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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Le Mystère français

de Hervé Le Bras et Emmanuel Todd

récension rédigée parAlexandre KousnetzoffAncien élève de l'IEP de Paris.

Synopsis

Société

Pour comprendre le mal dont souffre la France, les deux auteurs ont passé le pays au scanner de la cartographie la plus moderne. Et ils ont découvert qu’entre 1980 et 2010 une mémoire des lieux venue du fond des âges, médiéval et antique, a imposé ses marques à une transformation sociale accélérée : il y a ainsi, paradoxalement, autant de permanence et de continuité que de ruptures dans l’évolution récente de notre pays.

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1. Introduction

Cet ouvrage doit être considéré comme un large panorama comme sur l’état actuel de la France envisagée dans toutes ses dimensions : démographique, éducative, sociale, religieuse, économique, politique…

Les changements profonds intervenus entre 1980 et 2010, période qui entérine la sortie des Trente Glorieuses, touchent aussi bien les attitudes politiques que les structures familiales, le sentiment religieux que les inégalités sociales.

Mais, aussi divers qu’ils soient, tous ces changements récents présentent un point commun : ils dessinent et révèlent des déséquilibres nouveaux entre les différents espaces anthropologiques et religieux qui composent l’hexagone. Son cœur libéral et égalitaire, qui assura le succès de la Révolution de 1789, est affaibli et marginalisé. Sa périphérie, autrefois plus sensible à l’idéal hiérarchique et le plus souvent de tradition catholique, est désormais dominante dans le pays. Ainsi, l’Ouest et l’Alsace, de tradition démocrate-chrétienne, l’ont emporté sur le grand Bassin parisien, de tradition révolutionnaire et républicaine.

Et les dirigeants politiques français, parce qu’ils ignorent tout du mode de fonctionnement profond de notre pays, aggravent son état par des politiques inadaptées.

2. Anthropologie familiale de la France

Le territoire français est divisé en plusieurs systèmes familiaux extrêmement anciens, qui tirent leurs origines du Moyen Âge et de l’Antiquité tardive. Cette impressionnante diversité de systèmes anthropologiques familiaux fait de la France l’unique pays d’Europe où coexistent autant de normes différentes dans l’organisation familiale.

En premier lieu, occupant environ 60 % de l’espace français, se trouve le système nucléaire égalitaire. Il occupe l’ensemble d’un gigantesque Bassin parisien débordant de très loin les limites que la géographie physique attribue à cette zone : Île-de-France, Normandie, Berry, Orléanais, Bourgogne, Champagne, Touraine, Lorraine, Flandre, Hainaut et Artois, Franche-Comté, Auvergne dans sa majeure partie, Lyonnais, Forez, Beaujolais, Dauphiné, Savoie, Languedoc y compris la zone de cette province historique se trouvant dans le sud du Massif central : Velay, Vivarais et Gévaudan. Au sein de cet immense espace, la co-résidence de plusieurs générations sous le même toit, de toute ancienneté, n’a jamais été la règle, et l’héritage est égalitaire, y compris entre les sexes : les filles héritent aussi bien que les garçons, et le partage est égal entre tous les enfants, sans part majoritaire réservée à l’aîné.

À cette première zone s’oppose une zone beaucoup moins importante, qui regroupe tout le Sud-Ouest ainsi que l’Alsace. C’est le domaine de la famille-souche : la co-résidence de plusieurs générations sous le même toit y était la règle, tout comme la présence de plusieurs foyers nucléaires de même génération, ainsi les couples formés par plusieurs frères. La primogéniture masculine était également la règle, excluant pratiquement de l’héritage les filles et assurant à l’aîné une part prépondérante du patrimoine.

Souvent, on lui réservait, avant l’application du Code civil napoléonien qui contraint au partage égal entre tous les enfants, le double de la part réservée aux autres enfants, si ce n’était une part encore supérieure. Même après la législation révolutionnaire, les familles, dans les faits, s’arrangeaient pour tourner les lois obligeant à un partage égal entre tous les enfants. En Alsace, seule zone en dehors du sud-ouest où ce système familial était dominant, cette présence de la famille souche est un témoignage de l’identité germanique de la province. La famille-souche est en effet le système anthropologique familial allemand par excellence.

À côté de ces deux grands systèmes, d’importance très inégale, existent trois ensembles de taille beaucoup plus réduite. Un système familial communautaire sur les marges nord et ouest du Massif central (Bourbonnais, partie de l’Auvergne, Marche, Limousin, Périgord), associant plusieurs familles nucléaires issues d’un même lignage sous un même toit. C’est la zone qui, au XXe siècle, assurera au PCF des scores inédits en zone rurale. Les règles d’héritage y étaient le plus souvent égalitaires. Un système familial nucléaire égalitaire patrilocal en Provence.

Dans cette variante du système nucléaire égalitaire du Bassin parisien, le jeune couple résidait un temps au domicile du père de l’époux. Les règles d’héritage dans ce système étaient également égalitaires. Enfin le modèle nucléaire absolu de l’ouest intérieur, ou hypernucléaire (Maine et Anjou principalement, partie de la Bretagne et du Poitou). L’individualisme familial y est maximal (pas de co-résidence), l’habitat est dispersé (c’est le pays de bocage) et les pratiques réelles d’héritage y étaient très diverses, juxtaposant des zones d’égalité à des zones d’inégalité.

3. Anthropologie religieuse de la France

La France, du point de vue religieux, est organisée autour de deux pôles distincts. Ceux de déchristianisation ancienne et ceux de déchristianisation récente.

Au chapitre des régions de déchristianisation récente se trouve la majeure partie de la France périphérique du point de vue géographique. Grossièrement, elle regroupe l’Ouest (Bretagne, Maine, Anjou, une partie de la Normandie et du Poitou), l’Alsace, la Franche-Comté, la Savoie et la Moselle à l’Est, le Nord et le Pays basque ainsi que le sud du Massif central et la plus grande partie du Lyonnais et du Forez (actuels départements du Rhône et de la Loire).

Toutes ces régions qui, les auteurs le rappellent, se situent à la périphérie géographique de la France à l’exception du sud du Massif central sont donc de déchristianisation récente. C’est-à-dire que le catholicisme s’y était solidement maintenu, malgré la déflagration constituée par la Révolution de 1789. Il s’y était même renforcé au XIXe siècle, en particulier dans l’Ouest et dans le sud du Massif central, organisant dans une partie de la France une sorte de contre-société catholique, une France « blanche » opposée à la France « bleue » républicaine (schématiquement un gigantesque Bassin parisien, le Sud-Ouest dans sa presque totalité et la façade méditerranéenne du pays). Dans toutes ces régions, la déchristianisation n’est intervenue qu’après la Seconde Guerre mondiale, progressivement, dès les années 1950, avec un temps fort dans les années 1960, correspondant d’ailleurs à l’époque du Concile Vatican II qui a réalisé l’aggiornamento de l’Église catholique, sa réconciliation avec la modernité.

Le taux d’assistance régulière à la messe dominicale, de 27 % en 1952 (moyenne nationale, ce qui signifie que dans les régions catholiques ce taux atteignait 80 % ou 90 %), était en effet passé dès 1966 à 20 %. Stable entre 1966 et 1972, la proportion de messalisants tombe à 14 % dès 1978, avant d’atteindre 6% en 1987. En 2006, ce taux était, à 4,5 %, inférieur à 5 %. Les auteurs évoquent donc, à propos de la France, ce qu’ils nomment un « catholicisme zombie » : une religion qui a cessé d’exister du point de vue des rites collectifs, mais qui structure encore fortement les mentalités sur les plans éducatif et politique. Ainsi, les auteurs attribuent à la « deuxième gauche », c’est-à-dire en définitive à la « gauche chrétienne » (et en particulier au PSU de Michel Rocard ou à des personnalités comme Jacques Delors, catholique de gauche) le tournant élitiste de la gauche française et sa conversion au réalisme gestionnaire, ainsi que sa désertion du champ de la question sociale.

4. Des inégalités fondatrices

Le territoire français est structuré autour d’inégalités fondatrices, à la fois culturelles et économiques.

Les inégalités culturelles opposent les régions à forte performance éducative et celles à faible performance éducative. La performance éducative est mesurée à partir du niveau d’étude moyen d’une génération : plus la proportion de jeunes suivant des études supérieures est élevée, plus la performance éducative l’est aussi.

De ce point de vue, la France est partagée entre deux grandes zones : un immense bassin parisien défavorisé, allant du Nord-Pas-de-Calais et de la Champagne-Ardenne jusqu’à la Lorraine et au Massif central inclus, opposé à des zones plus dynamiques : les régions de Toulouse et de Montpellier dans le Languedoc ainsi qu’une partie de la façade méditerranéenne (Marseille, Nice, Aix-en-Provence), Rhône-Alpes (particulièrement le Lyonnais, le Dauphiné et la Savoie), une partie de l’Est, l’Alsace en particulier, et surtout tout l’Ouest, de la Bretagne à la Touraine en passant par la Normandie et la plus grande partie du Poitou. Ces zones recoupent en grande partie, mais pas totalement, celles du « catholicisme zombie ». Il est en effet avéré que l’influence du catholicisme, très structurant socialement, joue un rôle décisif dans l’avance éducative de l’Ouest.

Les inégalités économiques opposent, terme à terme, exactement les mêmes régions. Au point que les deux cartes des inégalités culturelles et des inégalités économiques de la France se recouvrent presque parfaitement. Ce qui n’est d’ailleurs pas très étonnant, dans la mesure où le niveau éducatif détermine en grande partie le niveau de la rémunération. On peut tout juste noter un effet « littoral atlantique », la façade océane de la France étant uniformément riche, en tout cas plus que la moyenne. Il faut y voir l’influence de l’implantation de retraités aisés, qui avaient déjà, une génération ou deux plus tôt, dopé le niveau économique de la façade méditerranéenne du pays.

Enfin, il est utile de remarquer que la carte des inégalités culturelles et économiques recoupe en grande partie celle du vote frontiste, actuel RN (Rassemblement national). En effet, à l’exception de l’Alsace et de Rhône-Alpes, où le vote FN-RN est élevé, et du sud du Massif central, où il est faible, la correspondance est pratiquement parfaite. Il existe donc bien un lien entre niveau éducatif et économique d’une part, et vote massif pour le parti d’extrême droite d’autre part.

5. La droitisation de la France

Les auteurs soulignent que les fonds anthropologique et religieux ainsi que les inégalités éducatives et économiques se sont combinés pour assurer un glissement vers la droite du corps électoral français et, plus largement, de l’ensemble de la population dans ses valeurs fondamentales.

Entre deux élections présidentielles, celle de 1981 et celle de 2012, qui toutes deux ont vu la victoire du candidat du PS, François Mitterrand en 1981 et François Hollande en 2012, on a en effet assisté à un incontestable glissement vers la droite de l’ensemble du pays.

Au premier tour de l’élection présidentielle de 1981, quatre forces politiques étaient en présence : l’extrême gauche (le PCF de Georges Marchais), la gauche (le PS de François Mitterrand), le centre (l’UDF de Valéry Giscard d’Estaing) et la droite (le RPR de Jacques Chirac). Au premier tour de l’élection présidentielle de 2012, il y a bien toujours quatre candidats principaux, mais ils sont de gauche (François Hollande), du centre (François Bayrou), de droite (Nicolas Sarkozy) et d’extrême droite (Marine Le Pen). Dans l’intervalle, entre 1981 et 2012, l’extrême gauche (le Parti communiste) a disparu de l’échiquier politique, et l’extrême droite s’est durablement installée dans le paysage électoral français.

On peut donc avancer sans vrai paradoxe que la victoire de François Hollande en 2012 et le retour de la gauche au pouvoir sont d’abord et avant tout le signe de la droitisation du pays. Et ce d’autant plus que l’on peut se demander si le PS est encore un parti de gauche. Depuis sa conversion au néo-libéralisme dès 1983 (le tournant de la « rigueur » impulsé par Jacques Delors notamment), le PS est en effet au mieux un parti de centre-gauche, en réalité un parti du centre tout court. Le PS lui-même, entre 1981 et 2012, s’est singulièrement déporté vers la droite. Il n’est d’ailleurs que de voir les scores très importants, parmi les meilleurs à l’échelle nationale, qu’il réalise dans le grand Ouest, autrefois chasse gardée de la droite (tradition catholique oblige) : le PS n’effraie plus les électeurs de tradition catholique, il les attirerait même plutôt.

Ajoutons à cela que le PS est désormais plus un parti d’élus, de notables locaux (un peu comme le parti radical-socialiste de l’entre-deux-guerres), que de militants populaires, que ses membres sont d’un niveau éducatif supérieur à la moyenne nationale (avec la dérive élitiste et hiérarchique que cela entraîne toujours) et que le vieillissement accéléré de la population tend de toute façon à privilégier la droite (les personnes âgées étant généralement plus conservatrices que le reste de la population), et l’on aura un aperçu des causes les plus directes de cette droitisation du pays.

6. La métamorphose du FN

Le FN (actuel RN : par commodité, on emploiera son ancienne dénomination, qui était celle de l’époque où l’ouvrage a été écrit), principale figure de la droitisation de la France, est en train de muter dans deux directions différentes.

La première : il quitte les grands centres urbains pour s’implanter solidement dans des zones moins dynamiques démographiquement : villes petites et moyennes, zones rurales, zones périurbaines (« grandes couronnes » des principales agglomérations).

C’est qu’en effet, entre le milieu des années 1980, époque à laquelle le FN a émergé sur la scène politique française, et les années 2010, une véritable métamorphose de son électorat a eu lieu.

Après avoir fait de l’immigration et de l’insécurité son fonds de commerce principal, il se fait aujourd’hui le chantre du protectionnisme, de l’anti-mondialisation et du refus du néo-libéralisme. À la place des « petits Blancs » des banlieues des grandes villes, le cœur de son électorat est maintenant majoritairement constitué de classes moyennes en voie de paupérisation vivant dans les zones périphériques du pays.

La seconde mutation se caractérise par la progression du FN dans des régions où il était auparavant proscrit. Là où le « catholicisme zombie » régnait, les intentions frontistes se trouvaient ainsi empêchées. Dans l’Ouest et le sud du Massif central, bastions absolus du « catholicisme zombie », le FN était et reste très faible électoralement. Mais cette configuration est en train d’évoluer et certains des bastions appartenant à la zone du « catholicisme zombie » (le Nord-Pas-de-Calais, l’Alsace et la Moselle, la région lyonnaise) sont ravis par le FN.

Les auteurs font remarquer que la carte du vote FN dans les années 2010 recoupe presque exactement celle du vote PCF dans les années 1970 et 1980. Ils font également remarquer que l’identité idéologique clairement d’extrême droite du FN (antiégalitaire, anticommuniste, antisémite et antiarabe) place ce dernier en porte-à-faux avec son électorat, à présent majoritairement recruté dans la France égalitaire, anciennement révolutionnaire puis en partie communiste du grand Bassin parisien.

Hervé Le Bras et Emmanuel Todd en concluent que la chute du FN pourrait être beaucoup plus rapide que celle, spectaculaire, du PCF : une identité de valeurs indubitable existait au moins entre cette formation politique et son électorat.

7. Conclusion

Partout dans le monde, les démographes s’interrogent sur la pertinence des modèles de convergence des économistes. Une convergence dont ils ne trouvent pas la trace en étudiant les indicateurs de fécondité des pays les plus avancés : très faibles au Japon, en Allemagne ou en Corée du Sud, à des niveaux assurant le renouvellement des générations en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Une telle conclusion ne pose pas de problème majeur pour des sociétés en grande partie autonomes, comme le sont, dans deux registres très différents, les États-Unis ou le Japon.

En revanche, cette disparité pose de graves problèmes à un pays comme la France et à une organisation comme l’Union européenne. La première doit en effet maintenir l’unité du pays en dépit d’une diversité territoriale qui juxtapose des modèles anthropologiques différents, la seconde, engagée dans un processus d’unification, doit faire face aux tendances historiques profondes de sociétés qui, aujourd’hui, ont cessé de converger.

8. Zone critique

Le principal reproche adressé aux deux auteurs tient au déterminisme de leur propos. À lire Hervé Le Bras et Emmanuel Todd en effet, les structures familiales sous-jacentes, ou structures anthropologiques, expliquent tout, sans que l’on puisse échapper à leur emprise.

Nous nous trouvons ainsi avec cet ouvrage, incontestablement, en présence d’une cote mal taillée entre très forte influence et pesanteur de longue durée d’une part et, d’autre part, ce qui apparaît, là encore, comme une sorte de déterminisme absolu. Par ailleurs, l’analyse des auteurs sur la disparition de l’extrême gauche du champ politique français est sinon infirmée du moins atténuée par les scores de LFI à l’élection présidentielle de 2017.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Le Mystère français, Paris, Le Seuil, collection « Points essais », 2013.

Ouvrages de Hervé Le Bras– Naissance de la mortalité, Paris, Gallimard/Le Seuil, 2000. – Le Pari du FN, Paris, Autrement, 2015

Ouvrages d’Emmanuel Todd– L’Origine des systèmes familiaux, Paris, Gallimard, 2011.– Qui est Charlie ?, Paris, Le Seuil, 2015.

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