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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Le Regard féminin

de Iris Brey

récension rédigée parMarie Tétart

Synopsis

Arts et littérature

Plus souvent connu sous le nom de female gaze, le regard féminin conceptualise une certaine façon de filmer les corps, notamment ceux des femmes, sans en faire des objets et sans les sexualiser. Ce regard permet à tous les spectateurs, quel que soit leur genre, de partager le ressenti des expériences féminines. Il s’oppose en cela au male gaze qui prédomine dans le septième art et à la télévision. Iris Brey décrypte les images pour en révéler le sens caché et montrer qu’elles sont en réalité l’illustration esthétique de rapports de force inégaux entre hommes et femmes.

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1. Introduction

À l’origine du terme female gaze, il y a d’abord son contraire, le male gaze, qui est une façon de filmer le corps féminin en l’objectifiant et en le sexualisant, ce qui s’est imposé comme une norme dès les débuts du cinéma. Comment différencier l’un et l’autre regard ? Ce n’est pas seulement une question politique qui interroge les rapports de force entre genres : c’est aussi et surtout une question d’esthétique, c’est-à-dire de mise en scène.

Cette façon de filmer, par l’emploi de techniques particulières, permet de vivre au plus près le ressenti féminin et d’offrir une expérience de celui-ci aux spectateurs, y compris une expérimentation de situations qui ne sont jamais explorées par le male gaze, telles que la grossesse, l’accouchement, l’avortement.

Le female gaze modifie également de manière forte le regard porté sur le viol, qui peut être vu et vécu par le spectateur comme un événement violent et déshumanisant alors qu’il est chargé d’érotisme dans de nombreux films.

Enfin, si le female gaze se refuse à objectifier femmes et hommes dans les scènes de sexe, il est cependant capable de retranscrire le désir et de provoquer l’excitation dans des scènes érotiques.

2. Qu’est-ce que le male gaze ?

Pour définir le male gaze, Iris Brey prend en exemple les films d’Abdellatif Kechiche, Mektoub, My Love : Canto Uno et Intermezzo. Dans ces films, les personnages féminins sont vus comme des objets ; le réalisateur filme des « culs » (de femmes) (p.27).

La scène représentative de cette façon de filmer les femmes est celle de la boite de nuit. « On connaît leurs prénoms, cela fait plusieurs heures que la caméra les accompagne, mais quand elles dansent en boite de nuit, Ophélie, Céline, Camélia ne sont que des culs. » (p.27) Voilà ce qu’est le male gaze : un processus d’objectification des femmes qui a pour but d’exciter celui ou celle qui regarde. Il procède d’ailleurs d’un phénomène psychologique déjà analysé par Freud, la pulsion scopique ou scopophilie, qui est le plaisir à regarder. Or, dans l’écrasante majorité de la production cinématographique depuis ses débuts, la femme est l’objet de cette scopophilie : la caméra la filme telle que le personnage masculin la regarde et c’est ainsi qu’elle est vue par les spectateurs.

Dans les faits, cela se transcrit par un morcellement de son corps. Là aussi, l’auteur prend pour exemple un film d’Abdellatif Kechiche, La Graine et le mulet. Dans la scène d’ouverture, le spectateur découvre une femme par le biais de sa robe qui s’entrouvre sur sa chair nue, puis ensuite par un regard (d’homme) porté sur ses jambes. Ensuite apparaît son visage. Peu après vient une scène érotique et, cette fois, la caméra s’attarde sur ses fesses qui rougissent alors que l’homme par les yeux duquel on l’observe depuis le début lui donne de petites fessées. Cette façon de filmer le corps féminin, en le morcelant, révèle le désir qu’il suscite chez l’homme qui la regarde — il ne dit rien d’autre de cette femme.

Qu’on ne s’y trompe pas : les hommes aussi peuvent être filmés avec un male gaze, c’est-à-dire en étant présentés comme des objets de désir. Dans la série New Apocalypse (2019), le réalisateur Gregg Araki objectifient et sexualisent aussi bien les corps masculins que féminins. La définition du male gaze ne se trouve pas spécifiquement dans le genre de la personne objectifiée, il se trouve dans la façon dont la sexualisation et l’érotisation de la personne sont faites. C’est aussi le cas pour le female gaze.

3. Le female gaze : une autre façon de filmer les corps

Le female gaze est une façon de filmer les corps qui rompt avec la scopophilie du male gaze. Tout comme les corps vus par le biais du female et du male gaze peuvent être féminins et masculins, « le genre d’un cinéaste ne conditionne pas sa manière de filmer les personnages » (p. 37). Un homme peut réaliser des films en posant sur ses personnages un regard féminin, comme Ridley Scott dans Thelma et Louise. De la même façon, des réalisatrices peuvent recourir, consciemment ou non, au male gaze, à l’image d’Axelle Laffont dans MILF (2017), dans laquelle elle se filme en maillot de bain ou nue d’une façon qui cherche à éveiller le désir chez les hommes et chez les spectateurs.

Une mise en scène portée par le female gaze tient à des détails techniques qui permettent de rendre un corps sujet et agissant au lieu de l’objectifier. Ainsi dans la scène finale de sexe du film Je, tu, il, elle de Chantal Akerman, les corps des deux jeunes femmes ne sont jamais morcelés ni filmés en gros plan comme dans les films d’Abdellatif Kechiche, même si le spectateur peut voir leurs seins et leur sexe. La caméra filme leurs ébats comme une chorégraphie qui fait d’elles des sujets et non des objets.

Dans La Leçon de piano de Jane Campion, la mise en scène contrarie la scopophilie : lorsque l’héroïne, Ada, se trouve avec son amant Baines, elle est espionnée par son mari, mais la caméra s’arrête au premier coup d’œil du voyeur. Ensuite, il voit mal et ne comprend plus la scène. Lorsque le female gaze est en jeu, la complicité entre l’homme et le spectateur dans leur espionnage du corps féminin cède la place à une participation auprès du personnage féminin : c’est elle qui devient le sujet agissant et nous fait partager l’expérience de son vécu.

D’autres techniques contrarient l’érotisation des corps, telles que l’adresse directe de l’héroïne à la caméra, employées dans les films de Chantal Akerman et dans ceux de Sally Potter. Toujours, l’objectif est de redresser le regard depuis le corps jusqu’à la personne qui l’habite.

4. L’expérimentation cinématographique du vécu féminin

Le female gaze invite le spectateur à une nouvelle expérience cinématographique : celle de vivre le ressenti féminin. Dans les scènes qui sont filmées par le biais de ce regard, le corps féminin devient un sujet et il invite le spectateur à partager son expérience corporelle en le renvoyant à sa propre corporéité.

Outre l’adresse directe à la caméra, les réalisateurs et réalisatrices usent du procédé de la voix off, comme celle de June dans La Servante écarlate, ce qui permet aux spectateurs d’avoir accès à ses pensées. Ils peuvent aussi utiliser la caméra subjective, qui adopte le point de vue de l’héroïne. C’est le cas dans la série I love Dick, dans la scène où Chris se sent épiée par les deux hommes qui dînent avec elle. Le procédé montre le sentiment d’exclusion qu’elle ressent.

L’expérimentation du vécu féminin par le biais du female gaze permet d’aborder des thématiques qui ne sont quasiment jamais présentées sur écran, parce qu’elles sont purement féminines. Alors que les spectatrices n’ont de manière générale aucun mal à s’intéresser à des films classés a priori comme masculins et ne mettant en scène que des hommes, la réciproque n’est pas vraie. Les hommes se désintéressent, voire sont rebutés par les sujets a priori féminins, par exemple ceux de la grossesse et de l’accouchement. L’industrie du cinéma étant majoritairement masculine, l’expérimentation féminine de ces états n’est pour ainsi dire pas du tout montrée dans les films et les séries.

Pourtant, il a existé un précédent dès le début du XXe siècle avec le court métrage d’Alice Guy, pionnière du septième art. Le film Madame a des envies montre les désirs gourmands d’une femme enceinte. Alice Guy « explore la forme filmique pour atteindre son but : que les spectateurs et les spectatrices ressentent le plaisir de la femme enceinte » (p. 69). Pour cela, elle utilise le gros plan pour la première fois dans l’histoire du cinéma.

D’autres films proposent des plongées au plus près de l’expérience féminine, tel que Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles, dans lequel Chantal Akerman fait partager aux spectateurs le quotidien aliénant d’une femme. Cependant, l’offre est minime et pour certains sujets nous manquons cruellement d’images. C’est le cas de la grossesse et de l’accouchement, mais aussi de l’avortement et de la prostitution. C’est aussi le cas du viol vu par le biais de la victime.

5. L’expérience féminine du viol

Très peu de films traitent du viol en le regardant par les yeux de la personne violée. Le viol et l’agression sexuelle vus par le male gaze sont le plus souvent déguisés et masqués parce qu’il faut les rendre « montrables » pour les spectateurs. Ils sont même mis en spectacle et érotisés. Pour exemple, l’auteure prend le film Blow-up d’Antonioni.

Ce film contient une scène dans laquelle le héros, photographe, fait monter deux jeunes femmes dans son atelier. Il s’ensuit une scène érotique brutale qui aboutit à une relation sexuelle entre les protagonistes (non filmée). Des décennies après la sortie de ce film qui est un classique du cinéma, l’universitaire Laure Murat a dénoncé « un régime d’images de violences faites aux femmes qui ne sont jamais interrogées » (p.99). En effet, les deux femmes ne sont pas du tout filmées comme l’homme : elles sont objectifiées et sexualisées. La caméra les filme de manière prédatrice et en chargeant les images d’érotisme. Il ne s’agit pas d’un viol, mais clairement d’une agression sexuelle qui est mise en scène de manière spectaculaire pour produire un effet esthétique.

Le problème du consentement est également patent dans de nombreux films. Lorsqu’il y a viol dans un film, la laideur de l’acte et parfois du personnage qui le perpètre est masquée par l’impression d’un consentement ambigu. Cela permet au réalisateur de garder une esthétique globale que le viol montré dans sa crudité pourrait entacher. De manière perverse, cela montre bien la réalité sociale du viol : que ce soit dans la vie ou dans la fiction, la femme reste seule et silencieuse et l’agresseur n’est pas condamné.

Qu’est donc le viol vu par le female gaze ? L’auteure donne l’exemple du film Elle de Paul Verhoeven. La scène de viol n’est pas du tout érotisée, elle n’est même pas regardée (il n’y a donc pas de pulsion scopique). Le spectateur entend des bruits, les cris d’une femme, un « non ! » qui témoigne d’un refus net. Les images viennent ensuite avec le corps de l’agresseur sur celui de la femme, qui se relève avant de l’abandonner dans les bris de verre. Le dernier indice du viol est montré par la caméra lorsqu’elle filme le sang qui se mêle à la mousse lorsque la victime prend son bain. Le female gaze permet d’appréhender le viol comme une expérience traumatisante et déshumanisante.

6. L’excitation sans male gaze ?

Le female gaze a pour objectif de montrer les ressentis de la femme et donc leur désir, et non de le susciter à leur égard comme le fait le male gaze.

Souvent, pour éviter l’objectification et la sexualisation du corps féminin, la charge érotique est annihilée par une certaine distanciation (pas de gros plans sur des parties ciblées du corps, interpellation du spectateur, voix off...). Cependant, le female gaz peut aussi appeler à une nouvelle forme d’érotisme participatif. « (…) le désir n’est plus unilatéral, mais une onde qui se propage des deux côtés de l’écran. (…) Nos rétines apprennent qu’une femme qui dit oui est sexy, qu’un corps en capacité d’agir est excitant » (p.185-186). Les femmes sont des sujets qui proposent une nouvelle forme de plaisir au spectateur.

Il existe d’ailleurs des films pornographiques alternatifs, comme ceux de d’Olympe de G., qui réinvente le genre en utilisant le female gaze. Dans The Bitchhiker (2016), la caméra montre un homme et une femme qui jouissent, mais en ne montrant, en gros plan, ni pénétration ni sexe féminin. L’excitation repose sur d’autres éléments que ceux de la pornographie traditionnelle, notamment sur les sensations des protagonistes et sur une approche plus sensorielle (elle s’attarde par exemple sur les corps tatoués caressés par le soleil). De plus, le consentement des deux partenaires est pleinement intégré dans les dialogues.

Les réalisatrices Andrea Arnold et Jane Campion sont aussi passées maîtres dans l’art de construire des scènes érotiques. Dans In the cut, le spectateur approche au plus près de l’excitation de l’héroïne et de son amant et les mots ont leur importance dans la construction de celle-ci. Cette excitation est invitante, en opposition avec le plaisir inavouable qui est imposé lors de la mise en spectacle de viols vus par le male gaze.

7. Conclusion

Opposé au male gaze, qui filme le corps féminin de l’extérieur, comme un objet de désir pour les personnages masculins et pour les spectateurs, le female gaze invite à s’approcher au plus près du ressenti féminin. Il utilise à cette fin diverses techniques filmiques et crée ainsi la différence au niveau esthétique en jouant sur la mise en scène. La virtuosité de certain.e.s réalisateur.trice.s en ce domaine permet aux spectateurs de partager l’expérience féminine dans de nombreux domaines intimes : la jouissance, la vie quotidienne, la grossesse et l’accouchement, etc.

Le female gaze a aussi la possibilité de modifier le regard sur le viol en éradiquant le flou érotique avec lequel il est trop souvent montré et en le montrant sous son vrai jour : violent et déshumanisant. Ce regard féminin n’est pas une négation du désir ni du plaisir, mais une invitation à partager les sensations de corps en mouvement sur l’écran au lieu d’épier des corps-objets érotisés à leur insu.

8. Zone critique

Le terme de male gaze été créé et conceptualisé par Laura Mulvey dans un article datant de 1975. La réflexion sur la façon dont les réalisateurs filment les corps féminins est donc ancienne. Elle a ressurgi de manière particulièrement prégnante avec les affaires Weinstein et Polanski, qui ont révélé des comportements prédateurs de la part de nombreuses personnalités masculines du spectacle et de la politique.

Le male gaze est l’expression artistique de ce paradigme qui fait du corps de la femme un objet sur lequel les hommes ont des droits. Il est cependant tellement ancré dans les mentalités qu’il en devient presque invisible, comme le montrent les inquiétudes de critiques de cinéma comme Serge Kaganski qui voient dans sa dénonciation la fin du septième art et veulent dissocier le problème de société (la culture du viol) de son expression artistique (le male gaze).

Iris Brey montre au contraire que le male gaze nourrit la culture du viol et que faire plus de place au female gaze pourrait contribuer à un vrai changement de mentalités.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Iris Brey, Le Regard féminin. Une Révolution à l’écran, Paris, Éditions de l’Olivier, 2020.

De la même autrice– Sex and the Series, Paris, Éditions de l’Olivier, 2018.– Sex and the séries (documentaire), sur la chaine OCS.

Autres pistes– Judith Butler, Trouble dans le genre, Paris, Éditions de la Découverte, 2005.– Ludovic Courtade, Cinéma de l’immobilité, Paris, Publications de la Sorbonne, 2008.– Siri Hustvedt, Une femme regarde les hommes regarder les femmes, Arles, Actes Sud, 2019.– Laure Mulvey, Au-delà du plaisir visuel, Mimésis, 2017 (traduction de l’article « Visual Pleasure and Narrative Cinema », Screen, vol. 16, n° 3, automne 1975).– Laure Murat, Une révolution sexuelle ?, Paris, Stock, 2018.

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