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Les révoltes du ciel

de Jean-Baptiste Fressoz & Fabien Locher

récension rédigée parPierre BoucaudAgrégé d’histoire et docteur en histoire médiévale (Paris IV).

Synopsis

Histoire

Un grand optimisme marque la conquête du Nouveau Monde, celui de pouvoir adoucir les climats rudes qui y règnent ou de modérer les pluies tropicales par l’agriculture. Pourtant, des voix alarmistes s’élèvent bientôt, qui dénoncent les effets du déboisement sur le climat, dans les colonies comme dans les métropoles. Au XVIIIe et au XIXe siècle, la science est convoquée par l’autorité politique pour déterminer le rôle de l’arbre sur le cycle de l’eau, donc l’impact des prélèvements humains sur la forêt. Puis l’absence de consensus, une moindre dépendance à l’égard du bois et la confiance dans la stabilité de l’atmosphère éclipsent la question. L’agir humain est dédouané, du moins jusqu’aux années 1950-1970, lorsque la prise en compte de l’effet de serre et la dénonciation des rejets industriels contribuent à l’accuser à nouveau.

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1. Introduction

En 2007, l’Union africaine initiait un programme ambitieux : établir une « Grande muraille verte » de l’Atlantique à la mer Rouge pour contrer la désertification. Le projet « Reverdir le Sahel », porté par l’association Agroécologie et Solidarité, participe de cet élan. La prise de conscience écologique favorise en tout cas des initiatives à toutes les échelles.

De plus, elle est générale. Des Andes à la Chine en passant par Israël et la Cisjordanie, les rideaux d’arbres et les expérimentations agronomiques se multiplient, plus ou moins efficacement, pour pallier les déficits en eau et freiner l’érosion des sols. Quels que soient les mécanismes naturels auxquels se heurte le développement des sociétés, l’on s’efforce aujourd’hui d’apporter des solutions certes techniques, mais également politiques, économiques et sociales aux problèmes climatiques.

Cependant, le lien entre climat et sociétés, l’hypothèse d’un changement climatique, voire l’impact de l’activité humaine sur le climat ne constituent pas une préoccupation nouvelle. La colonisation, entamée au XVe siècle, stimule en effet l’intérêt des nations européennes pour ce sujet, dont le monde postcolonial a hérité.

Des « territoires sauvages » exploitables par le colon à la planète complètement anthropisée que les acteurs du Sommet de Rio (1992) déclarent en danger, le climat questionne l’impact de l’action humaine sur les grands équilibres écologiques. L’agir humain peut-il améliorer le climat ? À l’inverse, contribue-t-il à le dégrader ou bien le climat obéit-il à des lois indépendantes de l’action des hommes ? D’ailleurs, plus simplement, le climat change-t-il ?

2. Du stress colonial à l’indifférence climatique

La géographie ptoléméenne, qui prévaut encore au XVIe siècle, utilise les notions antiques de « climat » et de « zone » plus ou moins habitable, mais une vision moderne du monde, mieux informée grâce aux grandes découvertes, se fait jour. Celle-ci n’occulte cependant pas l’injonction biblique ordonnant à l’homme de dominer la Terre et au chrétien de sauver les âmes, des exigences que le colonisateur se propose d’assumer.

Et puisque, par ailleurs, on est persuadé que les peuples sont forgés par le climat, conviction que défend par exemple l’historien Jean Bodin (†1596), on établit un lien entre le caractère tempéré du climat qui règne en Europe occidentale et la civilisation qui s’y est épanouie, d’autant plus qualitative qu’elle est éclairée par les lumières de la foi et de la raison.

De là à penser que le colon peut, grâce à ses talents, améliorer le climat des territoires conquis, il n’y a qu’un pas, que franchit aisément Gonzalo Fernández de Oviedo y Valdés (†1557), auteur d’une Histoire générale et naturelle des Indes, ouvrage dans lequel ce dernier fait état de l’amélioration notable du climat mexicain sous l’effet de la mise en valeur agricole, œuvre des colons. Du côté des Français, déjà vers 1630, on croit déceler les signes d’un climat plus doux en Nouvelle-France (le Canada). En 1747, Benjamin Franklin souligne « l’action civilisatrice des pionniers » (p. 94), qui profite au climat. Thomas Jefferson confie même en 1781 son sentiment que l’amélioration du climat fait déjà un peu blanchir ses esclaves noirs ! Bref, « un climat différent forme une nouvelle espèce » (cité p. 51), concluent Jean-Baptiste Moreau et Antoine Montyon dans Recherches et Considérations sur la population de la France (1778). Le « patriotisme climatique » (p. 93) donne alors sa pleine mesure. Pourtant, cette idéologie optimiste de l’« amélioration climatique » (p. 33) ou Improvement (p. 34) coexiste avec une angoisse diffuse et commence à faire débat.

Et si l’homme était plutôt en train d’altérer le climat ? Ainsi, un certain Henry Nicholson observe dès 1676 que l’Irlande, exploitée par le colon anglais, est pourtant « moins peuplée et moins bien cultivée qu’elle ne l’était auparavant » (cité p. 36). D’autres relèvent les mentions antiques d’un gel récurrent du Tibre et y voient la preuve qu’un climat plus froid a fortifié les Romains. C’est le cas de Jean-Baptiste Dubos (†1742) qui, dans ses Réflexions critiques sur la poésie et la peinture (1719), souligne la concomitance d’un assèchement du climat en Italie et de la décadence morale des Romains.

Il faut, pour terminer sur ce point, rappeler que les interactions entre l’homme et le climat sont appréciées par des sociétés très vulnérables aux effets des aléas climatiques. Or cette sensibilité s’estompe nettement à la fin du XIXe siècle. La sortie du Petit Âge glaciaire, un minimum thermique qui affecte l’Europe du XIVe siècle aux années 1860 et la fin des crises frumentaires réduisent l’impact des aléas climatiques sur la vie sociale. Que l’action humaine affecte ou non le climat, voilà qui importe moins, désormais. Pourtant, il n’empêche qu’à partir du XVIe siècle, fournir une réponse à cette question avait paru conditionner l’affirmation des puissances européennes, au point que l’on sollicita la science pour étayer la possibilité même d’une évolution du climat.

3. Science moderne et changement climatique

Dans l’Europe des XVIe-XVIIIe siècles, on admet volontiers l’idée que le colon, missionné par le Tout-Puissant, est arrimé à une civilisation supérieure aux cultures indigènes. Tout le montre, estime-t-on, y compris le climat initial des colonies, dont la rigueur peut s’expliquer par une mise en valeur agricole inexistante ou insuffisante chez les peuples autochtones. Il règne en effet dans les métropoles européennes un climat plus tempéré, manifestement conditionné par la civilisation qui s’y est épanouie. Cela prouve aussi que le climat peut évoluer.

En produire la démonstration scientifique favoriserait donc les intérêts du colon. L’enquête, sur ce plan, commence dès le XVIIe siècle. Il importe de souligner que, d’emblée, celle-ci intègre la notion de changement global dont, de toute évidence, « l’époque contemporaine n’a pas le privilège » (p. 12).

Le climat peut-il évoluer de manière notable ? Les savants de l’époque moderne répondent massivement par l’affirmative. Le naturaliste Buffon (†1788), par exemple, considère dans les Époques de la nature (1780) que le climat n’a cessé de se refroidir depuis que la Terre s’est formée, selon lui 70 000 ans plus tôt. De fait, les épisodes froids des années 1709, 1776 et 1788-1794 tendent à lui donner raison. En outre n’a-t-on pas découvert des plantes tropicales fossilisées en Angleterre même ? Par conséquent, le climat se rafraîchit et s’humidifie. On observe d’ailleurs que la température des caves de l’Observatoire de Paris, que l’on croyait constante, baisse légèrement au cours du XVIIIe siècle. Toutefois, on s’aperçoit que les instruments de mesure ne sont pas totalement fiables.

On cherche donc à les perfectionner. Les informations météorologiques, passées et présentes, sont recueillies et sériées. Une histoire du climat prend place dans le champ disciplinaire historique et en 1792, l’abbé Théodore Mann publie à Bruxelles son Mémoire sur les grandes gelées, mais pour affirmer que les hivers rigoureux semblent avoir été plus fréquents dans les temps lointains, ce qui tendrait à prouver que la Terre se réchauffe, à l’opposé de ce qu’affirme Buffon.

4. L’apport de la glaciologie et de l’astrométéorologie

De fait, mesurer la température ou placer sa confiance dans la mémoire individuelle et dans les témoignages épars qu’offrent les chroniques ne suffit pas. Il faut diversifier les sources d’information. Les Suisses prennent ainsi l’initiative d’étudier les glaciers, contribuant par la même occasion au développement de la glaciologie. Ils remarquent que ces derniers sont en expansion ou en recul lors de phases relativement brèves et soulignent la variabilité du climat, sans être en mesure de démontrer l’hypothèse d’une évolution climatique globale.

Au moins les météorologues proposent-ils dès les années 1770 la notion de « tendances lentes » (p. 56) vérifiables sur quelques décennies. Cependant, l’étude des glaciers permet au mieux de constater des fluctuations probablement dues à une évolution climatique, mais le lien entre les glaciers et le climat n’est pas davantage explicité. Parmi les savants de cette époque, Louis Cotte (†1815), à Montmorency, a en outre l’idée de corréler le climat aux astres, plus exactement aux influences réciproques de la Terre, du Soleil et de la Lune. Les astrométéorologues s’appuient eux-mêmes sur des séries de données désormais moins discontinues. Le marquis Giovanni Poleni (†1761), astronome à l’observatoire de Padoue, recueille ainsi pour les années 1725-1768 des valeurs que son confrère Giuseppe Toaldo (†1797) peut ensuite exploiter. Ce dernier a même l’intuition que la connaissance du climat passé permettrait peut-être de prévoir le climat futur. En tout cas, la climatologie historique est née.

Certes, les astrométéorologues ne parviennent pas plus que les glaciologues à faire émerger le consensus au sujet du changement global, mais leur domaine d’expertise couronne tout de même les progrès de la météorologie moderne en questionnant les modifications subies par l’atmosphère. Pour l’heure, toutefois, une conviction s’impose encore et oriente des choix politiques ou économiques jusqu’en plein XXe siècle : l’importance de l’arbre comme régulateur du climat.

5. L’arbre, l’eau et les sols

Le colon prétend agir favorablement sur le climat à travers sa gestion de l’arbre. Or à Madère, dès 1510, la production de sucre s’effondre parce que le bois, nécessaire à la cuisson du jus de canne, commence à manquer. La monoculture de type esclavagiste montre sa fragilité, apportant la preuve que le colon peut provoquer sa propre perte en surexploitant la forêt et que l’économie coloniale n’est pas toujours méliorative sur le plan des équilibres naturels.

D’autre part, une légende fait état des prouesses de l’« arbre saint » (p. 22) qui, sur l’île de Fer, aux Canaries, est réputé attirer les nuages et offrir la seule source d’eau douce de l’île. Au gré des intérêts coloniaux, il s’agit donc d’éclaircir le couvert forestier au bénéfice de l’agriculture, ce qui permet, pense-t-on, d’adoucir un climat trop rude, comme le rappelle encore en 1818 l’agronome écossais John Sinclair (†1835), ou bien au contraire de l’étendre afin d’assurer l’approvisionnement en eau, qui dépend du climat. Dans les deux cas, l’arbre apparaît comme un régulateur-clé.

Les savants soulignent en effet le rôle de l’arbre dans le cycle de l’eau. Dès la fin du XVIIe siècle, émerge l’idée que l’homme peut altérer le climat en détraquant ce cycle par un déboisement excessif, auquel les administrateurs eux-mêmes finissent par s’opposer. Mais l’argument climatique est parfois un leurre au service d’autres enjeux, comme le montre le cas de l’intendant Pierre Poivre (†1786). De 1767 à 1772, ce dernier prétend mettre en œuvre une politique de protection de la forêt sur l’île de France (île Maurice). Or, il semble aujourd’hui que la forêt n’y avait pas régressé de manière préoccupante et que Poivre, sur ordre du roi, avait surtout reçu mission d’orienter la ressource en bois vers la construction navale pour conforter la présence française dans l’océan Indien, face à l’Anglais.

La manipulation perdure jusqu’au XXe siècle : Anglais et Français accablent l’Indien et l’Arabe pour leurs prétendues atteintes à la forêt, ce qui engendre la mise en place, innovante, d’institutions de gestion forestière comme l’Indian Forest Service (1864) et la Ligue du reboisement de l’Algérie (1881), qui servent les intérêts des colons. Mais là, c’est plutôt pour souligner le rôle de l’arbre dans la fixation des sols, qui est également une obsession vers 1930 aux États-Unis, traumatisés par le Dust Bowl. « Une collapsologie chasse l’autre » (p. 212), même si, en l’occurrence, cela favorise ici les progrès de la pédologie.

6. Le thème de la forêt dans les métropoles colonialistes

Le débat fait également rage en métropole, surtout en France où, sous l’influence des Études de la nature (1784), ouvrage de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre (†1814), l’arbre est crédité d’une fonction privilégiée dans l’ordre naturel divinement institué. Or la forêt est au cœur d’un conflit entre les usages communautaires des populations rurales et les propriétaires, dont les députés servent les intérêts en dérégulant l’exploitation forestière privée par les lois du 28 septembre 1791.

Du Consulat aux années 1860, le thème de la protection de la forêt, surtout celle de montagne, oppose les Libéraux et les tenants d’une fonction régulatrice de la forêt. Ces derniers, perméables à un certain « déclinisme climatique » (p. 132), peuvent s’appuyer sur le travail de Jean-Baptiste Boussingault (†1887), qui souligne dans un livre marquant, Économie rurale (1841), l’impact potentiellement délétère de l’agir humain sur la nature.

Au demeurant, l’utilisation du charbon et du pétrole ainsi que les progrès techniques, en particulier la fabrication de coques de navires en métal dès 1860, relativisent l’importance de la forêt. Ajoutons qu’au même moment, le débat scientifique marginalise ce facteur en invoquant d’autres causes au changement climatique, plus que jamais controversé, avant que de nouveaux champs du savoir, comme la sociologie, n’appréhendent l’homme à distance des déterminismes naturels.

7. L’atmosphère : nouveau paradigme

Si aucun consensus ne se dégage, au XIXe siècle encore, quant à la réalité même du changement climatique global, de nouvelles pièces sont pourtant versées au dossier. Par exemple, à quoi faut-il attribuer le temps épouvantable de 1816, « l’année sans été » (p. 103) ? Dans la ligne de la météorologie astronomique, les Suisses évoquent la possible influence des taches solaires, il est vrai spectaculaires à ce moment-là.

Finalement, le comte de Volney (†1820) identifie la raison exacte du phénomène en incriminant l’éruption du Tambora (10 avril 1815), un volcan situé sur l’île de Sumbawa, en Indonésie. On réalise ainsi de manière plus nette que des processus affectant l’atmosphère sont à l’origine de modifications du climat et qu’il convient d’orienter les investigations dans ce sens : « L’émergence d’une rationalité météorologique moderne s’est jouée à l’ombre du Tambora » (p. 116).

Évidemment, on ne manque pas d’observer que cet aléa présente un caractère accidentel. Toutefois, l’exception, quelle que soit sa nature, est trop fréquente pour ne pas alimenter le débat. En 1820, par exemple, la vague de froid est exceptionnelle. L’enquête diligentée par le pouvoir auprès des préfets pour l’expliquer n’est pas concluante. Elle se prolonge tout de même durant plusieurs décennies par un examen approfondi des épisodes climatiques extrêmes au cours de l’histoire. Certes, on relève le cas emblématique de la viticulture, pratiquée en Angleterre au XIIe siècle puis abandonnée faute de conditions favorables.

Mais a contrario, l’examen des bans de vendange en Bourgogne, conservés depuis le XIVe siècle, ne permet pas de démontrer une tendance nette au changement climatique au-delà de variations mineures, même si l’on finit par admettre que des glaciers gigantesques, dans un très lointain passé, ont durablement recouvert une partie de l’Europe. On s’émeut aussi des crues centennales de 1840 et 1856 dans les bassins de la Saône et du Rhône, mais la discussion piétine et le consensus se fait attendre, comme le souligne encore en 1903 Julius Ferdinand von Hann (†1921) dans son manuel de climatologie, titré Handbuch der Klimatologie.

À défaut, les États se dotent d’organismes de météorologie, par exemple l’Autriche-Hongrie (1851), les États-Unis et la France (1878). Manifestement, la preuve qu’un dérèglement de l’atmosphère généré par l’action humaine peut entraîner un changement climatique se fait encore attendre.

8. Effet de serre

Il faut bien reconnaître que les sociétés industrielles, moins sensibles aux fureurs climatiques, relèguent cette question au second rang des préoccupations, au moment même où de nouvelles découvertes en confortent la pertinence. Joseph Fourier (†1830) souligne ainsi le rôle des gaz dans la température de l’atmosphère.

Il esquisse ce que l’on nommerait plus tard l’« effet de serre », que décrit le Suédois Svante Arrhénius (†1927) en 1906. Jacques-Joseph Ebelmen (†1852) démontre pour sa part la fonction du gaz carbonique dans la formation des roches et Théophile Schloesing (†1919), de son côté, celle des océans comme régulateur de l’atmosphère : « Dans le dernier tiers du XIXe siècle, l’idée s’impose donc que l’atmosphère est stable grâce à la vie, aux roches et aux océans » (p. 221). Pour autant, on n’en tire pas immédiatement les leçons adéquates et surtout, on ne s’inquiète pas des rejets industriels. Svante Arrhénius lui-même, dans L’Évolution des mondes (1910), observe bien la croissance importante de la consommation de charbon, mais cela ne le perturbe pas. Au contraire, il estime que les émissions de carbone occasionnées par l’activité industrielle permettront d’éviter un nouvel âge glaciaire.

Pour un peu, les usines contribueraient à maintenir un climat sain ! La désertification, signe d’un réchauffement, n’est pas davantage appréhendée comme un phénomène préoccupant. Le naturaliste Théodore Monod (†2000) note ainsi en 1950 qu’il s’agit là, concernant le Sahara, d’un processus ancien et qu’il serait hâtif d’établir un lien entre l’aridification de cette zone et le rôle de la forêt sur les pluies.

Le temps de la prise de conscience est pourtant proche. En effet, dès les années 1950, aux États-Unis, les savants Gilbert Plass, Edward Teller et Harrison Brown font savoir que l’augmentation du taux de CO2 dans l’atmosphère risque bel et bien de modifier le climat. Parallèlement, des procédés techniques de plus en plus perfectionnés améliorent la fiabilité des indicateurs.

On peut même parler d’un « colossal effort collectif d’observation, d’analyse et de modélisation » (p. 226), sur la base duquel une conscience environnementale émerge véritablement à partir des années 1960-1970. Mais l’heure des décisions les plus difficiles à prendre pour conjurer le pire ne tarde-t-elle pas encore ?

9. Conclusion

Porté par la certitude de sa supériorité culturelle, de sa vocation à dominer le reste du monde pour son bien et de son aptitude à améliorer le climat par son action, le colon se heurte bientôt à une interrogation gênante : pourrait-il également dégrader le climat, dont la variabilité imputable à l’agir humain serait ainsi démontrée ? Après une longue phase d’optimisme, la fin du XVIIIe siècle inaugure sur ce point le temps de l’angoisse, dans les métropoles comme dans les colonies.

De son côté, la science, convoquée pour justifier les bienfaits climatiques de la colonisation, peine durant trois siècles à démontrer la réalité même d’un changement climatique global. Longtemps préoccupée par l’importance de l’arbre, elle finit par mettre en évidence des facteurs jusque-là sous-estimés, voire méconnus, et braque les projecteurs sur une donnée nouvelle : les causes des modifications de l’atmosphère. Un changement global devient possible dans le cadre d’un processus complexe qui accorde une place prépondérante aux gaz à effet de serre, que l’activité industrielle contemporaine rejette massivement dans l’atmosphère.

10. Zone critique

Le débat sur le changement climatique est ancien et complexe. Le mérite d’en porter les grandes lignes à la connaissance du public dans cet ouvrage est à mettre au crédit des auteurs. En effet, les très nombreuses publications consacrées au réchauffement climatique et aux sommets internationaux que ce dernier a suscités depuis une trentaine d’années ne doivent pas faire oublier que l’on traite ici une question héritée du monde moderne.

Doté d’un riche appareil critique, cet ouvrage de 304 pages exploite une bibliographie abondante et variée, matière première d’une synthèse particulièrement réussie, et surtout bienvenue. Tout en enrichissant l’histoire des sciences d’un titre supplémentaire, Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher rendent un précieux service aux contemporains : les aider à prendre conscience du fait que les enjeux du changement climatique global, mieux explicités au moyen des acquis scientifiques les plus récents, résultent d’une problématique inséparable de l’histoire politique, économique, sociale et culturelle. Qui plus est, le projet des auteurs est servi par un style clair, apte à bien souligner les étapes de cette longue histoire.

11. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher, Les révoltes du ciel. Une histoire du changement climatique, XVe-XXe siècle, Paris, Éditions du Seuil, 2020.

Des mêmes auteurs– Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, Paris, Éditions du Seuil, 2012.– Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’événement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Éditions du Seuil, 2013.– Jean-Baptiste Fressoz et alii, L’ère de l’homme. La culture du risque en question, des inondations aux débordements nucléaires, Paris, La Dispute, 2013.– Jean-Baptiste Fressoz, Fabien Locher et alii, Introduction à l’histoire environnementale, Paris, La Découverte, 2014. – Fabien Locher, Le savant et la tempête. Étudier l’atmosphère et prévoir le temps au XIXe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.– Fabien Locher (dir.), La nature en communs. Ressources, environnement et communautés, France et empire français, XVIIe-XXIe siècles, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2020.– Frédéric Graber et Fabien Locher, Posséder la nature. Environnement et propriété dans l’histoire, Paris, Éditions Amsterdam, 2018.

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