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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

La Guerre au nom de l’humanité

de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer

récension rédigée parAna PouvreauSpécialiste des questions stratégiques et consultante en géopolitique. Docteur ès lettres (Université Paris IV-Sorbonne) et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Auditrice de l'IHEDN.

Synopsis

Philosophie

La Guerre au nom de l’humanité, ouvrage issu d’une brillante thèse de doctorat portant sur L’Intervention militaire justifiée par des raisons humanitaires, soutenue en 2009, a remporté le prix Olivier-Debouzy 2012 et le prix du maréchal Foch de l’Académie française en 2013. L’auteur, qui se réclame du « réalisme libéral » dans le domaine des relations internationales, y défend la responsabilité de protéger, examine la notion de guerre juste et analyse les sources, le cadre, les modalités ainsi que les conséquences de l’interventionnisme, en adoptant une approche pluridisciplinaire.

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1. Introduction

Alors que l’historien américain Francis Fukuyama annonçait, à l’aube des années 1990, la « fin de l’histoire » et l’avènement planétaire de la démocratie libérale après l’effondrement du communisme, force a été de constater, au fil des dernières décennies, l’aggravation du désordre mondial, l’accroissement de la violence dans les relations internationales, ainsi que l’imprévisibilité et la complexité croissantes des évolutions géostratégiques. Dans ce nouveau contexte, lors du surgissement de crises de plus en plus fréquentes, les puissances occidentales ont été amenées à intervenir militairement en invoquant souvent des impératifs humanitaires.

L’originalité de cet ouvrage très dense – dont le titre a le mérite de la clarté – tient au fait que l’auteur, qui se réclame pourtant du courant réaliste des relations internationales, défend l’interventionnisme. (Pour rappel, les tenants du courant réaliste sont traditionnellement non interventionnistes.) Cet exercice complexe est un véritable défi intellectuel, au même titre que l’analyse de l’œuvre du marquis de Sade, menée par l’auteur dans deux ouvrages antérieurs, dont le but était de démontrer le moralisme de ce personnage pour le moins controversé.

Au centre même de la réflexion menée par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer se trouve la notion essentielle de responsabilité de protéger, dont l’auteur cerne les contours et les implications. À partir de la définition qu’il tire de cette analyse conceptuelle, il décline les possibilités qui s’offrent aux puissances occidentales dans leur choix d’intervenir (ou non) dans les crises qui surgissent. Il ouvre ainsi la voie à une sorte d’interventionnisme « à la carte », en fonction des moyens de plus en plus contraints dont disposent les États occidentaux pour agir militairement hors de leurs frontières.

2. L’origine des concepts de guerre juste et d’intervention humanitaire

C’est dans l’Antiquité gréco-romaine que l’auteur décèle les origines des concepts de guerre juste et d’intervention pour raisons humanitaires, tandis que la plupart des Occidentaux n’en font remonter les prémices qu’au XXe siècle. Il cite par exemple Sénèque, selon lequel le tyrannicide serait « un acte de bienfaisance pour tous » (p. 83).

Avec le christianisme, les théories autour du concept de guerre juste se structurent : « L’intervention humanitaire a deux racines dans le haut Moyen Âge : la doctrine de la guerre juste et le concept politique de Respublica Christiana, qui implique une responsabilité envers autrui » (p.83). Saint Augustin et saint Thomas fondent tous deux la théorie occidentale de la guerre juste.

En s’appuyant sur une impressionnante recherche documentaire, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer remonte ainsi le fil de l’histoire jusqu’au siècle de la barbarie que fut le XXe siècle. Il cite à cet égard une définition particulièrement intéressante de l’intervention dite humanitaire, à savoir « celle qui est exercée en vue d’empêcher un État de traiter ses ressortissants d’une manière condamnée par la conscience du monde civilisé » (p. 111), selon le juriste britannique Hersch Lauterpacht. Ce dernier imposa le concept de crime contre l’humanité au procès de Nuremberg et fut également le concepteur de la Charte internationale des droits de l’homme des Nations unies.

C’est dans les années 1990 que la promotion de l’idée d’intervention humanitaire est à son apogée. Cette décennie particulière a constitué le terreau le plus propice aux interventions militaires occidentales pour des raisons humanitaires. Ce véritable « âge d’or », rappelle l’auteur, n’a été rendu possible qu’à la suite de l’effondrement du bloc soviétique qu’il considère comme « la plus grande force anti-interventionniste » (p. 132). En effet, c’est à partir de ce moment-là que les grandes puissances ont été en mesure d’intervenir sans risquer de déclencher un affrontement bipolaire majeur.

3. La responsabilité de protéger

La notion de responsabilité de protéger (à laquelle l’auteur a consacré un ouvrage entier en 2015) est désignée par l’acronyme R2P. Elle est apparue au début des années 2000 et a été entérinée par l’ensemble des États membres des Nations unies lors du Sommet mondial en 2005.

Il ne s’agit pas selon l’auteur d’une responsabilité au sens strict, attendu que les États n’ont pas d’obligation juridiquement contraignante d’intervenir pour prévenir ou mettre fin à des exactions. Bien que cette notion ait été érigée en norme du droit international public, il s’agit plutôt d’un « appel politique », d’une « bonne intention » que les États, en général occidentaux, choisissent d’invoquer, afin de préparer une intervention. Par conséquent, elle dépend entièrement de la volonté des États. On observe à cet égard une réticence dans les pays d’Afrique et d’Asie, en raison de leur passé colonial, à invoquer la R2P.

Elle ne peut être réduite à la notion d’intervention militaire. Elle comporte en effet trois volets : la prévention, l’intervention et la reconstruction. L’intervention militaire, qui s’inscrit dans le second volet, n’est qu’un dernier recours. La R2P est aussi une notion plus large et plus consensuelle que celle de devoir d’ingérence, à savoir l’obligation faite aux Etats de veiller à faire respecter le droit humanitaire international. Celle-ci a été théorisée dans les années 1980 en France conjointement par Bernard Kouchner et Mario Bettati.

4. Les réalistes et l’interventionnisme

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer dénonce le « paradigmatisme » qui, selon lui, grève l’étude des relations internationales en considérant les différents courants de pensée comme des paradigmes mutuellement exclusifs.

Regrettant qu’en France le débat entre réalistes et libéraux en soit réduit à une confrontation entre souverainistes et « droits-de-l’hommistes », il se réclame pour sa part d’un « réalisme constructiviste et libéral » (p.24), en évoquant une triple filiation : celle des « réalistes progressistes » du milieu du XXe siècle, celle des « réalistes libéraux aroniens », tels que Stanley Hoffmann et Pierre Hassner, et celle des « solidaristes » de l’école anglaise, tel Wheeler, auxquelles il intègre « des éléments du constructivisme et du réalisme critique » (p.35). Qu’est-ce à dire ?

L’auteur défend principalement l’idée que l’intérêt est « le principal référent de l’action internationale », sans toutefois exclure l’humanitaire. « Les réalistes sont convaincus que les États n’interviennent que s’ils ont intérêt à le faire. Les réalistes purs ont donc tendance à considérer toute intervention militaire pour des motifs humanitaires comme “le déguisement d’une volonté de puissance” » (p.34-35). Dès lors, il est impossible de concevoir un interventionnisme qui serait purement désintéressé. En outre, dans un monde dépourvu de gouvernement global, les réalistes restent attachés à la centralité de l’État. Par conséquent, ils accordent la priorité au respect de la souveraineté sur celui des droits de l’homme (p. 34).

Aussi la plupart des tenants du courant réaliste des relations internationales sont-ils anti- interventionnistes. L’auteur estime cependant qu’il est possible de concilier la défense des intérêts nationaux et une attitude interventionniste, comme en ont témoigné à maintes reprises la France et les États-Unis au Kosovo en 1999 par exemple. Le positionnement de ces deux pays s’explique par la dimension messianique qui les caractérise : la défense des droits de l’homme – ou celle de la démocratie dans le cas des États-Unis – relève de leur identité singulière, laquelle leur permet de concilier la défense d’idéaux et celle de leur intérêt national. Parfois, même, les deux se confondent.

5. Les raisons de l’interventionnisme

Les raisons d’une intervention militaire sont souvent entremêlées. Avec la fin de l’ordre bipolaire, « l’intervention non humanitaire est de moins en moins possible », écrit l’auteur, « donc la seule manière d’intervenir est de le faire au nom de prétextes humanitaires, qui auparavant n’étaient pas requis. Alors qu’il était concevable, au IXe siècle et durant une bonne partie du XXe siècle, pour les États forts de violer la souveraineté des États faibles sans avoir à se justifier, c’est devenu plus difficile » (p. 133).

Outre ces motifs humanitaires, l’auteur s’attache à mettre en exergue les facteurs déclencheurs en matière d’interventionnisme, à l’aide d’exemples concrets puisés dans l’histoire récente, voire immédiate. En mars 2003, les États-Unis déclenchèrent la deuxième guerre d’Irak, alors qu’il n’y avait pas de massacres en cours dans ce pays, faisant ainsi apparaître au grand jour des raisons purement intéressées et politiques, sans justification humanitaire. Cette intervention militaire américaine fut donc non seulement illégale mais illégitime, à la différence, par exemple, de l’opération au Kosovo qui s’était déroulée en 1999. Cette dernière, si elle fut illégale en raison de l’absence d’une résolution du Conseil de sécurité des nations unies (CSNU), peut être considérée comme tout à fait légitime, en raison de la crise humanitaire en cours.

En revanche, l’opération menée en Libye en 2011, aboutissant au renversement de Mouammar Kadhafi, le Guide de la révolution libyenne, est, selon l’auteur, l’exemple même d’une opération militaire à la fois légale et légitime. Il défend à cet égard une interprétation assez large de la résolution 1973 du CSNU, adoptée le 17 mars 2011, qui stipulait la nécessité de prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger les civils. En revanche, en Irak en 2003, les États-Unis avaient manifesté leur volonté de renverser le régime de Saddam Hussein sans qu’il y ait eu de raisons humanitaires de le faire à ce moment-là : le but avoué était le changement de régime, alors qu’en Libye, huit années plus tard, le changement de régime ne constituait qu’un moyen.

En bref, plusieurs facteurs peuvent intervenir : à des intérêts humanitaires peuvent se juxtaposer des intérêts politiques. Parfois même coexistent des motivations contradictoires.

6. La nécessité d’un interventionnisme « à la carte »

L’auteur estime qu’il est parfois nécessaire pour les États d’intervenir à l’étranger dans l’optique de défendre leur intérêt national. Il condamne ainsi l’anti-interventionnisme des réalistes purs. Un tel positionnement est aussi périlleux, selon lui, qu’un interventionnisme à tout crin qui impliquerait qu’on s’immisce partout. Il n’existe pas de principe de cohérence dans ce domaine.

On ne peut accepter l’injonction selon laquelle un État devrait systématiquement soit intervenir partout, soit nulle part. L’auteur défend l’idée selon laquelle on ne peut, au nom d’un principe de cohérence, laisser mourir certaines victimes au motif qu’on ne peut pas les sauver toutes. Le principe de cohérence est dangereux et peut conduire à des situations où le remède est pire que le mal. Il est impératif d’intervenir quand il est possible de sauver certaines victimes, comme ce fut le cas en Libye à Benghazi.

L’interventionnisme occidental doit être modulé en fonction des situations qui se présentent et en fonction également des moyens à disposition. Cela n’engage pas à sauver toutes les victimes dans toutes les crises humanitaires partout dans le monde. En définitive, l’intérêt national délimite le domaine à l’intérieur duquel une intervention est possible. Par ailleurs, la raison veut que l’on n’intervienne pas contre la Chine en ce qui concerne sa politique au Tibet ou contre la Russie en Tchétchénie, car cela mettrait indubitablement en péril la position occidentale.

L’auteur se défend donc de tout différentialisme et préfère évoquer une approche « contextualiste ». Il s’avère ainsi nécessaire d’analyser chaque crise internationale en fonction de son contexte. C’est pourquoi, en 2013, l’auteur n’était pas favorable à une intervention militaire de la France en Syrie, alors qu’en 2011 il s’était déclaré en faveur d’une intervention en Libye.

7. Conclusion

À l’heure où la pérennité de l’influence de l’Occident dans le monde fait débat, cet ouvrage a le mérite de susciter une réflexion rétrospective approfondie sur la pertinence des interventions militaires occidentales depuis la fin de la guerre froide.

Par ailleurs, ce livre ouvre la voie à une analyse prospective concernant le rôle des armées occidentales dans le nouvel ordre mondial en gestation.

8. Zone critique

Cet ouvrage important pourrait être perçu par des lecteurs non occidentaux comme un plaidoyer en faveur des interventions passées, présentes et futures de l’Occident ; en outre, cette analyse qui se veut exhaustive pourrait apparaître comme occidentalo-centrée.

Il faut dire que cette réflexion sur les interventions militaires laisse transparaître la conviction de l’auteur selon laquelle la position hégémonique occidentale est vouée à perdurer, alors qu’elle est certainement en phase d’étiolement. Comme le rappelle l’historien britannique Paul Kennedy, auteur de Naissance et déclin des grandes puissances, l’insécurité générée par le statut même de grande puissance incite les pays concernés à préférer une augmentation irraisonnée de leurs dépenses militaires au détriment d’investissements productifs bénéfiques, entraînant ainsi leur propre déclin. Les empires finissent par s’effondrer en raison des guerres incessantes qu’ils se sentent contraints de mener.

En outre, si le concept controversé de « dommages collatéraux » est traité par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer dans l’optique la plus objective possible, force est de constater que le caractère sordide de la guerre transparaît peu dans cet ouvrage.

La référence à des récits de guerre permettant de se plonger dans la réalité de l’horreur des conflits armés, tels que Chienne de guerre d’Anne Nivat, sur la guerre en Tchétchénie, ou La Guerre n’a pas un visage de femme de Svetlana Alexievitch, sur les femmes soviétiques forcées de combattre pendant la seconde guerre mondiale, aurait sans doute été utile.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– La Guerre au nom de l’humanité. Tuer ou laisser mourir, préface de Hubert Védrine, Paris, PUF, 2012.

Du même auteur– Éthique animale, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Éthique et philosophie morale », 2008.– La Responsabilité de protéger, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2015.– Érythrée, un naufrage totalitaire, Paris, PUF, 2015.– Éthique des relations internationales. Problématiques contemporaines, Paris, PUF, 2013.– Dictionnaire de la guerre et de la paix (avec le général Benoît Durieux et Frédéric Ramel), Paris, PUF, 2018.

Autres pistes– Svetlana Alexevitch, La Guerre n’a pas un visage de femme, Paris, J’ai lu, 2016.– Mario Bettati, Le Droit d’ingérence. Mutation de l’ordre international, Paris, Odile Jacob, 1996.– Monique Canto-Sperber, L’Idée de guerre juste, Paris, PUF, 2010.– Monique Canto-Sperber, Le Bien, la guerre et la terreur. Pour une morale internationale, Paris, Plon, 2005.– Carl Von Clausewitz, De la guerre (réédition), Paris, Tempus, 2014.– Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances. Transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2004.– Anne Nivat, Chienne de guerre, Paris, Fayard, 2000.– Pierre Servent, Les Guerres modernes racontées aux civils… et aux militaires, Paris, Buchet Chastel, 2009.

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