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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Les Chasses à l'homme

de Grégoire Chamayou

récension rédigée parCécile RémyResponsable éditoriale indépendante.

Synopsis

Société

Chasse aux esclaves dans l’Antiquité, chasse aux pauvres, chasse aux Juifs… L’histoire de la domination de l’homme sur l’homme serait-elle d’abord une histoire « cynégétique », c’est-à-dire associée à la chasse, comme le suggère Grégoire Chamayou ici ? Que ce soit pour traquer, pour exclure, voire pour tuer, la chasse comme technique de prédation humaine semble en effet intimement liée à l’exercice d’un pouvoir trouvant ses sources et sa légitimité dans la violence…

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1. Introduction

Sous quel angle envisager et comprendre la violence des rapports de domination qui modèlent les relations interhumaines ? Comment expliquer l’esclavage, le massacre des Indiens d’Amérique au XVIe siècle ou encore la mise au ban des sans-papiers dans nos sociétés actuelles ? Ces exemples issus de l’histoire ancienne ou contemporaine ont un dénominateur commun : ils révèlent la prédation exercée par un groupe sur un autre, à partir du procédé de la « chasse à l’homme ».

Grégoire Chamayou tente ainsi de répondre à deux questions clés, au fil d’un essai clair et concis : comment se sont construits les rapports « chasseurs-chassés » ? Et de quelle façon s’inscrivent-ils dans une logique politique, ou, plus encore, dans une logique économique capitaliste ? Grâce à une analyse historique qui remonte à l’Antiquité grecque, il montre que les chasses à l’homme s’articulent autour d’une dialectique « capturer/exclure », que les États s’approprient à l’époque moderne, pour devenir les détenteurs du pouvoir de traque.

À l’origine de ce principe de traque : de nécessaires « théories de la proie », que l’auteur explique ici grâce à la pensée philosophique, pour mieux les remettre finalement en question.

2. Capturer ou exclure ?

D’emblée, Grégoire Chamayou distingue deux définitions possibles au verbe « chasser », autour desquelles s’articule l’ensemble de sa thèse : la chasse peut s’envisager comme le fait de poursuivre pour capturer ou pour tuer, comme nous le ferions de bêtes sauvages, mais aussi pour expulser, pour exclure d’un ordre commun, sur le principe du bannissement. La première de ces définitions est historiquement liée à l’instauration de l’esclavage, notamment dans l’Antiquité grecque, qui considère la chasse à l’homme comme une technique de pouvoir en vue d’acquérir de la main-d’œuvre pour pourvoir aux besoins de la cité.

D’après Aristote, « l’art de la guerre est, en un sens, un art naturel d’acquisition, car l’art de la chasse en est une partie de cet art : nous devons y avoir recours à l’égard des bêtes et de ceux des hommes qui étant nés pour être commandés n’y consentent pas » (p. 13). L’histoire fournit d’autres illustrations éloquentes de l’asservissement par la chasse, qu’il s’agisse des captures réalisées par les colons espagnols sur des dizaines de milliers d’Indiens d’Amérique du Sud au XVIe siècle pour les revendre comme esclaves, ou de « la chasse aux Nègres (…) et l’essor du commerce triangulaire – c’est-à-dire (…) la constitution d’un capitalisme transatlantique » (p. 66). Ces « chasses-captures » répondent à des logiques de soumission de l’autre à des fins économiques…

À l’inverse de ce pouvoir prédateur, la « chasse-expulsion », celle qui vise à la marginalisation d’autrui, se fonde sur un pouvoir que Grégoire Chamayou appelle « pastoral » : « Les chasses pastorales se déployèrent précisément au nom de la protection du troupeau. Pour protéger le troupeau, il faut parfois donner la chasse à certaines brebis, en sacrifier quelques-unes pour sauver toutes les autres. » (p. 34.) C’est ainsi que se répand au Moyen Âge la figure du banni, qui se voit exclu de la communauté, exclu de la légalité, donc privé de ses droits, et enfin exclu de la sécurité, donc privé de la protection de son souverain.

Cette dépossession sociale et juridique, les souverains du Moyen Âge l’invoquent sur des motifs souvent sanitaires (épidémies, risques de contamination), mais, en réalité, il s’agit d’éléments jugés dangereux pour l’autorité politique. Finalement, cette mise hors-la-loi ne trouve-t-elle pas aujourd’hui encore un certain écho ? « Dans un contexte où l’identité de papier est devenue l’un des modes essentiels de l’existence du sujet juridique, non seulement dans son rapport à l’État, mais aussi pour (…) la trame de sa vie quotidienne » (p. 196), est désormais hors-la-loi celui qui n’a pas de papiers et qui ainsi se trouve exclu de la communauté, de la légalité et de la protection étatique…

3. Les chasses modernes, entre mouvements populaires et monopole d’État

Pour Grégoire Chamayou, l’époque moderne est marquée par une amplification de la chasse à l’homme en ce que les citoyens d’un État l’intériorisent comme nécessaire à leur propre survie, et, plus encore, s’y voient encouragés par l’État lui-même. C’est l’avènement de la « chasse sécuritaire », née sur une injonction de protection de l’ordre à la fois social et économique dans un système désormais capitaliste. Grégoire Chamayou cite l’émeute qui eut lieu en août 1893 à Aigues-Mortes, où une rixe éclata entre travailleurs français et italiens, pour se transformer en véritable émeute populaire réclamant l’expulsion des ouvriers italiens hors de la commune : « “Protection”, tel était le nouveau maître mot : “Si nous voulons qu’on protège le produit, c’est pour protéger le producteur national (…). Et cela nous amène à des mesures pour favoriser l’ouvrier français contre l’ouvrier étranger.” » (p. 161.)

Des chasses aux pauvres aux chasses aux étrangers ou aux Juifs, l’histoire récente est émaillée d’exemples lors desquels les revendications au droit à la protection nationale se sont naturellement muées en traques populaires, en lynchages, etc. Par une extension de la logique protectionniste des marchandises aux citoyens a pu se développer une xénophobie dont se sont emparés les mouvements d’extrême droite dès le milieu du XIXe siècle, pour la traduire en programme politique.

Expression d’une colère sociale, la chasse à l’homme moderne a en effet pu devenir un outil étatique puissant, qu’ont largement exploité ces partis politiques : « Parvenus au pouvoir, ils instituent un racisme d’État dans lequel la chasse raciste devient le cœur d’un programme dont les mots d’ordre meurtriers peuvent désormais être poursuivis avec les moyens de la puissance étatique. » (p. 216.) Les traques dites « sécuritaires » peuvent ainsi être légitimées par l’État, qui dispose pour ce faire d’un instrument légal : la police. C’est elle qui est à l’œuvre dans les chasses aux sans-papiers actuelles, en vue de leur expulsion, et qui utilise un certain nombre de techniques pour désormais remplir des objectifs chiffrés d’interpellation.

Contrôle d’identité, contrôle au fichier (identification biométrique), course-poursuite, ratissage suivi d’une arrestation collective (que l’auteur assimile au principe de la rafle) ou encore arrestation à domicile… : « La chasse à l’homme est une technique de gouvernement par l’inquiétude (...) une stratégie consciente et théorisée d’insécurisation » (p. 204).

4. Qui est « chassable » ?

L’un des traits caractéristiques de ce texte tient aux divers registres d’analyse qu’il exploite : outre l’étude historique que propose l’auteur, il pose également un regard à la fois philosophique et ethnographique sur le concept de chasse à l’homme, pour en dégager une question clé à laquelle il donne plusieurs éléments de réponse : qui vaut la peine d’être chassé, et pourquoi ? Qu’est-ce qui fonde le droit, la légitimité des chasseurs à imposer leur domination dans la chasse, et quels sont les traits spécifiques de leurs proies ? Grégoire Chamayou pose ici le concept de « théorie de la proie », qui permet de justifier le rapport de domination prééminent à toute chasse à l’homme, qu’elle soit capture ou exclusion, au nom d’une préservation d’un ordre social, politique et/ou économique (les pauvres créent un creuset de criminalité et de délinquance, les sans-papiers dépossèdent les citoyens de leur travail, etc.).

Cette notion de protection, qui s’est généralisée à l’époque moderne en écho à l’essor d’une économie capitaliste, n’est pour l’auteur que la rationalisation d’une vue zoologique des rapports humains. Cette théorisation prend corps dès l’Antiquité grecque, avec l’idée d’une division de l’espèce en deux classes : les dominants et les esclaves « par nature », ceux des hommes dont le corps prévaut sur l’âme et qui sont nés pour être commandés.

Les traites négrières menées par les Occidentaux dès le XVIe siècle se fondent sur les mêmes théorisations : « La théorie des races vint fournir sa base pseudo-scientifique à l’ancienne catégorie d’esclave par nature, dans un contexte où (…) la servitude naturelle des Africains » (p. 72) pouvait expliquer la prédation esclavagiste. Les chasses racistes de l’histoire moderne s’appuient sur des fondements similaires : un modèle zoologique de domination naturelle, associé aux mécanismes politiques du racisme d’État, pour parfois légitimer un projet génocidaire, comme ce fut le cas lors de la Shoah.

Au-delà d’une reconnaissance ontologique du statut de dominé, les théories de la proie se sont souvent articulées autour du concept de culpabilité. L’idéologie raciste qui sous-tend ainsi l’esclavage, exercé notamment sur les Africains, les considère intrinsèquement responsables de leur asservissement. D’abord parce que, dès le XVIe siècle, les marchands européens arrêtèrent de pratiquer la chasse eux-mêmes pour la déléguer à des intermédiaires locaux, sur place, selon une politique de corruption qui permit un transfert de responsabilité.

Ensuite parce que, philosophiquement, selon la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, « si l’esclave est esclave, c’est parce qu’il a préféré vivre dans la servitude plutôt que d’affronter la mort pour défendre sa liberté » (p. 77). Le postulat des chasses à l’homme esclavagistes et raciales se situe dans la perception des victimes comme étant ontologiquement victimes, et incapables de s’émanciper de ce statut.

5. La remise en question des théories de la proie

Le regard critique que porte Grégoire Chamayou sur ces théories de la proie et leurs applications historiques lui permet de dégager l’une des thèses essentielles de son texte : toute théorisation de la proie est porteuse d’une injonction contradictoire, et donc nécessairement caduque. Le principe même de la chasse à l’homme implique pour lui un paradoxe préalable : « La reconnaissance implicite de l’humanité de la proie en même temps que sa contestation pratique sont (…) les deux attitudes contradictoires constitutives de la chasse à l’homme. » (p. 9.) De là le plaisir et la jouissance que peuvent en tirer les « chasseurs », qui à la fois ne risquent pas leur vie, mais s’exposent dans un combat contre une intelligence de même nature (contrairement à la chasse animale). C’est ainsi que la chasse aux fugitifs prit souvent la forme d’un véritable sport aristocratique.

L’exemple de la traite des Africains, justifiée moralement par la pensée de Hegel, autorise la définition d’une contradiction supplémentaire, sur le plan philosophique. Si le penseur allemand rend les esclaves responsables de leur asservissement, dès lors qu’il les voit « s’engager dans une lutte à mort effective, il la nie en la réinterprétant comme un néant » (p. 82). Pour Hegel, si les esclaves peuvent être capables de braver la mort, ce n’est pas au nom de leur libération, mais d’un mépris naturel de leur propre existence, qui pour eux n’aurait aucune valeur. Cette mort ne peut donc être un acte émancipateur…

Enfin, l’une des contradictions essentielles des théories de la proie tient à la dialectique qui s’opère dans la chasse à l’homme entre exclusion et inclusion. Les massacres des Indiens d’Amérique firent ainsi suite d’une volonté posée comme « humaniste » de conversion des indigènes au christianisme. C’est l’humanisme des colons qui fut, paradoxalement, la raison donnée pour justifier une chasse en forme de tuerie de masse, sur fond d’injonction d’assimilation. Dans un mouvement inverse, le même type de mécanisme entre élimination et intégration apparaît dans les traques actuelles aux « illégaux » : en privant certains de leurs droits les plus élémentaires d’après des critères territoriaux (à partir des principes d’identité nationale et de régularité du séjour), « l’exclusion légale des travailleurs sans-papiers permet leur inclusion salariale dans des conditions d’extrême vulnérabilité » (p. 201).

Exclus de la légalité, ils se trouvent paradoxalement inclus dans des formes d’exploitation particulièrement précaires et intensives. Une des contradictions les plus visibles et certainement les plus choquantes de nos sociétés industrialisées.

6. Conclusion

Le regard à la fois philosophique, historique et ethnographique que porte Grégoire Chamayou sur le concept de chasse à l’homme fait de ce petit essai un texte multiple et très documenté. Il lui permet surtout de poser ce concept comme base constitutive des rapports de domination interhumains et d’en faire l’un des éléments de réponse à la question de la violence qui leur est liée.

À partir d’une vaste étude historique, Grégoire Chamayou analyse l’évolution des différentes « théories de la proie » à l’œuvre derrière la distinction entre dominants et dominés, pour mieux les remettre en question et mettre en garde contre leur systématisation : outre les renversements brutaux auxquelles elles peuvent être soumises (de proies, les opprimés peuvent devenir maîtres et pratiquer des chasses à l’homme inversées), elles sont surtout le symptôme de l’échec des États à assurer une protection collective contre les rapports de prédation, dans un système désormais régi par un capitalisme tout-puissant.

7. Zone critique

L’essai Les Chasses à l’homme confirme, après la publication des Corps vils en 2008, le positionnement partisan de Grégoire Chamayou comme « philosophe engagé » et auteur militant. La couverture médiatique, majoritairement très positive, dont bénéficia la sortie de son livre en France lui valut d’intervenir de plus en plus fréquemment sur de nombreux médias, pour s’exprimer sur des questions d’actualité sensibles, comme les mouvements migratoires, le traitement des sans-papiers ou encore la progression des mouvements d’extrême droite.

Quelques critiques plus mitigés lui reprochèrent néanmoins la multiplicité des illustrations historiques invoquées : « Même si le livre précise à chaque fois qu’il s’agit d’une modalité différente de chasse à l’homme, l’usage de cette notion comme mode de description historique souffre à nos yeux de la très grande variété des moments étudiés. » (Jean Bérard, La Vie des idées.) Ce qui est noté ici comme défaut peut pourtant être envisagé comme une qualité essentielle de ce texte, relevant de la capacité de l’auteur à conceptualiser une réalité transhistorique.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Les Chasses à l’homme, histoire et philosophie du pouvoir cynégétique, Paris, La Fabrique éditions, 2010.

Du même auteur– Théorie du drone, Paris, La Fabrique éditions, 2013.– La Société ingouvernable, une généalogie du libéralisme autoritaire, Paris, La Fabrique éditions, 2018.

Autres pistes– Thérèse Delpech, L’Ensauvagement, essai sur le retour de la barbarie au XXIe siècle, Paris, Grasset & Fasquelle, 2005.– Max Weber, La Domination, traduit de l’allemand par Isabelle Kalinowski, Paris, La Découverte, 2015.

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