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Éthique animale

de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer

récension rédigée parThéo JacobDocteur en sociologie à l'EHESS, chercheur associé aux laboratoires PALOC (IRD-MNHN) et CRH (EHESS)

Synopsis

Philosophie

Dans cet ouvrage, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer présente l’« éthique animale ». Venu des pays anglo-saxons, ce courant réfléchit au statut moral des animaux et à notre responsabilité vis-à-vis de leur souffrance. À travers l’histoire des débats philosophiques qui ont entouré la question de l’exploitation animale, et en dressant un tableau de la situation actuelle, l’auteur offre des outils nécessaires pour mieux comprendre les implications politiques de notre rapport aux animaux.

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1. Introduction

Ces dernières années, la question animale a fait l’objet d’une véritable prise de conscience. Sur internet, on observe la multiplication de contenus viraux dénonçant les conditions de vie insupportables des animaux. Des vidéos d’abattoirs aux clichés de bêtes sauvages en captivité, la souffrance animale semble enfin préoccuper l’humanité.

Ainsi, des citoyens s’organisent pour faire évoluer les législations nationales et internationales. « La pression sur les gouvernements s’accentue, et contrebalance de plus en plus celle, traditionnelle, des lobbies et des industriels. » (p. 271) Cette évolution des mentalités s’accompagne d’une modification de nos habitudes de vie : que ce soit pour des raisons de santé ou d’écologie, le végétarisme augmente parmi la population mondiale.

Pourtant, cette dynamique semble plus massive chez les pays anglo-saxons. Même si elle n’échappe pas à cette vague mondiale d’empathie, la France demeure réticente à considérer les droits des animaux. Cette « exception française » est le fait d’une culture philosophique humaniste, qui place l’être humain sur un piédestal. Mais surtout, la France est une terre de gastronomie, un pays de chasseurs et d’éleveurs – qui se hisse au troisième rang des producteurs mondiaux de volaille. Ce double héritage culturel et économique explique notre frilosité à considérer de trop près la question animale.

La sensibilisation croissante de l’opinion publique se heurte donc aux tabous de notre mythe national. Dans ce contexte, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer perçoit une demande d’informations considérable. Aussi, « ce livre est une introduction, [...] son rôle est de préparer le lecteur, de lui donner les connaissances préalables et les outils nécessaires » (pp. 17-18). En retraçant l’histoire de l’exploitation animale et en nous confrontant aux réalités crues de la situation actuelle, l’auteur crée les conditions d’un débat plus serein et objectif.

2. Un tableau mondial de la souffrance animale

Pour l’auteur, il s’agit de porter « la plume dans la plaie » (p. 167) en confrontant le lecteur au phénomène, moralement insoutenable, de l’exploitation animale. Il brosse ainsi un tableau très exhaustif de la souffrance animale à l’échelle mondiale. Cette dernière s’insère dans un contexte large de crise écologique, qui voit une érosion sans précédent de la biodiversité. Aujourd’hui, on estime que les espèces disparaissent à un rythme 100 à 1 000 fois supérieur aux taux naturels d’extinction. Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), entre 12 et 52 % des espèces animales et végétales seraient actuellement menacées.

À cela s’ajoutent des modes d’exploitation économique qui nient la dignité et la sensibilité des êtres vivants. Les animaux d’élevage représentent ainsi 20 % de la biomasse terrestre – l’Homme en consomme plus de 53 milliards chaque année. Ces « usines à animaux » offrent des conditions de vie déplorables à leurs « prisonniers ». Dans le cas des élevages de volailles par exemple, « l’ammoniaque de leurs fientes [...] leur brûle progressivement les pattes et l’abdomen, tandis qu’il empoisonne l’air » (p.171). Chez les élevages de cochons, les individus mâles sont castrés « à froid » – c’est-à-dire sans anesthésie. Pour la production de foie gras, on gave les canards en enfonçant un tuyau de 30 centimètres jusque dans leur estomac... Mais les animaux d’élevage n’ont rien à envier à ceux utilisés pour la recherche scientifique. Ainsi, les laboratoires utilisent à eux seuls plus de 100 millions d’individus par an, qui meurent disséqués ou intoxiqués par des injections chimiques. Les conditions de vie ne sont pas plus favorables pour les animaux dits de « divertissement » – zoos, cirques et courses hippiques. Le taureau de corrida meurt ainsi au terme d’une véritable agonie : dans l’arène, afin de préserver son apparence de force, on s’emploie à « réduire progressivement son volume sanguin par des hémorragies » (p. 209).

Enfin, tandis que certaines espèces sauvages sont chassées pour le plaisir ou pour leur fourrure, nos animaux domestiques sont les malheureuses victimes de diverses formes de maltraitance – confinement dans des espaces trop restreints, malbouffe, vaccination intensive, euthanasie abusive ou encore agressions sexuelles...

3. La persistance de l’imaginaire « spéciste »

La question animale n’est pas nouvelle, elle anime les débats philosophiques depuis l’Antiquité. Certains philosophes, à l’instar de Pythagore, se déclaraient végétariens – l’animal maltraité pouvant héberger l’âme d’un proche. Un siècle et demi plus tard, Aristote pose une question essentielle : entre l’homme et l’animal, existe-t-il une différence de nature ou de degré ? Autrement dit, la nature de l’homme diffère-t-elle radicalement de celle de l’animal ? Cette interrogation fondamentale reflue dès le Moyen Âge : avec le christianisme, la nature sauvage est assimilée au chaos, quand l’homme est placé au cœur de la Création.

Le rationalisme philosophique du XVIIe siècle entérine ce dualisme nature-culture qui sépare d’un côté le « corporel » et, de l’autre le « spirituel » – il y aurait ainsi d’un côté les déterminations physiques et naturelles et de l’autre, la liberté de la volonté humaine (Hans Jonas).

Ainsi Descartes décrit-il un « animal-machine » dont les mouvements seraient automatiques. Si la révolution darwinienne du XIXe siècle démontre que l’homme descend bien des grands singes, l’imaginaire « spéciste » perdure jusqu’à aujourd’hui. En criant haut et fort « soucions-nous d’abord des hommes ! », nous établissons une hiérarchie des espèces qui, selon qu’elles nous paraissent plus ou moins proches de nous, légitime les pires exactions.

À l’instar du racisme et du sexisme, « [le spécisme] consiste à dire que, pour avoir des droits, un être doit posséder certaines qualités intellectuelles ou rationnelles » (p. 140). Cette discrimination s’accompagne d’une grande variété de sophismes. La chasse et la pêche sont ainsi justifiées à grand renfort d’arguments écologiques – ils seraient des outils de gestion des écosystèmes.

On avance que, depuis la nuit des temps, l’homme doit ses capacités cognitives à son régime « carné ». On affirme aussi que la prédation existe partout dans le monde vivant – par conséquent, vouloir s’imposer une éthique envers les bêtes, n’est-ce pas contre nature ? Enfin, on ne manque pas de réduire les préoccupations vis-à-vis des animaux à un « loisir bourgeois » et futile.

4. La naissance d’une « éthique animale »

C’est dans ce contexte où les raisonnements philosophiques justifient les pires exactions que l’« éthique animale » trouve sa raison d’être. En effet, « la discipline tout entière [...] est une réaction à un état de fait concret » (p.17).

Elle naît dans le monde académique anglo-saxon des années 1970, au moment où la globalisation voit exploser la production industrielle et les catastrophes écologiques. Cependant, si elle se confond avec différents courants, l’« éthique animale » n’est pas à proprement parler une « éthique environnementale ». En effet, l’« éthique environnementale » suppose une approche holistique « [qui] conçoit l’animal dans la globalité de son appartenance à la nature » (p.117). Au contraire, l’« éthique animale » considère l’importance de chaque individu – et non son appartenance à une espèce quelconque. Ainsi, l’« éthique animale » implique de prendre en compte le statut moral de chaque être vivant. Ce statut moral individuel recouvre une double dimension : on peut être soit un « agent moral », soit un « patient moral » ; soit les deux. L’« agent moral » est un individu dont les actions sont susceptibles d’être évaluées et punies. Dès l’enfance, chacun de nous apprend la pratique du bien et du mal à travers un système codifié de sanctions et de récompenses. Similairement, lorsque notre animal de compagnie fait ses besoins sur la moquette ou attaque un inconnu, nous le punissons. Dès le Moyen Âge, les procès d’animaux étaient même fréquents : lorsqu’un animal commettait un délit, ce dernier était jugé en place publique. Il est donc incontestable qu’à travers l’histoire, nous n’avons cessé de confier aux animaux des responsabilités morales. Mais les animaux peuvent-ils être également définis en tant que « patients moraux » ? À cette question, l’« éthique animale » répond par l’affirmative. Il suffit de considérer la façon dont la plupart d’entre nous se comportent à l’égard des animaux : nous leur offrons caresses, soins et affection. À de rares exceptions, les gens ne prennent pas plaisir à faire souffrir un être vivant. Lorsque nous entendons un chien gémir de douleur, la plupart d’entre nous s’en trouvent affectés négativement. Ainsi, « l’éthique environnementale » affirme notre responsabilité morale à l’égard des animaux.

5. Utilitarisme VS déontologisme

L’« éthique animale » est fortement influencée par l’utilitarisme anglais. Des auteurs classiques comme Jeremy Bentham (1748-1832) ou John Stuart Mill (1806-1873) furent ainsi les premiers à entrevoir la place des animaux. Pour l’utilitarisme, en effet, le bien est assimilé au bonheur et à la satisfaction du plus grand nombre – ce qui inclut par conséquent l’ensemble des êtres vivants. Le raisonnement des utilitaristes est le suivant : « Si je m’interdis de blesser ou tuer un homme [...] c’est tout simplement parce qu’il est un être sensible, capable de souffrir. » (p. 33)

Cet héritage philosophique est repris dans La Libération animale de Peter Singer – ouvrage fondateur de l’« éthique animale ». Pour Singer, il existe « une égalité de considération des intérêts » qu’il faut étendre à l’ensemble des êtres sensibles. Tous les usages qui génèrent de la souffrance doivent être remis en question.

Bien sûr, les êtres humains et les animaux ne sont pas égaux ; chaque espèce développe des capacités uniques. Mais ces différences existent également parmi les hommes – ce qui n’empêche pas de leur accorder une considération égale. Chaque individu dispose d’un « intérêt à vivre » qui se fonde sur une faculté, plus ou moins développée, « à se représenter sa propre vie » (p. 64).

Selon Singer, il est pire de tuer un chimpanzé en bonne santé qu’un être humain plongé dans un état végétatif. Ainsi, « nier l’existence d’un statut moral pour les animaux reviendrait à renoncer [...] à attribuer ce statut moral aux cas marginaux de l’humanité » (p. 65). L’approche utilitariste se définit donc par une attitude réformiste – ou welfariste. Progressivement, il s’agit d’améliorer la législation afin de diminuer la souffrance animale – en admettant que certains soient sacrifiés pour le bien du plus grand nombre.

Cette approche est contestée par le second grand courant de l’« éthique animale » : le « déontologisme ». Ce dernier naît officiellement en 1983 avec la parution de Les Droits des animaux de Tom Regan. Selon le philosophe américain, le critère de la sensibilité cher aux utilitaristes est insuffisant : il faut abolir l’exploitation des animaux en leur accordant des droits fondamentaux.

Pour Regan, chaque être vivant a une valeur intrinsèque : il est « sujet-d’une-vie ». Cette approche « abolitionniste » est très radicale et s’oppose aux demi-mesures. Ainsi, tandis que l’utilitarisme « veut maximiser le bien-être des animaux, [le déontologisme] veut abolir leur exploitation, car il leur attribue des droits moraux » (p. 81).

6. Le « profit » aux origines de la souffrance

Il n’existe pas de différence de nature entre « animaux humains » et « animaux non-humains » – mais seulement des différences de degré. Est-il possible alors de dissocier la souffrance humaine de la souffrance animale ? L’une et l’autre ne sont-elles pas reliées par des mêmes modes d’exploitation ? Comme le remarque Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, il existe un « un lien historique entre l’abattoir, c’est-à-dire l’exploitation animale, et les camps d’extermination » (p. 41). Similairement, les chaînes de montage de l’époque fordiste – dont Charlie Chaplin nous montre tout le potentiel d’aliénation dans son film Les Temps modernes (1936) – ont été, elles aussi, conçues sur le modèle des abattoirs industriels. « Ce qui est commun à tous les problèmes [...] est la recherche du profit [...]. Il ne faut jamais perdre de vue qu’une partie des problèmes d’éthique animale est liée à la [...] souffrance humaine qui bien souvent en est à l’origine » (p. 274). En effet, l’ « éthique animale » émerge dans un contexte de globalisation fondé sur la maximisation de la production et la diminution des coûts. Si la souffrance animale nous est devenue si insupportable, c’est à cause des nouveaux modes de production industriels – dont les produits à bas coûts sont également dangereux pour la santé humaine. La recherche du « profit » serait donc autant à l’origine de la souffrance animale que de la souffrance humaine. D’autant plus que la maltraitance engendrée par la production industrielle génère en retour une aggravation de la crise écologique. En effet, « produire de la viande et du lait pollue les sols, l’air, l’eau, contribue aux pluies acides, à la déforestation, au réchauffement climatique et nuit à la biodiversité » (p. 176). Face à la menace de l’effondrement, la reconnaissance des animaux en tant que « patients moraux » n’en est que plus nécessaire !

7. Conclusion

Dans cet ouvrage, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer propose une riche introduction à la question de l’« éthique animale ». Il montre comment ce courant anglo-saxon naît dans les années 1970 en réponse au « spécisme » et aux excès industriels de la civilisation occidentale. Dans un contexte de reconnaissance croissante par les opinions publiques nationales, la question de la souffrance animale ne semble plus pouvoir être dissociée de l’exploitation humaine. La France a longtemps constitué un environnement hostile à la vulgarisation de l’« éthique animale ». Ce courant fait l’objet de critiques violentes et d’amalgames douteux de la part du monde intellectuel français . Néanmoins, deux organisations ont aujourd’hui réussi à importer le débat anglo-saxon. D’un côté la Ligue française des droits de l’animal (CFDA) prône la défense des bêtes, sans condamner l’exploitation des animaux de consommation. De l’autre, Les Cahiers antispécistes en appellent à la libération de tous les êtres sensibles !

8. Zone critique

Cet ouvrage présente un grand intérêt didactique : l’auteur parvient à dresser un tableau assez exhaustif d’une problématique vaste et encore mal connue. Cette dimension « introductive » confère à cet ouvrage une tonalité extrêmement neutre. Néanmoins, dans le débat théorique qui oppose « utilitaristes » et « déontologistes », l’auteur laisse deviner son parti pris. Contre l’absence de compromis d’un Tom Reagan, l’auteur s’inscrit dans la perspective réformiste de Peter Singer. Mais cette approche modérée n’empêche-t-elle pas l’auteur de dire clairement là où il veut en venir ? En effet, après un long développement, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer en vient à souligner le rôle particulièrement néfaste de l’économie mondiale, fondée sur la maximisation du profit. On s’étonne alors qu’à aucun moment l’auteur ne caractérise ce système de « capitaliste ». Peut-être qu’en abandonnant certaines réticences vis-à-vis de la phraséologie marxiste, l’auteur aurait gagné en clarté.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Éthique animale, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Éthique et philosophie morale », 2008.

Du même auteur– La Guerre au nom de l'humanité : tuer ou laisser mourir, Paris, PUF, 2012. – Philosophie animale. Différence, responsabilité et communauté, Paris, Vrin, coll. « Textes clés », 2010.

Autres pistes– Yves Bonnardel, Thomas Lepeltier et Pierre Sigler (dir.), La Révolution antispéciste, Paris, Presses Universitaires de France, 2018.– Luc Ferry, Le Nouvel Ordre écologique - l’arbre, l’animal et l’homme, Paris, Le Livre de Poche, coll. « Biblio Essais », 2002. – Hans Jonas, Une éthique pour la nature, Paris, Desclée de Brouwer, coll. « Midrash essais », 2000 [1993].

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