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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Une Éthique pour la nature

de Hans Jonas

récension rédigée parThéo JacobDocteur en sociologie à l'EHESS, chercheur associé aux laboratoires PALOC (IRD-MNHN) et CRH (EHESS)

Synopsis

Philosophie

Dans cet ouvrage qui compile plusieurs entretiens accordés par Hans Jonas à la fin de sa vie, le philosophe revient sur les aspects clés de sa pensée. La civilisation technique s’est bâtie sur la destruction de la nature. Aujourd’hui, les êtres humains mettent en péril leur propre survie. Face à l’inéluctabilité des catastrophes naturelles, nous devons développer une éthique de la responsabilité : renoncer à notre toute-puissance et garantir la multiplicité des formes de vie.

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1. Introduction

Avec la Révolution industrielle, la relation de l’humanité au monde qui l’entoure a changé de nature. Tout d’abord, la population a connu une croissance extrêmement rapide qui a entrainé une exploitation accrue des ressources naturelles. Ensuite, notre puissance technologique a considérablement augmenté. L’impact de notre activité n’est plus seulement « macroscopique » – au sens où nous modifions la surface terrestre. Aujourd’hui, nos interventions techniques sont aussi plus « profondes » : grâce à la biologie moléculaire, nous pénétrons le génome et remodelons le vivant selon nos désirs. « Nous sommes [ainsi] devenus un plus grand danger pour la nature que celle-ci ne l’était autrefois pour nous » (p. 141). Plus notre liberté d’action s’accroit grâce aux innovations technologiques, plus nous augmentons notre potentiel destructeur. Aujourd’hui, nous prenons enfin conscience de la nécessité d’anticiper les conséquences désastreuses de notre développement. « Nous sommes dans une sorte d’état d’urgence, une situation clinique au chevet d’un malade. Et nous sommes ici simultanément les patients et les médecins. » (p. 120) En 1978, Hans Jonas faisait résonner un premier cri d’alarme avec son ouvrage essentiel Le Principe de responsabilité. Mais près de dix ans plus tard, rien n’a changé ; « Nous sommes [même] encore plus près de l’issue fatale » (p.10). Fruit d’une compilation d’entretiens accordés par le philosophe entre 1980 et 1992, Une Éthique pour la nature souligne la nécessité de repenser notre relation au monde, afin de conjurer le pire.

2. Lorsque Dieu se retire du monde

La croyance religieuse a une incidence déterminante sur la manière dont l’homme interagit avec son environnement. L’existence d’une puissance supérieure implique des fidèles une certaine modération qui témoigne de leur piété. Toutes les religions ont des « commandements » que les croyants doivent mettre en pratique.

Que ce soit à travers les interdits alimentaires ou des rituels tels que la confession, l’existence de Dieu exige de l’individu qu’il renonce à sa toute-puissance. Ainsi, « sous l’empire d’une foi transcendante [...], il est arrivé que les hommes aient exigé de renoncer aux biens les plus extérieurs » (p. 25).

Néanmoins, l’histoire occidentale est marquée par des moments de crise. Dès ses premiers travaux, Hans Jonas s’intéresse à l’histoire du gnosticisme dans l’Antiquité. Ce courant religieux, qui se développe au IIe siècle après Jésus-Christ, affirme que Dieu s’est éloigné du monde, laissant les hommes livrés à eux-mêmes. Un phénomène d’abandon que l’auteur analyse également à l’époque moderne. Au XVIIe siècle, alors que l’Europe connaît un développement inouï des sciences et des techniques, une fois de plus, Dieu abandonne « à l’homme tout son pouvoir sur le monde » (p. 44).

Ces expériences ont renforcé notre domination sur la nature, car nous sommes devenus les seuls maitres à bord. Aussi, la pensée occidentale a nourri un partage entre le monde humain et le monde naturel. Tandis que le premier ne dépend que de la seule volonté humaine, le second s’est transformé en objet de connaissance, à travers le rationalisme scientifique. Aujourd’hui, la Nature se trouve ainsi décrite comme « un organe mécanique axiologiquement neutre qui aurait engendré, grâce au hasard et à la nécessité physique, des formations aussi étranges que les êtres organiques » (p. 68).

3. Une autre ontologie de la Nature

Il est urgent de surmonter le dualisme qui oppose la volonté humaine au monde impersonnel de la nature. « Je pense que la philosophie doit élaborer une nouvelle métaphysique de l’être au centre de laquelle il conviendrait de méditer sur la place de l’homme dans le cosmos et sur sa relation vis-à-vis de la terre. » (p. 38)

Le philosophe est à la recherche d’un « principe dans la nature des choses », capable de révéler le lien ténu qui unit l’humanité au reste du vivant. Il s’agit par conséquent d’élaborer une nouvelle ontologie : étudier les propriétés générales de la vie sur terre afin de comprendre comment l’humain, malgré ses spécificités, s’intègre dans cette totalité.

Jonas s’attache donc à « expliquer de façon philosophique la nature de la vie, le phénomène de l’organique, et ce, de telle sorte qu’il s’insère [...] dans une doctrine générale de l’être » (p.128). Pour lui, il existe un principe fondamental : « La vie acquiesce à elle-même exclusivement en vertu de sa volonté indéracinable de rester en vie, autrement dit en luttant pour l’existence » (pp. 51-52). Ce principe est à l’origine de la multiplicité des formes de vie sur terre. La lutte pour la survie qui s’organise au sein de chaque espèce aboutit à une forme d’équilibre symbiotique. Chaque partie concourt ainsi instinctivement au maintien d’un « tout ».

À l’instar d’autres être organiques, le cerveau humain a développé des capacités propres – par exemple d’anticipation et d’imagination. Ces facultés résultent d’un processus d’évolution. Ainsi, « on peut dire que la liberté humaine [...] a son fondement dans l’équipement organique du corps » (p.142). Nos valeurs morales et nos instruments techniques résultent d’un sentiment de liberté rendu possible par nos racines biologiques – qui reposent, comme pour l’ensemble du vivant, sur un principe de lutte pour l’existence.

4. Un nouveau commandement éthique

Nous pensons que nos connaissances et nos croyances sont proprement humaines. Mais pour l’auteur, bien au contraire, ces dernières ont une racine biologique commune avec le reste du vivant. Les valeurs humaines, telles la générosité ou la loyauté, sont reliées au cosmos.

Après tout, lorsqu’on « aide son prochain », ne défend-on un droit inaliénable et universel à la vie ? Pensons également à ce sentiment très puissant qui relie les adultes aux enfants : même s’il ne s’agit pas de notre propre progéniture, nous nous soucions du bien-être et de l’avenir des nouvelles générations. Il existe donc bien dans la nature humaine une capacité de responsabilité à l’égard du vivant.

Ainsi, nous percevons intuitivement qu’une liberté illimitée ne peut que s’autodétruire – car nous dépendons des autres dont il s’agit de garantir l’existence. L’homme est donc par nature un être moral : « L’existence d’une capacité de responsabilité rend simultanément celui qui est porteur de cette capacité responsable de fait. » (p. 54) Et plus s’accroît notre puissance technique – dont nous découvrons à rebours les effets destructeurs – plus notre responsabilité augmente. La civilisation contemporaine impose donc un nouveau commandement éthique qui relie l’homme au monde naturel. Il se résume ainsi : « Sache de te modérer ! »

Qu’avons-nous le droit de faire ou de ne pas faire ? En nous émancipant de Dieu et en nous arrogeant le droit de détruire la nature, l’homme se confronte dorénavant à un questionnement éthique. Ce dernier ne peut plus se contenter d’« être », sa puissance lui impose de concevoir un « devoir-être ». « Cela signifie que nous ne devons pas autoriser tout ce dont nous sommes capables » (p. 121).

5. Á la recherche d’une « responsabilité prévisionnelle »

Comment construire collectivement cette « responsabilité prévisionnelle » qui limite notre puissance ? À cette question, Hans Jonas répond en philosophe de la religion : « Je pense [qu’on] ne pourra s’attaquer au problème [...] qu’à condition que surgisse une nouvelle religion de masse » (p. 132).

Selon l’auteur, seul un « effroi religieux » pourrait empêcher l’humanité d’ouvrir certaines boîtes de pandores aux effets dramatiques – telles l’euthanasie active ou la modification de génome humain. Mais cette solution ne répond pas non plus à l’urgence de la situation. Aussi, Jonas compte-t-il en premier lieu sur ce qu’il nomme une « heuristique de la peur » : la peur des catastrophes naturelles finirait par nous éduquer, nous permettant de découvrir ou d’inventer de nouveaux chemins.

Quel système politique serait capable de mettre en œuvre ce nouveau mode de vie ? À sa parution en 1978, Le Principe de responsabilité répond au Principe espérance (1959) d’Ernst Bloch. Hans Jonas s’oppose alors au philosophe marxiste dont l’ouvrage annonce une « utopie concrète » encouragée par le progrès technique. Néanmoins, Jonas considère que les chances sont plus grandes de pouvoir développer une éthique de la responsabilité dans des régimes socialistes. En effet, « il semble [...] évident d’affirmer qu’un ordre économique qui n’est pas fondé sur le profit est naturellement plus approprié » (p. 133). En limitant la richesse de façon dirigiste, le communisme semble en mesure d’imposer une vigoureuse politique de modération. Mais pour cela, il lui faudrait en finir avec sa fascination pour l’industrie...

Malheureusement, les années 1980 ont consacré le triomphe de la démocratie libérale et de l’économie de marché. En promouvant l’enrichissement sans limites, ce modèle encourage publiquement le vice. De plus, c’est un système où la décision politique se trouve nécessairement décentralisée. Cette dernière dépend d’une infinité de négociations où chaque partie tente de fait valoir ses propres intérêts. Comment prendre en compte le long terme et l’intérêt général dans un tel cadre ? « Dans une société de libre entreprise et de marché libre, c’est-à-dire dans des sociétés démocratiques et libérales, il est extrêmement difficile d’imaginer que l’on puisse s’arrêter. » (p. 94)

6. Une philosophie morale et consultative

En l’absence de solution politique, la philosophie a un rôle crucial à jouer. En effet, « la prévention est la principale mission de la responsabilité » (p. 137). Dans ce contexte, la philosophie peut recouvrer une fonction morale d’engagement et de recommandation : « Je serai tout à fait favorable à ce que les éthiciens aient une fonction philosophique de conseiller, renforcée par la Constitution. » (p. 67) Plus que jamais, à l’heure où les catastrophes environnementales se multiplient, les érudits doivent devenir les vigies de la Cité. D’ailleurs, les entretiens qui composent cet ouvrage ont été sélectionnés en vue du troisième Sommet de la Terre qui s’est tenu à Rio en 1992. Dans un contexte d’internationalisation des questions environnementales, l’auteur entend ainsi participer de ce nouveau climat de pression morale qui s’exerce sur les décideurs politiques. En effet, pour Jonas, cette conférence internationale montre la possibilité d’un renoncement concerté à la compétition sauvage que se livrent les grandes puissances. Il y voit une étape importante, où les pays industrialisés pourraient consentir à des efforts substantiels. Pourtant, Hans Jonas n’est pas d’un naturel optimiste : dès les années 1920, l’arrivée au pouvoir des nazis lui parait inéluctable. Arrivé à la fin de sa vie, il sent que le monde a peu de chance de connaitre un avenir démocratique. Pour lui, il est probable que les catastrophes naturelles provoqueront l’émergence de nouvelles formes d’autoritarisme. Néanmoins, face à cette triste perspective, la volonté humaine n’a pas d’autre choix que de réagir. « Je n’ai pas [...] dit que j’avais de l’espoir, mais seulement que je perçois l’obligation de ne pas céder à la résignation. » (p. 62)

7. Conc:lusion

Dans cet ouvrage, Hans Jonas réalise une synthèse de sa philosophie. Depuis la Révolution industrielle, l’homme a connu un développement sans commune mesure des sciences et des technologies. Abandonné par un Dieu lointain, il s’est affirmé comme le seul maître à bord. Dorénavant, nous sommes libres de dominer la nature, définie comme une pure entité mécanique, dépourvue de toute volonté. Ainsi notre puissance est-elle devenue un facteur de destruction. Pour Hans Jonas, il s’agit de nous reconnecter à l’essence de l’« être » : nous sommes sur Terre pour assurer le développement de la vie. Par conséquent, il nous incombe d’être responsables en adoptant une éthique de la modération. Le « principe de responsabilité » présenté dans cet ouvrage apparait très proche de ce que nous appelons aujourd’hui le « principe de précaution ». Ce dernier est ainsi formulé pour la première fois en 1992 dans le principe 15 de la Déclaration de Rio : « En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l'absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l'adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l'environnement. »

8. Zone critique

La philosophie de Hans Jonas a connu un grand succès durant les années 1980. Son « principe de responsabilité » a été salué par des chefs d’entreprise et des leaders politiques de tous bords. En Allemagne, c’est le Parti social-démocrate (SPD) d’Helmut Schmidt qui s’en est le plus inspiré. Pourtant, l’ancien chancelier fédéral est connu pour son credo néolibéral, popularisé par le slogan « Les profits d'aujourd'hui sont les investissements de demain et les emplois d'après-demain ».

Comment expliquer qu’un philosophe hostile au capitalisme soit réutilisé par des partisans du libre marché ? Au tournant des années 1980, les principes de responsabilité et de conscience morale font leur chemin chez les responsables politiques. En parallèle des programmes d’austérité et de privatisation, on en appelle à la participation active des citoyens. Comme le prévenait Michel Foucault, le discours est « un champ stratégique, où [...] les tactiques, les armes ne cessent de passer d’un camp à l’autre [...] et de se retourner contre ceux-là mêmes qui les utilisent » (Michel Foucault).

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Une éthique pour la nature, Paris, Desclée de Brouwer, coll. « Midrash essais », 2000 [1993].

Du même auteur– Le concept de Dieu après Auschwitz, Paris, Rivages, coll. « Petite bibliothèque », 1994. – Le Principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique, Paris, Éditions du Cerf, 1990 [1979].

Autres pistes– Ulrich Beck, La Société du risque. Sur la voie d'une autre modernité, Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 2008 [2001]. – Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthes, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2001.– Michel Foucault, « Le discours ne doit pas être pris comme...», Dits et écrits II (1976 - 1988), Paris, Quarto Gallimard, 2001.

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