étrangers.

Gérard Noiriel montre que les modes d’activité traditionnels, comme la polyvalence, la mobilité ou l’autonomie des savoir-faire, entravent le développement capitaliste. Ils facilitent l’accès à la petite propriété et évitent l’exode vers les villes et l’industrie. Si le monde patronal tire avantage de ce rapport de forces, en bénéficiant d’une main d’œuvre souple, à bas salaire et disséminée, il ne peut lever un véritable prolétariat dans la grande industrie. La main-d’œuvre est manquante. Les tentatives de mécanisation et d’intensification du travail se heurtent à de nombreuses résistances.

D’où un renforcement du contrôle d’État : institutions de charité, évacuation des quartiers ouvriers, suffrage universel en 1848 pour désamorcer les processus insurrectionnels. D’où une théorisation « néo-libérale » du capitalisme : défense de la petite entreprise traditionnelle, implantation de la grande industrie à l’écart des villes, recours à la propriété foncière pour enraciner les ouvriers.

3. Des révoltes en puissance, une nouvelle identité ouvrière (1880-1910)

La Grande Dépression (1873-1896) bouleverse les modes de vie, les communautés et les savoir-faire antérieurs. Le patronat impose le modèle libéral de la grande usine et rationalise le paternalisme en renforçant la stabilisation de la main d’œuvre. L’amorce de la « deuxième révolution industrielle » (1870-1945) accentue la concentration de la production et la réorganisation du processus de travail. L’urbanisation haussmannienne, le déracinement lié à l’exode vers les villes, l’élévation de la consommation populaire et la généralisation des échanges monétaires précipitent la crise des valeurs populaires.

En même temps, les décennies 1890-1910 marquent « l’émergence du mouvement ouvrier moderne et du système de représentations collectives » (p. 83). La grève et le syndicat deviennent centraux dans le quotidien ouvrier. D’après l’auteur, la contestation reflète un tournant, entre une intégration plus poussée à l’univers usinier et un profond refus du monde qui se profile : rejet du salaire aux pièces, de la discipline d’atelier et des nouvelles machines, exigence du contrôle ouvrier. Le syndicat contribue à unifier la classe ouvrière, mettant en échec la stratégie visant à isoler les prolétaires de la grande industrie de l’élite urbaine. La création des Bourses du travail, de la CGT (1895) et de partis se réclamant du prolétariat est décisive. Tout comme le sont les symboles d’une identité collective : drapeau rouge, Internationale, 1er mai, mythe du Grand Soir et de la grève générale.

À la fin du siècle, le marché du travail est bloqué. Face au renouveau du turn-over et au malthusianisme populaire, le patronat recourt aux femmes, aux ouvriers-paysans et aux immigrés. La IIIe République oscille entre répression et pacification, en témoigne l’essor de mesures sociales. En délimitant des catégories de plus en plus rigides, la législation configure la définition moderne de la classe ouvrière. Le nationalisme barrésien est une autre réponse à l’intégration des ouvriers : en opposant au principe de la « classe » celui de la « nation », il construit un consensus politique autour de l’exclusion de l’« étranger ».

4. Usine, banlieue, cité : l’univers de la classe ouvrière moderne (1920-1930)

Les effets de la Révolution industrielle prennent de l’ampleur dans les années 1920. L’expansion de l’économie française, commencée au début du siècle, s’accélère avec la Première Guerre mondiale. La grande entreprise se développe fortement. L’installation des usines à la périphérie des centres urbains fait naître les banlieues. Face à la pénurie de main-d’œuvre, le patronat privilégie deux solutions.

D’une part, mécaniser la production et introduire l’Organisation scientifique du travail, ce qui diminuent le nombre des anciens ouvriers de métier au profit des ouvriers spécialisés (OS). D’autre part, recourir massivement aux travailleurs immigrés, orientés vers les secteurs pénibles et désertés. Selon Gérard Noiriel, cette stratégie permet d’instaurer les mutations capitalistes qui avaient été fermement combattues.

La vie ouvrière est alors marquée par le déracinement et le cloisonnement. Les travailleurs affluent dans les villes où ils logent de façon précaire. Des milliers de paysans découvrent la discipline et la pénibilité de la grande usine. Si le taylorisme n’a pas encore liquidé le savoir-faire des ouvriers professionnels, ils traversent une crise d’identité : déracinement lié à la guerre, déqualification progressive et échec révolutionnaire de 1919-1920. Les nouveaux cloisonnements du marché du travail renforcent les contrastes dans le monde ouvrier.

Dans l’industrie lourde, le paternalisme étend son emprise sur la vie dans les cités, le travail accapare l’existence, les ouvriers étrangers sont maintenus « dans un véritable ghetto » (p. 152). Dans les grandes villes, les salaires sont meilleurs, les loisirs plus nombreux et le monde social plus étoffé.

5. L’irruption sur la scène politique du prolétariat industriel (1920-1936)

Gérard Noiriel considère que l’émergence politique du prolétariat industriel en 1936 procède d’une « rupture profonde dans les traditions ouvrières depuis le début du siècle » (p. 154). La contestation décline fortement après les grèves massives de 1919-1920. La guerre et l’expansion industrielle ont eu pour effet de substituer une classe ouvrière à une autre. Le syndicalisme s’implante difficilement dans les industries récentes où les paysans déracinés ont remplacé les ouvriers de métier. La scission entre révolutionnaires et réformistes lors du congrès de Tours en 1920 et à la CGT en 1921 affaiblit aussi le mouvement ouvrier. Le PCF et la CGTU s’implantent dans les banlieues et les usines sans passé de lutte où ils véhiculent peu à peu une nouvelle culture communiste.

La crise des années 1930 touche d’abord les fractions ouvrières les plus marginalisées. Le renvoi massif des travailleurs immigrés, des femmes et des ouvriers ruraux provoque une stabilisation et une homogénéisation de la classe ouvrière industrielle, plus française, plus masculine, plus qualifiée, plus urbaine. Fin 1933, la crise se généralise à l’ensemble des travailleurs industriels, mettant en lumière le chômage qui atteint des proportions considérables. Pour améliorer les rendements, le patronat mise sur l’organisation taylorienne, instaurant travail à la chaîne et chronométrage.

Le Front populaire assure le succès d’une nouvelle tradition dans le mouvement ouvrier. Les législatives d’avril-mai 1936 conforte la progression du vote communiste. Le mouvement de grèves avec occupations d’usines du printemps traduit l’émergence du syndicalisme de masse. Jusque-là marginalisée, la classe ouvrière industrielle voit ses intérêts et ses valeurs pris en charge collectivement.

Au vu de l’ampleur des concessions patronales, le syndicat devient pour beaucoup incontournable. La CGT réunifiée quintuple ses effectifs. L’adhésion massive des ouvriers de la grande industrie achève la rupture avec les traditions antérieures. Intellectuels, presse et cinéma fixent la représentation collective de ce nouveau prolétariat. L’auteur montre que le mythe communiste du « mineur de père en fils » impose « une généalogie fictive de la classe ouvrière » (p. 194).

6. Structuration et délitement d’une génération singulière (1930-1975)

De 1931 à 1954, la stabilisation des bastions industriels permet le renouvellement d’une « deuxième génération » ouvrière que Gérard Noiriel nomme la « génération singulière » (p. 195). Elle est marquée par un cycle de luttes intenses, représentée par les ouvriers qualifiés et enracinée dans l’entreprise, les quartiers et les cités. Les années 1950 reflètent alors l’apogée d’une certaine culture ouvrière, inscrite localement dans les valeurs familiales et nationalement dans l’identité de classe alimentée par la CGT et le PCF.

Au moyen de ces organisations, le groupe ouvrier central exerce une hégémonie sur le monde du travail jusque dans les années 1960-1970.

De 1954 à 1975, lors des dites Trente Glorieuses, la France traverse une phase d’expansion, basée sur la production et la consommation de masse, qui provoque de profondes transformations économiques et sociales. L’adaptation et la résistance de la génération singulière cèdent progressivement la place à une lente désagrégation du groupe. Dans les années 1960-1970, les restructurations industrielles, les mutations technologiques (automatisation) et les nouvelles formes d’urbanisation (grands ensembles, ZUP) génèrent « une crise d’identité collective » (p. 222).

Le morcellement du monde du travail et la généralisation du taylorisme et du fordisme fissurent l’image d’une classe homogène. Les ouvriers qualifiés perdent de leur centralité, tandis que les OS acquièrent plus de visibilité. À partir des événements de mai-juin 1968, la figure de l’OS contestataire tend à supplanter celle du « mineur » et du « métallo ».

7. La fragmentation de la classe ouvrière (1975-1985)

La crise des années 1970 finit de détruire les bastions où s’était enracinée la génération singulière. Le processus de désindustrialisation accentue le chômage. La population industrielle recule entre 1975 et 1982. Les mutations technologiques (informatique et robotique) redéfinissent complètement le travail. Le recours massif au travail temporaire, au temps partiel, à la sous-traitance divise le monde ouvrier en de multiples statuts. Les écarts entre les catégories sociales et dans la classe ouvrière se renforcent.

Gérard Noiriel montre que la crise affecte aussi les représentations collectives traditionnelles. Les sciences sociales remettent en cause l’image d’une classe unifiée. La déroute du mouvement ouvrier bouleverse le champ des représentations politiques. Si la fidélité de la génération singulière envers la CGT et le PCF était liée à une histoire d’intenses mobilisations, cette adéquation n’a pas eu lieu avec la génération suivante. Le repli des organisations sur une stratégie électoraliste avec le « programme commun » et l’absence de véritable changement après l’élection de François Mitterrand en 1981 aggravent la désillusion et la prise de distance envers l’ensemble de la gauche.

Au final, l’augmentation des contrastes dans le monde ouvrier et la fragmentation des représentations collectives donnent à l’auteur l’impression d’une « classe ouvrière en éclats » (p. 237).

8. Conclusion

À la différence de la Grande-Bretagne ou de l’Allemagne, Gérard Noiriel estime qu’il est difficile de cibler un moment clé de la formation de la classe ouvrière en France, tant celle-ci se caractérise « par un constant renouvellement et par une forte hétérogénéité », en somme « une éternelle jeunesse » (p. 264-266).

La résistance des classes populaires du XIXe siècle face à la Révolution industrielle entrave le processus de prolétarisation. Le recours massif par le patronat aux immigrés, aux femmes et aux ouvriers-paysans diversifie et segmente le monde du travail. Selon l’historien, l’absence d’une identité de classe propre au prolétariat explique aussi la faiblesse persistante du mouvement ouvrier français. Il faut attendre la crise des années 1930 et le Front populaire pour que la classe ouvrière industrielle se stabilise et manifeste une nouvelle identité collective. Mobilisée derrière le PCF et la CGT, qui contribuent à son unification symbolique et politique, elle occupe le devant de la scène jusque dans les années 1970. Là, le déclin de ses bastions ébranle sa capacité de résistance collective.

9. Zone critique

Cet ouvrage de synthèse, mobilisant des matériaux variés en histoire et en sociologie, ainsi qu’une bibliographie conséquente, est devenu un classique de l’historiographie du monde ouvrier. Élaborées dans les années 1980, les analyses de ce livre donnent encore matière à penser.

Les travaux ultérieurs de Gérard Noiriel offrent de multiples prolongements et enrichissements, avec toujours à l’horizon la volonté de comprendre « la recomposition des relations de pouvoir dans un monde nouveau enfanté par la Révolution française » (Préface de 2002, IV).

10. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Les Ouvriers dans la société française, XIXe-XXe siècle, Paris, Seuil, 2002 [1er éd. 1986].

Du même auteur– Longwy. Immigrés et prolétaire (1880-1890), Paris, PUF, 1984.– Le Creuset français. Histoire de l’immigration, XIXe-XXe siècle, Paris, Seuil, 1988.– État, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir, Paris, Belin, 2001.– Les Fils maudits de la République. L’avenir des intellectuels en France, Paris, Fayard, 2005.– Immigration, antisémitisme et racisme en France, XIXe-XXe siècle. Discours publics, humiliations privées, Paris, Fayard, 2007.– Une Histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours, Marseille, Agone, 2018.

Autre piste– Edward P. Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Seuil, 2012 [éd. orig. 1963].– Xavier Vigna, Histoire des ouvriers en France au XXe siècle, Paris, Perrin, 2012.

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