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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

La Société du spectacle

de Guy Debord

récension rédigée parMarion AlphonseÉlève de l’ENS de Lyon. Diplômée en histoire de la philosophie et en Études internationales – Amérique Latine.

Synopsis

Philosophie

La Société du spectacle est un ouvrage écrit par Guy Debord en 1967 qui se situe dans le courant de pensée de « L’Internationale situationniste », revue créée en 1957 et dont le contenu influencera les événements de 1968. L’ouvrage qui a également donné son titre à un film réalisé par son auteur en 1973 est composé de 221 aphorismes : c’est une œuvre notoirement complexe qui propose une théorie sur le monde en l’interprétant comme une société globale du spectacle.

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1. Introduction

Cet ouvrage paraît dans le contexte d’ébullition sociale qui précède les événements de 1968. L’ouvrage est en effet un des textes d’influence majeure au sein des mouvements de mai 1968 en France, aux côtés des idéologies communistes, marxistes, maoïstes et autres. Les situationnistes, dont Guy Debord fait partie, se placent justement en rupture avec le Parti communiste français (PCF) dont ils font la critique.

Si le livre est mal reçu lors de sa publication, il connaît un succès après les événements de 1968 et influence, aujourd’hui encore plusieurs courants de pensée. Guy Debord n’a jamais modifié le contenu de son texte, il a seulement écrit quelques commentaires postérieurs. Comme il l’écrit dans l’avertissement à la troisième édition française, il n’est pas besoin de modifier le texte puisque le cours de l’histoire n’a fait que vérifier la théorie du spectacle.

Mais qu’est-ce que le spectacle ? Ce que Guy Debord propose dans ses 221 thèses, c’est une interprétation du monde, une théorie sur le fonctionnement de notre monde, ce qu’on appelle communément une métaphysique. Et d’après lui, notre monde qui est celui du capitalisme, évolue à travers le spectacle, c’est-à-dire à travers l’image, et l’ouvrage cherche à comprendre les mécanismes de ce fonctionnement.

En d’autres termes, le but de cet écrit très complexe est de comprendre le monde, d’en présenter une vision situationniste éloignée des perspectives capitalistes ou communistes.

2. Le situationnisme

Avant d’entrer dans la complexité de l'ouvrage, situons le contexte politique et théorique de sa parution qui a lieu au moment de l’apogée du situationnisme. Qu’est-ce que le situationnisme ? Le situationnisme est un mouvement internationaliste et révolutionnaire qui naît en France dans les années 1950. Sa portée se limite majoritairement à la France et aux années 1960 et 1970. Court, donc, mais intense puisque sa critique radicale a notamment déclenché les événements de 1968. Accompagnés des communistes, marxistes et maoïstes, tout en restant critiques à leur égard, les situationnistes proposent une théorie radicale de la révolution dans les douze numéros de la revue L’Internationale situationniste qui compta soixante-dix membres de 1957 à 1969. Que défend le situationnisme ? Le situationnisme est d’abord une critique radicale du monde de notre société. C’est une critique du monde nouveau qui se construit à l’époque, celui de la société de consommation, ou bien de la « marchandisation du monde ». En d’autres termes, tout devient consommable, et le mode même de fonctionnement de la société de consommation est de rendre tout consommable. Un exemple contemporain parlant pourrait être celui du concept de Airbnb : une chambre libre dans un appartement peut être louée à la nuit pour plus de rentabilité. La chambre qui pouvait être une chambre d’ami devient alors une marchandise. Pour les situationnistes, le monde se transforme en société de consommation géante dans laquelle tout est voué à devenir marchandise. L’autre pan de la critique est adressé à l’autre idéologie importante de la Guerre froide : le communisme. Le problème du marxisme, selon les situationnistes, est de voir la révolution comme un horizon, comme un idéal qui se réalise à travers le temps et l’histoire. Les marxistes, puisqu’ils visent la révolution comme un idéal lointain, laissent le temps au capitalisme de transformer leur lutte en marchandise : c’est ainsi que des t-shirts du Che Guevara se vendent aujourd’hui par milliers. C’est à partir de cette critique double que les situationnistes constituent leur propre théorie de la révolution : elle ne peut être faite qu’« ici » et « maintenant ». La révolution, pour les situationnistes, est quotidienne et permanente. Puisque nous sommes pénétrés jusque dans nos corps et nos désirs par la société de consommation (nous en désirons en effet les produits, et nous travaillons au rythme du capitalisme), le moindre acte de la vie quotidienne participe de ce processus. Par conséquent, chaque petit acte que nous faisons peut-être révolutionnaire. Tout ce qui n’est pas utile : – le jeu, la fête – est révolutionnaire. La révolution ne peut donc se faire qu’en situation, et c’est cette idée qui donne son nom au courant de pensée.

Il faut changer sa vie quotidienne pour changer le monde : le situationnisme c’est donc une pensée qui est absolument indissociable de sa mise en pratique, c’est même une critique du monde qui engendre par nécessité des actions révolutionnaires.

3. Qu’est-ce que « la société du spectacle » ?

Qu’est-ce que le spectacle ? C’est la séparation du monde entre la réalité et des images, des représentations de celle-ci. Notre monde est de plus en plus composé d’images vides de contenu. Les publicitaires, qui vendent l’exceptionnalité d’un produit égal à tous les autres, en donnent chaque jour mille exemples. Les images se séparent peu à peu de leurs objets réels et constituent un monde à part, indépendant : c’est le monde du spectacle. Un immense spectacle se constitue alors qui représente le monde réel tout en étant séparé de lui. Pour mieux comprendre encore cette idée, considérons le tourisme.

Lorsque l’on achète un voyage « authentique et insolite » au milieu des populations autochtones d’Amazonie, on pense découvrir la réalité des modes de vie indigènes. Pourtant, en réalité, les coutumes sont dans ce cas adaptées à un cadre touristique et faites pour être vendues : elles sont mercantilisées, c’est-à-dire transformées en marchandises. Tout se transforme en marchandise, c’est ce que d’autres appelleraient « la société de consommation ».

Pourtant, plus que la consommation pure qui préfère « avoir » qu’« être », la société du spectacle transforme « avoir » en « paraître ». Notre monde « préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être ». Ce que l’on entend par là, c’est que ce n’est pas l’objet en soi qui importe, mais ce qu’il paraît être : peu importe la qualité de mon téléphone s’il a l’air d’être cher. Le spectacle peut prendre différentes formes au cours de l’histoire de la société du spectacle. Au moment de l’écriture de l’ouvrage, Guy Debord identifie deux formes principales de spectacle : le spectacle diffus a lieu dans les démocraties occidentales tandis que dans les démocraties populaires de l’Est et dans l’Union soviétique a lieu le spectacle concentré. En effet, dans les pays communistes, le discours prend directement la place de la réalité et ce qui est dit est vrai : l’idéologie staliniste est la seule vraie idéologie et le Parti communiste le seul vrai parti.

Du côté occidental, la dimension spectaculaire est moins évidente, plus cachée, d’où le terme diffus : pour reprendre l’exemple des partis, les élections libres proposent une offre politique variée. On peut choisir différents candidats en fonction de sa campagne, qui n’est autre qu’une publicité, un spectacle séparé de la réalité du personnage, et ce candidat on le choisit comme un produit au supermarché.

En tout cas, si le spectacle prend différentes formes, il est tout de même global. Il est « le moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale ». Par ailleurs, dans les Commentaires sur la société du spectacle, écrits en 1988, Guy Debord précise que les deux formes du spectacle, la forme diffuse et la forme concentrée se sont unifiées au cours de l’histoire avec l’implosion progressive de l’URSS en un seul grand scénario.

4. La société du spectacle et le politique

La Société du spectacle’’ peut sembler être un livre abstrait. Pourtant, il faut le répéter,’ il se veut indissociable de la pratique concrète. Pour mieux comprendre la mise en application de ce texte, nous proposons d’en montrer les implications dans le contexte politique au moment de sa parution. La Société du spectacle’ est une critique globale du monde de la guerre froide. De ce fait, Guy Debord s’attaque à la fois au monde libéral et au monde communiste qui ne sont que deux facettes d’un même spectacle, le capitalisme, comme il l’explique dans la thèse 53 : « Les fausses luttes spectaculaires des formes rivales du pouvoir séparé[...] peuvent se donner, dans le spectacle, selon les critères tout différents, comme des formes de société absolument distinctes. Mais [...] la vérité de leur particularité réside dans le système universel qui les contient : dans le mouvement unique qui a fait de la planète son champ, le capitalisme . »

En d’autres termes, le prolétariat, c’est-à-dire la classe ouvrière qui lutte pour la révolution, est, elle aussi, un produit du spectacle. Le communisme n’est pas révolutionnaire puisque ses luttes visent à un idéal et s’inscrivent donc dans le long terme, ce qui laisse à la société marchande le temps de les récupérer en d’en faire des produits. La Société du spectacle est donc également une critique du communisme. Comment agir de manière véritablement révolutionnaire, et non communiste ? Pour Guy Debord et les situationnistes, la révolution est permanente, elle passe chaque acte qui se veut être sorti du système marchand : la fête, par exemple, sort du système marchand, car elle n’a aucun intérêt, elle est inutile. Un autre acte révolutionnaire fréquemment pratiqué par les situationnistes est l’occupation qui a largement eu lieu en 1968. Les universités et les usines sont occupées et on y crée de nouvelles pratiques de vie.

Enfin, l’acte révolutionnaire par excellence est la nuisance au monde du spectacle : puisqu’il est total, lui nuire est la seule manière de le détruire. Guy Debord le précisa lui-même dans l’Avertissement pour la troisième édition française de l’ouvrage « Il faut lire ce livre en considérant qu’il a été sciemment écrit dans l’intention de nuire à la société spectaculaire ».

5. Conclusion

La Société du spectacle, c’est d’abord un ouvrage, puis un film, réalisé par Debord lui-même en 1973. C’est, aujourd’hui, une expression du langage courant. Elle n’est pas toujours utilisée à bon escient, on la vide de son sens et de son contenu. En d’autres termes, le système spectaculaire a opéré sur l’œuvre de Guy Debord elle-même son processus de mercantilisation : Le spectacle est devenu un concept superficiel utilisé pour briller en société et pour séduire des clients. Pourtant, La Société du spectacle reste avant tout une pensée révolutionnaire, c’est-à-dire conçue comme une action face à notre monde totalement mercantilisé, face à la conversion globale en marchandise et spectacle, y compris le texte de Debord. Quels sont alors les modes d’actions politiques possibles ? Le marxisme n’est plus efficace et il faudra se concentrer sur des actes quotidiens pour mettre fin au spectacle. Le courant situationniste donne entre autres lieu aux mouvements de mai 1968 : occupation d’universités, manifestations, « cassages », création artistique et rébellion. Voilà les ruptures quotidiennes de l’ordinaire qui forment la mise en pratique de la pensée de Debord. Aujourd’hui, la pensée de Debord se traduit encore dans des mouvements situationnistes ou post-situationnistes qui proposent de créer quotidiennement un autre monde en rupture complète avec le système dominant : on peut penser aux différentes « Zones A Défendre », comme celle de Notre-Dame-des-Landes. Par ailleurs, des actions de sabotage symboliques ou réelles peuvent également être rattachées à cette pensée : le procès de Julien Coupat, philosophe et membre du Comité invisible en est un bon exemple. Les nouvelles du Gorafi en sont un autre. En tout cas, le situationnisme a su s’adapter aux évolutions du capitalisme des cinquante dernières années.

6. Zone critique

Si le situationnisme, insufflé par l’œuvre de Guy Debord, a mis en question le marxisme, les courants post-marxistes ont su prendre en considération les critiques pour se mettre en perspective et surmonter ses propres écueils de pensée. En effet, pour les courants post-marxistes, ce n’est plus le prolétariat qui est le sujet de l’histoire et qui doit nécessairement faire la révolution, mais les différentes catégories opprimées par le système capitaliste, et ce, en fonction des conditions et des contextes.

Pour le post -marxisme, ce ne sont plus seulement les ouvriers qui doivent lutter, mais aussi, par exemple, les femmes, les personnes LGBT+, entre autres. On peut penser ici tant aux féministes de la troisième vague et de l’intersectionnalité, comme Kimberley Crenshaw ou Amandine Gay, qu’aux théoriciens de la démocratie radicale, comme Chantal Mouffe et Ernesto Laclau. Le post-marxisme sait donc non seulement prendre en compte la critique proposée par le situationnisme, mais aussi, dans le même mouvement, le remettre en question. En effet, s’affranchir des catégories de lutte, c’est laisser place aux relations de pouvoir qui sont déjà présentes dans notre société, car celles-ci ne disparaîtront pas par les simples actes révolutionnaires quotidiens. Il ne faut pas oublier, précisent les post-marxistes, que l’on a toujours un pied dans le système dans lequel on lutte.

Par conséquent, un acte révolutionnaire adopte certaines formes de ce même système, il s’agit par exemple d’une forme discriminatoire envers les personnes LGBT+. Nommer ces formes, c’est les rendre visibles et donc prendre conscience de celles-ci. C’est seulement en les identifiant qu’au sein même de l’acte révolutionnaire, on pourra lutter contre, et c’est la critique faite par le post-marxisme au situationnisme.

7. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– La Société du spectacle, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2018 [1967].

Du même auteur– Préface à la quatrième édition italienne de « La Société du spectacle », Champ libre, 1979.– Commentaires sur la société du spectacle, Paris, Gallimard, 1988.– Simar Films, & Calavera Films, La Société du spectacle, 2016.

Autres pistes– Jean-Marie Apostolidès, Debord, le naufrageur, Paris, Flammarion, 2015.

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