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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Le Maître ignorant

de Jacques Rancière

récension rédigée parLucia PopaDoctorante en sociologie de l’art (EHESS).

Synopsis

Philosophie

Qu'est-ce qu’un bon maître ? Et quelle est sa vertu fondamentale ? Joseph Jacotot, professeur de littérature française exilé en Hollande, trouva les réponses à ces questions par hasard. Ses étudiants flamands dont il ne connaissait pas la langue ont appris le français par l’intermédiaire d’un ouvrage bilingue publié aux Pays-Bas. Il ne leur avait rien enseigné et pourtant ils ont appris à s’exprimer correctement en français. Véritable biographie philosophique, Le maître ignorant est un hommage que Jacques Rancière a rendu à ce professeur atypique. Selon les thèses du livre, on peut apprendre seul et un ouvrier pauvre peut enseigner aux autres ce qu’il ignore.

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1. Introduction

Jacques Rancière a structuré Le Maître ignorant en cinq chapitres, comme indiqué dans le sous-titre Cinq leçons d’émancipation intellectuelle, dans lesquels il brosse progressivement les méthodes d’un « anti-maître ». Le philosophe a d’abord commencé par un travail d’archives, en donnant une nouvelle vie aux publications presque oubliées de Joseph Jacotot. Ensuite, il a enrichi l’histoire de Jacotot en ajoutant des éléments supplémentaires, issus d’une synthèse originale de philosophie, politique et fiction. Après avoir découvert par hasard que l’on pouvait enseigner ce que l’on ignorait, le personnage philosophique de Rancière a commencé à élaborer sa théorie radicale fondée sur le postulat de l’égalité des intelligences. Selon Jacotot, les explications des maîtres finissent par abrutir l’audience, car elles donnent la mesure de son incapacité intellectuelle. La vraie émancipation intellectuelle de l’élève se produit uniquement quand le maître encourage sans cesse celui-ci à apprendre par lui-même, sans médiateur entre lui et les livres. La qualité essentielle d’un bon maître, c’est d’agir comme s’il était ignorant, donc d’essayer de ne transmettre aucun savoir, tout en veillant, néanmoins, sur la détermination de l’élève. Rancière affirme que, grâce à cette méthode, un père de famille pauvre et ignorant serait capable d’aider ses enfants à apprendre n’importe quelle discipline.

2. L’histoire du professeur qui enseigna ce qu’il ignorait

Entre 1694 et 1696, l'écrivain français, Fénelon, composa le roman pédagogique Les Aventures de Télémaque en vue de l’initiation à la morale et à la politique du Duc de Bourgogne, dont il était le précepteur. Pendant plusieurs siècles après sa parution en 1699, le livre a constitué une référence incontournable dans les traités d’éducation, comme Émile de Rousseau (1762) ou Manuel de l’émancipation intellectuelle (1841) de Joseph Jacotot. C’est à partir de ce texte que Jacotot, professeur de littérature française et révolutionnaire en exil aux Pays-Bas, essaya d’enseigner le français à ses étudiants flamands de l’université de Louvain, dans les années 1820. Comme il ne connaissait pas leur langue, Jacotot leur a demandé, par le truchement d’un interprète, de lire Les Aventures de Télémaque en édition bilingue. En pratiquant une gymnastique intellectuelle d’aller-retour entre l’original et la traduction, les étudiants étaient censés lire plusieurs fois ce roman, répéter ce qu’ils avaient appris et enfin écrire en français leurs réflexions sur le livre. Jacotot fut étonné de constater le résultat de cette expérience : les étudiants étaient capables de lire, parler et écrire correctement en français, sans leur avoir transmis aucun savoir. Son rôle était de leur avoir demandé de s’appliquer à ce travail en autodidacte. Le professeur en déduisit que l’on pouvait dissocier l’acte du maître qui demande l’accomplissement d’une tâche de la possession du savoir. Pour valider cette hypothèse, Jacotot essaya d’aider d’autres étudiants à apprendre des disciplines qu’il ignorait en employant la même « anti-méthode » : il connût systématiquement un succès incontestable. Par conséquent, il était possible qu’un ignorant aide un autre ignorant à apprendre ce qu’il ne savait lui-même et qu’un illettré permette à un autre illettré d’apprendre à lire. Un « maître ignorant » n’est donc pas un imposteur, mais plutôt quelqu’un qui aide les autres à apprendre sans essayer de leur transmettre des connaissances. Jacotot a recueilli ses réflexions sur l’éducation dans plusieurs livres, le plus cité restant celui intitulé Méthode d’enseignement universel (1823), dont les postulats sont les suivants : toutes les intelligences sont égales ; tout homme peut enseigner, et même enseigner ce qu’il ne connaît pas lui-même ; on peut s’instruire tout seul.

Manifestement, constata Rancière, le vrai thème d’intérêt de Jacotot n’était pas l’instruction, mais plutôt « l’émancipation : que tout homme du peuple puisse concevoir sa dignité d’homme, prendre la mesure de sa capacité intellectuelle et décider de son usage » (p. 32). Ce professeur de littérature française avait déjà été évoqué dans l’œuvre de Rancière, notamment dans La nuit des prolétaires (1981). Rancière superpose l’histoire et les thèses philosophiques de Jacotot à sa propre vision sur l’éducation, dont l’enjeu majeur est celui de « penser autrement l’égalité […] renversant la logique habituelle d’une société à la recherche de l’égalité » (Greco, pp. 13-14).

3. Le postulat de l’égalité des intelligences

Dans Le Maître ignorant, Rancière conteste à la fois les thèses de Pierre Bourdieu sur l’éducation et la philosophie pédagogique républicaine, car selon lui, dans les deux cas, l’égalité des individus ne constitue pas un point de départ, mais plutôt un objectif, et elle est conditionnée par l’appropriation du savoir.

Inspiré par la Méthode d’enseignement universel de Joseph Jacotot, Rancière opère un déplacement subversif en dénonçant l’illusion d’une égalité fondée sur des inégalités intellectuelles : « ce qui abrutit le peuple, ce n’est pas le défaut d’instruction, mais la croyance en l’infériorité de son intelligence » (p. 68). La philosophie pédagogique selon laquelle l’élève devrait être confronté en permanence par le maître à ses propres lacunes et faiblesses intellectuelles et les surpasser progressivement emploie la méthode la plus « abrutissante », car elle donne à l’élève le sentiment de sa propre infériorité. « Il y a abrutissement là où une intelligence est subordonnée à une autre intelligence. L’homme – et l’enfant en particulier – peut avoir besoin d’un maître quand sa volonté n’est pas assez forte pour le mettre et le tenir sur sa voie. Mais cette sujétion est purement de volonté à volonté » (p. 25). Selon Rancière, cette méthode d’enseignement aide à la reproduction des inégalités, car elle fait douter l’élève de sa puissance d’apprendre une discipline sans intermédiaire et le situe dans une position d’infériorité et dépendance intellectuelle de son maître.

Pour sortir de l’illusion, il faut emprunter un autre chemin en affirmant l’égalité des intelligences, au point de départ et non pas après l’exercice d’une méthode pédagogique progressive. Dans Le Maître ignorant, l’égalité prend la forme d’un axiome, d’un impératif : « Sachez l’égalité des intelligences et rapportes-y tout le reste. Telle est bien, en effet, la fonction d’un axiome : tout puisse y être rapporté. Que tout ce qui se fait à partir de lui le vérifie, le déploie, en déplie les conséquences » (Douailler, p. 40). Cette idée sous-tend la thèse du livre. Rancière n’envisage pas de prouver que tous les êtres humains peuvent devenir des génies, mais plutôt d’affirmer la capacité de chacun de s’émanciper intellectuellement et d’apprendre une grande variété de disciplines par soi-même sans passer par l’instruction.

4. Les explications « abrutissantes » et l’émancipation intellectuelle

Dire que l’on ne peut pas comprendre un ouvrage sans explications supplémentaires ou que l’on a besoin d’instruction pour apprendre à sculpter ou à jouer d’un instrument signifie, pour Rancière, obéir à la logique inégalitaire selon laquelle le monde serait divisé en intelligents et non intelligents, supérieurs et inférieurs, savants et ignorants.

Paradoxalement, le philosophe ne plaide pas pour la suppression de l’autorité pédagogique, car il opère une distinction fondamentale entre la soumission d’une intelligence et celui d’une volonté. Un bon maître renforce systématiquement la volonté d’apprendre de ses élèves et veille à ce qu’ils exercent pleinement leurs capacités intellectuelles, mais il n’essaie de leur transmettre aucun savoir. En effet, les projets d’instruction et les explications qu’un maître serait tenté de placer entre ses élèves et les livres sont autant de pièges qui mènent à « l’abrutissement » : « Dans l’acte d’enseigner et d’apprendre il y a deux volontés et deux intelligences. On appellera abrutissement leur coïncidence » (p. 26).

Selon Jacotot et Rancière, la pédagogie est un « abrutissement » car, par l’enseignement, qui est toujours vertical, le maître postule que ses élèves sont inférieurs ou ignorants. Cela lui permet de jouer un rôle dominant. Même si le système scolaire envisage la réduction des inégalités, en effet, la transmission du savoir par l’instruction reproduit l’ordre politique et social existant. Ainsi, l’enseignement multiplie sans cesse l’image d’un monde fortement hiérarchisé, dans lequel certains s’emparent de l’autorité et les autres obéissent aux ordres : « On instruit les recrues que l’on enrôle sous sa bannière, les subalternes qui doivent pouvoir comprendre les ordres, le peuple que l’on veut gouverner – à la manière progressive, s’entend, sans droit divin et selon la seule hiérarchie des capacités » (p. 32). L’explication accomplit « une tâche fondamentalement régulatrice », parce qu’elle catégorise et hiérarchise.

Néanmoins, l’expérience a permis à Jacotot de constater que si quelqu’un veut apprendre il peut le faire sans « maître explicateur » : ce qui affaiblit une personne ce n’est pas son manque d’instruction, mais la méprise de son intelligence et la croyance dans une hiérarchie intellectuelle. L’émancipation est possible lorsque l’on accepte l’égalité des intelligences comme point de départ.

5. Qu’est-ce qu'un maître ignorant ?

Les élèves de Jacotot avaient appris sans maître « explicateur », mais non pas pour autant sans maître. « Ils ne savaient pas auparavant, et maintenant ils savaient. Donc Jacotot leur avait enseigné quelque chose. Pourtant il ne leur avait rien communiqué de sa science » (p. 25).

La relation entre le professeur de français et ses élèves était émancipatrice parce qu’elle s’appuyait sur le postulat de l’égalité des intelligences et n’obéissait pas à une vision hiérarchisée de l’éducation. Mais comment définir alors, dans ce contexte, le concept d’autorité ? Comment expliquer le rôle du maître qui n’enseigne rien ? Selon Alain Badiou, ce paradoxe pourrait être compris comme une tension entre deux postulats : « toute maîtrise est une imposture » et « tout lien suppose un maître » (Badiou, p. 123). Si le premier postulat est imprégné d’éléments anarchistes et utopiques qui jalonnent l’œuvre de Rancière, le deuxième est moins radical et témoigne même d’une certaine reconnaissance pour les mérites des institutions de formation.

Ce paradoxe est employé pour introduire la vision, selon Rancière, de la société idéale, entendue comme une « communauté des égaux » où chacun peut aider les autres à apprendre ce qu’il ignore. Toute personne émancipée par un « maître ignorant », c’est-à-dire affranchie de ses complexes d’infériorité intellectuelle, sera capable, à son tour, d’émanciper d’autres individus. Rancière va encore plus loin : chaque émancipé pourra aider n’importe quelle audience à apprendre n’importe quelle discipline. Le maître devrait juste répéter sans cesse à l’élève qu’il est capable de comprendre par lui-même et vérifier systématiquement sa détermination : « Ce que le maître ignorant doit exiger de son élève, c’est qu’il lui prouve qu’il a étudié avec attention » (p. 55).

Ce raisonnement ajoute à la question éducative une dimension politique : en effet, selon Rancière, l’émancipation intellectuelle est surtout une méthode pour les pauvres qui s’oppose à la l’instruction prodiguée par l’école. Le refus de l’ordre hiérarchique et le rejet de la pression sociale qui produit parfois des complexes d’infériorité permettent à l’ouvrier ou au paysan de s’émanciper. Instruire les pauvres signifie leur donner la mesure de leur incapacité et à cause de cela, au lieu de réduire les distances, l’école les reproduit. En revanche, la méthode de Jacotot et Rancière permet aux pauvres non seulement de refuser la domination et de s’émanciper, mais aussi d’aider d’autres personnes à s’émanciper.

6. Conclusion

Audacieuses et originales, les thèses de Joseph Jacotot revisitées par Jacques Rancière proposent une pédagogie alternative, enrichie de nuances anarchistes et utopiques. L’auteur du Maître ignorant dénonce l’instruction progressiste qui reproduit les inégalités sociales au lieu de les estomper et propose une méthode d’émancipation censée aider notamment les classes sociales défavorisées à reprendre confiance dans leurs capacités intellectuelles.

De nombreux intellectuels ont commenté cette référence incontournable dans la philosophie de l’éducation, appréciant à la fois les idées radicales et le style élégant de l’écriture de Rancière.

7. Zone critique

Dès sa parution, Le Maître ignorant a suscité beaucoup de réactions admiratives dans les cercles intellectuels français et d’ailleurs, mais l’efficacité de l’« anti-méthode » pédagogique a fait polémique et reste toujours à reconsidérer. D’abord, l’histoire du professeur de français exilé en Hollande qui a inspiré le livre de Rancière semble partiellement idéalisée. Le philosophe s’appuie sur des archives qui racontent l’histoire de Joseph Jacotot, sans essayer pour autant de questionner certains aspects importants de son expérience pédagogique. Qui étaient les élèves de Jacotot et à quel milieu social appartenaient-ils ? Que sont-ils devenus ?

Ensuite, la philosophie pédagogique décrite est plutôt utopique et apparentée à la vision anarchiste d’une communauté sans maîtres, dont les membres égaux sont autodidactes et s’autogouvernent. Mais le postulat de l’égalité des intelligences est remis en question par des exemples comme le cas des enfants nés avec des troubles neurologiques graves ou certaines victimes d’accidents qui perdent brusquement une partie de leurs capacités intellectuelles. Rancière semble minimiser également l’importance du cadre psychosocial du développement de l’enfant, malgré les preuves fournies par la psychologie infantile et la sociologie de l’éducation.

Enfin, la thèse de Rancière peut renforcer de manière paradoxale l’argument méritocratique typiquement néo-libéral : si tout le monde peut apprendre par soi-même quelle que soit discipline, alors c’est de leur faute si certains persistent dans l’ignorance.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Le maître ignorant. Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, Paris, Fayard, 1987.

Du même auteur

– La Nuit des prolétaires. Archives du rêve ouvrier, Paris, Fayard, coll. « L’Espace politique », 1981 (réédition poche, Hachette Pluriel, 1997 et 2012).– Le Philosophe et ses pauvres, Fayard, 1983 (réédition poche, Flammarion Champs, 2007 et 2010).– La Haine de la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005.

Autres pistes

– Alain Badiou, Rancière et la communauté des égaux, dans Abrégé de métapolitique, Paris, Le Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 1998.– Maria Beatriz Greco, Rancière et Jacotot. Une critique du concept d’autorité, Paris, Éditions L’Harmattan, coll. « La Philosophie en commun », 2007.– Le Maître ignorant (dossier), dans Le Télémaque, n° 27, Caen, Presses universitaires de Caen, 2005.

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