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Le climat va-t-il changer le capitalisme ?

de Jacques Mistral (dir.), Collectif

récension rédigée parRobert Guégan

Synopsis

Économie et entrepreneuriat

Le réchauffement climatique va profondément modifier notre relation à l’environnement et nos systèmes de production. La réponse économique à ce défi, local et mondial, s’articule autour du prix du carbone, que les politiques et les entreprises doivent maintenant prendre en compte. C’est l’outil mondialisé d’une transition énergétique qui se présente déjà comme « la grande mutation du XXIe siècle ». Avec quels instruments la conduire ? Selon quelles modalités ? Écrit à la veille de la COP 21 (Conférence des Parties sur les changements climatiques -2015), cet ouvrage examine les logiques et les enjeux d’une économie décarbonée. Pour le monde industriel. Pour le monde tout court.

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1. Introduction

Au fil des études, la menace climatique se précise. Depuis la fin du XIXe siècle, le niveau des mers s’est élevé de 19 cm. Si on veut limiter la hausse des températures à l’horizon 2050, il faut désormais réduire de 50 à 70 % les émissions de gaz à effet de serre, et d’abord de gaz carbonique (CO2). S’il subsiste des incertitudes, sur les phénomènes extrêmes en particulier, on sait déjà qu’en 2008, au niveau mondial, 39 milliards de dollars d’indemnisation sur 53 relevaient des ouragans : une composante du dérèglement climatique.Si les négociations internationales se poursuivent depuis trois décennies pour définir un système de régulation juste et efficace, « l’heure d’une action décisive semble arrivée », résume Jacques Mistral.

D’autant que les économistes ont apporté une contribution déterminante à la lutte climatique, en donnant un prix à l’usage de l’atmosphère. Une réponse à des « externalités négatives », les coûts pour la collectivité, engendrés par le CO2 ne pesant pas sur les responsables des émissions.

Cette révolution s’articule autour du prix du carbone : chaque tonne de CO2 rejetée fait l’objet d’une taxation ou d’un système de permis qui peuvent s’échanger librement (cap-and-trade). Au-delà du mécanisme, le prix du carbone est désormais le paramètre central de tous les scénarios liés à la transition énergétique. C’est un signal qui offre une visibilité à long terme, et par là même, modifie les comportements des acteurs économiques (entreprises, agriculteurs, transporteurs, etc.).

2. Le prix du carbone peu intégré par les entreprises

En pratique, le résultat est assez mitigé. En particulier en Europe, où, depuis 2005, des quotas d’émission pourtant jugés contraignants par Charpin et Contamin, sont attribués aux principales industries émettrices. Celles-ci peuvent réduire leurs émissions ou acheter des quotas sur le marché. Le mécanisme, qui doit faire émerger un prix du quota carbone, est plutôt théorique.

Certes, les entreprises les plus concernées, comme les producteurs d’électricité, ont intégré les quotas dans leur stratégie industrielle. Une étude conclut à une réduction de leurs émissions de 1 à 4 %. Mais compte tenu de l’évolution des prix de l’énergie, l’incitation a vite avoué ses limites. Comme le prix du charbon a chuté de 40 % entre 2011 et 2014, alors que le prix du gaz est resté stable, les centrales à charbon, plus polluantes, sont mobilisées avant les centrales à gaz.

L’influence des quotas est encore plus faible dans les autres secteurs industriels, car les entreprises n’ont pas toujours de marges de manœuvre, et leur niveau de contrainte est « relativement faible ». À long terme, c’est-à-dire dans les décisions d’investissement, chaque entreprise mise sur un prix de quota qui lui est propre : 32 $/t pour Total, 64,5 $ pour AkzoBobel (secteur des matériaux). Outre-Atlantique, Microsoft table sur 6 à 7 dollars, une banque canadienne parie sur 10 $.

Chaque entreprise a donc une appréciation différente de l’évolution des prix et/ou d’une réglementation, considérée comme peu prévisible. Le prix du quota n’est par ailleurs qu’un élément parmi d’autres, surtout s’il est faible. En résumé, « brouillé, instable, peu crédible à long terme, le signal prix émis par le marché européen des quotas carbone n’a au total qu’une influence relativement faible » (p. 81). On a là un des enjeux de la COP 21 : étendre le marché du quota carbone, pour que le signal prix soit à la fois significatif et inscrit dans un marché pérenne.

3. Le rôle moteur des politiques publiques

L’entreprise n’est pas le seul acteur de la décarbonation. Les pouvoirs publics agissent également, qu’il s’agisse de villes constituées en réseau, ou des instances européennes. Élaboré en 2009, le « paquet énergie climat » vise ainsi à imposer là règle des « 3 x 20 » à l’horizon 2020 : améliorer de 20 % l’efficacité énergétique, porter à 20 % la part des énergies renouvelables, et réduire de 20 % les émissions de gaz à effet de serre, par apport au niveau de 1990. Objectif porté à 40 % à l’horizon 2030.

Chaque pays européen avance à son propre rythme. D’autant que le processus implique « de nouveaux modes de gouvernance et de régulation. Au-delà de l’énergie, souligne Chevalier, c’est donc l’organisation de la machine économique qui est touchée » (p. 92). En ce sens, le climat est « un défi pour les systèmes économiques ». Mais il est porteur d’avantages comparatifs, qu’annoncent les territoires à énergie positive ou encore les initiatives en faveur d’une économie circulaire.

Frédéric Gonand tempère toutefois l’incidence des mesures facilitant la transition énergétique. Pour la majorité des économistes, une « croissance verte » n’aurait aucun effet ou presque sur le PIB. Reste que la notion de PIB ou de moyenne mondiale est sujette à caution, du fait de la différenciation géographique ou sectorielle des effets du réchauffement. Par ailleurs, si la transition énergétique relève du marché, elle dépend aussi d’un arbitrage. Comme l’explique Jean Tirole, « une économie économe en CO2 est coûteuse dans le court terme, mais évitera des conséquences néfastes dans le long terme » (p. 35). C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre l’effort allemand : les subventions au solaire atteignent 1 000 €/t de CO2 évitée, alors que le prix sur le marché est de 15 à 20 euros.

On comprend au passage où sont les freins à un comportement vertueux : les électeurs lointains ne sont pas ceux qui votent aujourd’hui, et il est tentant pour un pays, surtout si le réchauffement l’impactera peu, de continuer à polluer tant qu’un accord contraignant n’est pas intervenu.

C’est un comportement de « passager clandestin » : le pays profite des efforts des autres sans y participer. C’est pourquoi un « bon accord » à la COP 21 s’articulerait autour de trois dimensions complémentaires : prix du carbone, accord contraignant, monitoring. Il faut en effet définir une feuille de route et s’y tenir.

4. Changer la géopolitique

Perthuis et Jouvet mettent aussi l’accent sur les mécanismes de compensation, incitant les pays à adhérer à un accord. Une tarification uniforme de 25 $/t dégagerait une rente de 1 250 milliards de dollars/an (pour une émission de 6,5 t/hab. en 2013), ce qui autorise bien des dispositifs de redistribution. Un flux de 250 milliards de dollars vers les pays en développement représenterait déjà deux fois le montant de l’aide publique au développement. Mais les pays riches refusent une tarification basée sur le nombre d’habitants, s’accrochant aux émissions historiques retenues par l’accord de Kyoto (1997).

À l’approche de la COP 21, beaucoup de questions restent donc en suspens. Car les pays en développement, qui représentent 7 % des émissions mondiales de CO2, seront les plus impactés. Surtout près de l’équateur. Même avec un réchauffement maîtrisé, ils devront s’adapter pour compenser la perte de terres fertiles dans les deltas, liée à l’élévation des eaux (26 à 98 cm en 2100). Ou l’extension des zones où sévissent les maladies tropicales (malaria, choléra…), etc. Si l’Inde, qui émet beaucoup de gaz, appartient aux pays émergents qui bénéficient le plus des financements internationaux, en Afrique subsaharienne (où les rendements agricoles pourraient chuter de 22 % en raison de la température) et en Asie du Sud (où les rizières littorales seraient submergées), les pays n’ont pas les moyens de faire face aux changements. Et vu leurs faibles émissions, une aide à leur réduction n’aurait pas grand sens.

Les migrations constituent donc une réponse probable à une hausse de la température et à ses effets induits : chute de la production agricole, hausse des prix, de la pauvreté, et risques accrus de conflits, comme l’enseigne Geoffrey Parker, à partir d’une analyse portant sur un précédent climatique : le petit âge glaciaire en Europe.

En d’autres termes, lutter contre les changements climatiques, c’est aussi lutter contre la pauvreté et plus précisément contre la vulnérabilité. La communauté internationale en a pris conscience, mais les changements sont lents, les outils inadaptés (les communautés locales, par exemple, n’ont pas les moyens de financer ex ante des programmes qui seraient abondés ex post par les crédits carbone), et la volonté politique absente. Le fonds vert pour le climat (COP 15, 2009) qui devait mobiliser 100 milliards de dollars/an jusqu’à 2020, en faveur des pays pauvres, atteint à peine 10 milliards, et il s’agit surtout de promesses.

5. La stratégie européenne à l’épreuve

Paradoxalement, ce sont peut-être les luttes d’influence qui traversent les négociations climatiques, qui pourraient faire le succès de la COP 21. À un an de la conférence, le président des. États-Unis (où le Sénat refuse de créer un marché national du CO2) s’est engagé à réduire les émissions de carbone de 26 % en 2025.

Son homologue à Pékin a annoncé qu’en 2030, les émissions chinoises n’augmenteraient plus. Au-delà des chiffres, un peu tape-à-l’œil, c’est le signal qu’attendaient beaucoup, de la part des deux plus gros pollueurs de la planète. Et notamment l’Europe, portée par de fortes ambitions en matière de transition énergétique. N’oublions pas, souligne Patrice Geoffron, que l’énergie a été le ciment de l’Union européenne. Le Vieux Continent a aussi été le berceau de l’industrialisation, et la matrice des gaz à effet de serre.

Le volontarisme européen tient en un chiffre : réduire les émissions de 80 % en 2050 (par rapport à 1990) suppose 300 milliards d’euros d’investissement chaque année, avec l’idée de rénover les fondements de la compétitivité européenne. Cela se comprend : pour les entreprises, le prix moyen du gaz (également utilisé par la chimie) est trois à quatre fois supérieur aux prix américain ou russe, il est supérieur de 12 % au prix pratiqué en Chine. Mais il faut désormais compter avec la concurrence américaine (Tesla, par exemple, mais aussi les GAFA qui s’intéressent de plus en plus à l’énergie) et surtout chinoise. Car en 20 ans, la Chine a réduit de 40 % sa consommation d’énergie par unité de PIB. Elle entend aujourd’hui exporter ses technologies bas carbone dans le monde entier.C’est pourquoi un succès de la COP 21 serait aussi une menace pour les Européens.

D’autant que ceux-ci mènent 28 politiques bas carbone, et qu’en pesant sur la dette publique, la crise financière de 2008 a rendu plus rare l’argent public, et donc les financements de la transition énergétique. Dans le même temps, le ralentissement de l’activité a entraîné une baisse (historique) de la consommation de gaz et d’électricité, affectant la stratégie bas carbone.

6. En attente des financiers

Dans ces conditions, comment financer la transition vers une économie décarbonée ? Sachant qu’il faudrait investir dans le monde 1100 milliards de dollars/an dans les énergies propres, pour limiter la hausse de température à 2°C en 2050 ? Pour Benhamou et Hassan, la question climatique va bien au-delà d’une question de coût. « Il s’agit d’une problématique de transformation de l’économie, de mobilisations d’investissements pour lesquels le rôle du secteur financier est crucial » (p. 137). Visiblement, les marchés financiers n’ont pas encore saisi l’ampleur des enjeux. Entre 2011 et 2013, les investissements dans les énergies renouvelables ont diminué de 23 %.

De fait, les incertitudes qui pèsent sur « la répartition temporelle et spatiale des coûts et des bénéfices de l’action climatique » handicapent les acteurs financiers, qui commencent seulement à intégrer les risques du changement climatique : physique, réglementaire et financier, à l’image des stocks de pétrole, qui seraient « imbrûlables » en raison d’un plafonnement mondial des émissions (« actifs échoués »).

Des initiatives ont toutefois vu le jour, en partie sous la pression des mouvements citoyens. De nouveaux outils sont apparus, à l’image des indices boursiers alternatifs. De nouvelles stratégies d’investissement ont éclos : du retrait des actifs « néfastes pour la planète » (portefeuilles bas carbone) à un engagement actionnarial, dont les obligations vertes (green bonds) forment l’exemple le plus visible, surtout en France et en Allemagne. Mais la mobilisation du secteur financier passera par des « politiques climatiques ambitieuses et crédibles », soulignent les auteurs. Ce qui suppose un minimum de visibilité.

Si le protocole de Kyoto a entériné le cap-and-trade et un début d’engagement contraignant, la conférence de Copenhague (2009) a été un recul, et les suivantes ont fait du surplace, butant sur un obstacle majeur : une taxation uniforme du carbone dans le monde entier. Faudra-t-il manier le bâton (une taxation sur les importations de produits carbonés) pour que la lutte climatique soit un objectif partagé par tous les États ?

7. Conclusion

La lutte contre le réchauffement climatique n’est pas seulement une affaire d’ingénieurs. L’économie est pleinement impliquée. Le politique également : quelle valeur donne-t-on à un euro investi aujourd’hui en faveur du climat ?

Pour estimer les coûts qu’il faut supporter à court terme pour dégager des avantages à long terme, les économistes ont recours aux techniques d’actualisation. Le combat climatique n’y échappe pas. Le taux d’actualisation est même sous-jacent à toutes les projections.« Choisir un taux d’actualisation élevé, explique Jacques Mistral, c’est réduire aujourd’hui la valeur des avantages futurs ; choisir un taux bas, c’est rendre les avantages futurs beaucoup plus attractifs ». Dans le premier cas, le prix du CO2 est faible, il minimise les coûts du dérèglement, dans le second, il est élevé, le climat est une priorité. On a là une première idée des arbitrages à effectuer. Car si un cours peu élevé des hydrocarbures satisfait les consommateurs, il décourage la transition énergétique.

8. Zone critique

Cet ouvrage répond à une commande de l’éditeur Eyrolles à la veille de la COP 21, et son titre est « survendeur ». En réalité, ce livre examine comment les économies industrielles s’adaptent à la nouvelle réalité environnementale. Il examine l’outillage lié au prix du carbone, au cœur de la Conférence de Paris sur le climat. Les auteurs présentent les mécanismes de régulation et les enjeux géopolitiques liés au « défi climatique ». Ils précisent les conditions d’un passage à une économie décarbonée, dans lequel Jacques Mistral voit une mutation comparable à celle du fordisme au début du XXe siècle.

Dans ce cadre, on ne peut pas reprocher aux auteurs de ne pas s’être concentrés sur leur sujet. Mais peut-on évoquer la menace climatique sans mentionner l’épuisement des ressources métalliques, la déforestation, la pollution des eaux, etc., issus de la même logique capitaliste ? La réponse économique au réchauffement peut-elle se concevoir isolément ? Dans une logique de croissance infinie ?

Cette composante de la question posée n’est abordée qu’en quelques lignes à la fin de l’ouvrage. Michel Rocard souligne que « le climat n’a guère vocation à changer le capitalisme sauf s’il conduit à y supprimer l’incitation spéculative et frénétique à une surindustrialisation pollueuse et gaspilleuse. Il y a beaucoup à faire avant d’en arriver là ».

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Jacques Mistral (Dir.), Le climat va-t-il changer le capitalisme ?, Paris, Eyrolles 2015.

Ouvrages de Jacques Mistral – La science de la richesse, Paris, Gallimard, 2019.– Guerre et paix entre les monnaies, Paris, Fayard, 2014.– Avec Christian Chavagneux, Peut-on réguler la finance mondiale ? in L'État pyromane, Paris, éditions Delavilla, 2010.– Economic vertigo – Choses vues en Amérique à l'usage de la France, Paris, Perrin, février 2008.– La Troisième révolution américaine, Paris, Perrin 2008.– La Raison du plus fort. Les paradoxes de l’économie américaine, en codirection avec Jean-Marie Chevalier, Paris, Robert Laffont, 2004.

Autres pistes– Le rapport du GIEC à la veille de la COP 21 : http://leclimatchange.fr/– « Changeons le système, pas le climat » : https://anv-cop21.org/ (une approche critique du « défi climatique »)

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