dygest_logo

Téléchargez l'application pour avoir accès à des centaines de résumés de livres.

google_play_download_badgeapple_store_download_badge

Bienvenue sur Dygest

Dygest vous propose des résumés selectionnés et vulgarisés par la communauté universitaire.
Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Le Droit à la ville

de Henri Lefebvre

récension rédigée parZoé ChateauDoctorante en géographie humaine (Université d’Exeter).

Synopsis

Société

Le Droit à la ville (1968) d’Henri Lefebvre est un ouvrage aux facettes multiples. L’auteur y effectue une analyse critique des mutations urbaines des années 1950 et 1960, en diagnostiquant une crise de la ville et une paradoxale généralisation de l’urbain à l’ensemble de la société, deux processus qui résultent de l’industrialisation. Si l’ouvrage est de nature philosophique, il n’en est pas moins politique, puisqu’il s’agit pour la philosophie d’accompagner les luttes de la classe ouvrière et de rendre possible l’avènement d’un « droit à la ville » dont elle a été dépossédée.

google_play_download_badge

1. Introduction

C’est dans un contexte politique mouvementé que le Droit à la ville est publié en mars 1968, et ses critiques de la société de consommation et du capitalisme anticipent certaines revendications du mouvement étudiant. Lefebvre s’attache à une analyse critique des bouleversements sociaux et urbains de son temps – urbanisation accélérée pendant les « Trente Glorieuses », débuts de la société de consommation, prise en main de la planification urbaine par l’État… En considérant l’urbain comme organisation spatiale de nouveaux rapports sociaux, il se rapproche de la sociologie urbaine naissante. Mais la principale originalité de l’ouvrage réside dans le fait que c’est du point de vue de la philosophie que Lefebvre entend se saisir de l’urbain.

Cette philosophie est celle d’un marxiste : les évolutions urbaines sont pensées à l’aune de celles du capitalisme marchand. Le Droit à la ville est à la fois une tentative pour renouveler, par la philosophie, les outils épistémologiques jusque là mobilisés pour penser l’urbain, et un manifeste politique à dimension programmatique : si la philosophie doit penser l’urbain, c’est pour mieux transformer la réalité sociale. Comment la philosophie peut-elle – et doit-elle – se saisir de l’urbain, et vers quoi? Nous nous pencherons, dans un premier temps, sur la manière dont Lefebvre analyse la réalité « urbaine » de son temps à partir du diagnostic d’une crise de la ville liée à l’industrialisation. Nous verrons ensuite comment l’urbain, dans une perspective marxiste, est pensé conjointement à la lutte des classes, et comment cela s’articule avec une récusation des principes de l’urbanisme. Nous étudierons dans un troisième temps le rôle que l’auteur prête à la philosophie. C’est à la dimension politique de cet ouvrage que nous nous intéresserons en dernier, en interrogeant le caractère programmatique du « droit à la ville ».

2. Industrialisation et urbanisation : de la crise de la ville au règne de l’urbain.

Le point de départ du Droit à la ville est le suivant : il existe aujourd’hui une crise mondiale de la ville, dont l’industrialisation est l’élément déclencheur. La ville, que l’auteur définit comme « œuvre », objet approprié et habité, dont la valeur d’usage prime sur la valeur d’échange, dépérit. Cette distinction entre valeur d’usage – c’est à dire l’usage propre de l’objet, selon ce qu’il a de spécifique – et valeur d’usage – c’est à dire l’usage d’un objet pour l’échange, sa valeur monétaire - est essentielle pour comprendre le diagnostic d’une crise de la ville. Elle se surimpose à une distinction entre l’ « œuvre » (l’objet co-créé et co-approprié par ses usagers) et le « produit » (l’objet d’échange). L’industrialisation a entraîné un dépérissement de la valeur d’usage de la ville car elle repose sur la transformation de la force de travail en valeur d’échange et sur la généralisation du marché. Ce développement du capitalisme a eu des effets sur les noyaux urbains qui sont devenus des produits, « lieu de consommation et consommation de lieu », insérés dans des réseaux de circulation des capitaux. Les choses sont cependant plus complexes, car un rapport dialectique unit l’industrialisation à l’urbanisation – les deux processus sont imbriqués, mais conflictuels. L’industrialisation des sociétés entraîne leur urbanisation, par une croissance du tissu urbain, tout en étant dans le même temps en conflit avec ce qui fait l’essence de la ville, son utilité sociale. Ce double processus est compris par Lefebvre comme l’approche d’un « point critique », qui est à la fois un point d’implosion de la ville – le noyau urbain dépérit et est absorbé par un tissu urbain plus large – et d’explosion de celle-ci – le tissu urbain s’étend jusqu’à gagner les campagnes. La ville traditionnelle connaît donc sa négation par l’industrialisation, alors même que cette dernière entraîne la généralisation de l’urbain à la société entière.

La ville n’est donc plus un concept pertinent pour étudier nos sociétés : c’est une organisation de l’espace propre à des rapports sociaux révolus. Nous vivons une société urbaine, organisation sociale induite par le processus d’urbanisation-industrialisation, dont le support morphologique est un tissu urbain tentaculaire et généralisé à tous les espaces. L’urbain, quant à lui, est décrit de manière plus ambiguë par l’auteur : c’est une « réalité sociale composée de rapports à concevoir, à construire ou à reconstruire par la pensée » (pp 46-47), une forme sociale caractérisée par la simultanéité et la rencontre et un objet virtuel qu’il s’agit de penser et de réaliser – nous y reviendrons.

3. L’urbain, produit, outil et enjeu de la lutte des classes

Lefebvre insiste sur la nécessité de penser l’organisation de l’espace conjointement aux structures sociales. L’espace n’est pas un réceptacle neutre aux rapports sociaux : il en est à la fois le produit, l’outil, et l’enjeu. L’urbain est à comprendre au regard des rapports sociaux qui l’ont produit, et dans le même temps, il est l’enjeu de la lutte des classes. C’est donc par les mutations sociales que la crise de la ville s’explique. Celle-ci résulte, on l’a vu, du processus d’industrialisation, qui entraîne un conflit toujours plus aigu entre valeur d’usage et valeur d’échange, entre l’urbain, caractérisé par la rencontre et la simultanéité, et le marché, qui réduit ces rencontres à de l’échange.

Les mutations urbaines sont un aspect de la lutte des classes, d’abord parce qu’elles procèdent d’une évolution des rapports sociaux, le travailleur devenant subordonné au propriétaire des moyens de production, mais également car la crise de la ville est issue d’une stratégie de classe de la part des classes dominantes. Celles-ci envisagent la ville comme un outil, sur le mode de la rationalité technique et fonctionnaliste, pour contrôler un territoire-marché plus vaste, et se servent de la planification urbaine comme d’un instrument pour disperser la classe ouvrière et la subordonner à leur pouvoir.

Une conséquence de ce processus est la ségrégation, qui manifeste l’organisation hiérarchique de l’espace urbain et sa désintégration en fonctions séparées. Celle-ci est illustrée par l’exemple parisien au chapitre I de l’ouvrage, qui montre comment les classes populaires ont été, avec les premiers travaux du baron Haussmann, puis la création des banlieues sous la IIIe République et enfin celle des grands ensembles et des villes nouvelles dans les années 1950, volontairement dispersées.

L’urbanisme, né au cours du XIXe siècle en lien avec avec le processus d’industrialisation, est à la fois l’instrument de cet usage de l’espace par les classes dominantes et le discours qui le soutient. Lefebvre en construit une double critique philosophique. La première critique porte sur les présupposés et méthodes mêmes de l’urbanisme, à qui il est reproché de morceler la ville sans la penser dans sa totalité. La pensée urbanistique techniciste acte le passage d’une logique de l’habiter, compris comme totalité de la vie urbaine, à une logique de l’habitat, qui est réduit à une fonction urbaine parmi d’autres. Séparé du travail et de la consommation, il devient une valeur d’échange quantifiable, l’urbain se réduisant au marché. Ce caractère parcellaire de l’urbanisme est à comprendre au regard de sa finalité idéologique, ce qui constitue le deuxième chef d’accusation. L’idéologie est ici à comprendre au sens marxiste du terme, comme ensemble des normes et valeurs qui légitiment l’ordre social.

4. La philosophie comme science de l’urbain

L’auteur formule donc une double critique de l’urbanisme fonctionnaliste, de l’emprise de la technocratie et de l’approche parcellaire de la réalité urbaine par les sciences de la ville. Pour saisir et agir sur les sociétés urbaines, il faut une démarche globale, qui puisse saisir l’urbain dans sa totalité sans le fragmenter. Cette synthèse, il relève du rôle de la philosophie de la mettre en œuvre. Cette dernière est privilégiée en premier lieu car elle a partie liée à la ville : elle est née de la ville avec la séparation du travail manuel, dans les campagnes, et du travail intellectuel, dans les villes. En second lieu, et c’est le plus important, elle est la seule à même de pouvoir synthétiser par la pensée ce qu’est l’urbain car elle refuse la séparation et la spécialisation et vise la totalité. Le premier rôle de la philosophie est critique : elle doit être un savoir théorique surplombant les disciplines spécialisées, récusant la fragmentation et rappelant l’exigence de totalité.

Mais là n’est pas tout. La conception lefebvrienne de la philosophie est héritée de Hegel : la philosophie est pensée comme s’insérant dans la pratique sociale, et devant à terme se réaliser. Elle doit donc s’attacher à transformer le monde, à penser mais aussi à réaliser l’homo urbanicus pleinement épanoui – elle doit dépasser la théorie pour aller vers la pratique, vers l’existence concrète des hommes et des femmes. Pour autant, il ne s’agit pas pour elle de déterminer quel serait le but à atteindre. Elle doit au contraire construire une connaissance du possible, suggérer, montrer des orientations.

L’auteur propose pour cela deux opérations intellectuelles : la transduction, qui consiste à déterminer les causes qui pourraient mener à un futur souhaitable, et l’utopie expérimentale, opération inverse qui consiste à procéder à partir du réel et à déceler des espaces « socialement réussis », c’est à dire « favorables au bonheur » (p. 100).

L’exercice est double, souligne Lefebvre : à la fois scientifique et imaginaire, à la fois philosophique et artistique, l’art comme « capacité de transformer la réalité, d’approprier au niveau le plus élevé les données du vécu, du temps, de l’espace, du corps et du désir » (p. 114) occupant une place égale à celle de la philosophie.

5. Un manifeste politique : réaliser le droit à la ville comme droit à l’habiter

L’ouvrage se veut un manifeste politique avec une forte dimension programmatique. Face à l’urbanisation « désurbanisante et désurbanisée » (p. 15), à la mainmise de la classe dominante sur la planification urbaine et à la désintégration de la ville comme œuvre collective, le « droit à la ville » est à la fois un appel à repenser l’urbain comme bien commun et une exigence pour une vie urbaine entière : « le droit à la ville se manifeste comme forme supérieure des droits : droit à la liberté, à l’individualisation dans la socialisation. Le droit à l’œuvre (à l’activité participante) et le droit à l’appropriation (bien distinct du droit à la propriété) impliquent le droit à la vie urbaine » (p.125). Il est un droit à une ville habitée et habitable, où l’homme participe pleinement à la vie sociale et politique, et où il a accès à la centralité, aux lieux de rencontre et de rassemblement.

Contrairement à la notion de droit au logement ou de droit à la nature (p. 123), le droit à la ville concerne toutes les sphères de la vie sociale. Lefebvre laisse cependant les formes de cette ville redevenue œuvre volontairement vagues, et donne simplement quelques pistes : l’importance de la dimension ludique, du jeu, comme dépassement de la valeur d’échange aussi bien que de la valeur d’usage, et de l’éphémère, pour que la ville soit « œuvre perpétuelle des habitants, eux-mêmes mobiles et mobilisés par cette œuvre » (p. 124), telle une œuvre d’art.

Il ne s’agit pas pour la philosophie de donner un but prédéfini mais au contraire d’aider à la construction des possibles. On rappelle que l’auteur a montré que toute synthèse de connaissances sur l’urbain dissimule une stratégie, et que la production de l’espace est éminemment liée aux structures et aux luttes sociales. Il n’est donc pas étonnant que la réalisation du droit à la ville soit conçue par son auteur comme un processus révolutionnaire : il s’agit d’une stratégie assumée pour changer radicalement de pratique sociale, pour retrouver la valeur d’usage et permettre l’avènement d’un nouvel humanisme, celui de l’homme urbain.

La réalisation du droit à la ville est à comprendre comme le terme d’une lutte des classes dont l’horizon est socialiste : la réhabilitation de la valeur d’usage correspond à l’abolition de la propriété privée des moyens de production, l’auteur plaidant pour une planification de la croissance qui ne soit plus économique mais sociale. La classe ouvrière est la seule à pouvoir mener à terme ce processus, car c’est elle qui subit les conséquences de la crise de la ville, sous la forme de la ségrégation et de l’éclatement – elle est également la seule, selon Lefebvre qui se réfère aux loisirs populaires, à savoir encore « jouer » (p. 123), et donc à montrer une forme d’insoumission au primat de la valeur d’échange.

6. Conclusion

Henri Lefebvre fut l’un des premiers à proclamer la mort de la ville et à déceler cette transformation de taille qu’est la généralisation mondiale de l’urbain à tous les espaces. Son travail s’inscrit dans une prise de conscience de la ville comme enjeu de société.

En pensant l’urbanisation en lien avec l’industrialisation et en montrant que les espaces résultent de rapports de classe et sont liés aux évolutions du capitalisme, Lefebvre se fait la figure de proue d’une sociologie de l’urbain militante et critique. C’est avec les outils de la philosophie qu’il pense les mutations de son temps - et c’est pour la philosophie (marxiste) qu’il plaide en démontrant le caractère parcellaire et idéologique de l’urbanisme. Non sans ambiguïté : si ce qui caractérise la philosophie est sa recherche de totalité et son refus de la spécialisation, celle-ci n’est pas opposée à l’urbanisme en ce qu’elle serait plus neutre et moins politique que lui.

Au contraire, si la philosophie doit devenir pratique et être réalisée, c’est bien que celle-ci est politique : elle doit s’inscrire dans une stratégie de classe, celle de la classe ouvrière, visant à la réappropriation de la ville et à une refonte de la vie urbaine. Ce sont les outils de la philosophie qui permettent à Henri Lefebvre de montrer la nécessité de penser un droit à la ville, et d’appeler à un changement révolutionnaire vers une ville habitée et habitable par chacun et chacune. Car, malgré la crise de la ville, ce n’est pas hors de l’urbain que Lefebvre voit l’avenir de l’humain, mais bien en son sein, en tant que forme mentale et sociale de la simultanéité et de la rencontre.

7. Zone critique

Le Droit à la ville a marqué un point de bascule dans l’histoire de la pensée urbaine en montrant que les questions urbaines concernent toutes les sphères de la société (Laurence Costes), contribuant par là à en faire de véritables enjeux sociaux et politiques. Sur le plan politique, si Le Droit à la ville anticipe les revendications étudiantes de 1968, son impact sur le déclenchement des mobilisations est incertain. Il contribue par contre à orienter le regard des milieux politiques sur les problématiques urbaines.

Les idées de Lefebvre se diffusent également auprès de certains partis, comme le PSU en France, et de certains mouvements sociaux en Amérique latine ou aux Etats-Unis - si bien qu’en 2004, lors du Forum des Amériques à Quito, une charte mondiale pour le droit à la ville est proclamée. Sur le plan scientifique, Le Droit à la ville a représenté un tournant dans les sciences de l’urbain et acte l’essor d’une sociologie urbaine critique. Bien qu’il soit critiqué dès les années 1970 par le sociologue marxiste Manuel Castells qui dénonce son culturalisme et son utopisme, c’est dans le monde anglo-saxon que l’influence de Lefebvre a été la plus manifeste, avec la naissance d’une géographie « radicale » et marxiste tirant parti de ses analyses sur la production des espaces urbains par le capitalisme et prolongeant ses réflexions sur le droit à la ville (voir par exemple les travaux de David Harvey).

Paradoxalement, c’est cette géographie radicale qui a contribué, dans les années 2000, à un regain d’intérêt pour ses travaux en France. Il faut dire que les thèses de Lefebvre anticipent de nombreuses analyses contemporaines : sur la fragmentation socio-spatiale (Jacques Donzelot), sur la généralisation de l’urbain (Françoise Choay), sur le renforcement de la centralité des pôles urbains au détriment d’autres espaces (Saskia Sassen), entre autres.

8. Pour aller plus loin

Du même auteur :

- La production de l’espace, Paris, Anthropos, 1974.- La révolution urbaine, Paris, Gallimard, 1970.

Sur Henri Lefebvre et Le Droit à la ville :

- Laurence Costes, Henri Lefebvre : Le Droit à la ville. Vers la sociologie de l’urbain, Paris, Ellipses, 2009.- David Harvey, « The right to the city », La revue internationale des livres et des idées, n° 5, p. 34-42, 2009.- Stuart Elden, Understanding Henri Lefebvre: Theory and the Possible, London/New York, Continuum, 2004.

Autres développements :

- Saskia Sassen, La globalisation : Une sociologie, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2009.- Jacques Donzelot, La ville à trois vitesses, Paris, Editions de la Villette, 2009.- David Harvey, Villes rebelles. Du droit à la ville à la révolution urbaine, Paris, Éditions Buchet/Chastel, 2015.- David Harvey, Géographie de la domination,Paris, Les prairies ordinaires, 2008.- Françoise Choay, « Le règne de l’urbain et la mort de la ville », in La ville, art et architecture en Europe, 1870-1993, Paris, Centre Georges Pompidou, 1994.- Françoise Choay, Pour une anthropologie de l’espace, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées ».

© 2020, Dygest