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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Corps de femmes, regards d'hommes

de Jean-Claude Kaufmann

récension rédigée parAurélie ThépautJournaliste et titulaire d'un DEA de Sciences Sociales (Sorbonne).

Synopsis

Société

Dans cet ouvrage, Kaufmann étudie la pratique des seins nus sur la plage. Ce thème a été choisi en raison de l'ambiguïté qui touche les rapports entre hommes et femmes à ce sujet. C'est l'occasion aussi pour le sociologue de souligner une nouvelle fois l'importance du banal pour comprendre l'individu moderne.

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1. Introduction

L'objet de l'ouvrage vise à montrer comment une pratique en apparence banale (les seins nus sur la plage) est en fait régie par un cadre de normes à la fois physiques et comportementales. À travers cette étude, Kaufmann aborde d'autres questions à portée plus large, comme l'évolution de la place du corps et du regard dans la société, les rapports entre hommes et femmes, l'articulation individu-société, l'élaboration de la norme et l'aspiration à la liberté.

Pour le contexte théorique, Kaufmann réfute le classement de cette étude dans le courant de l'interactionnisme symbolique, qui considère l'individu comme un acteur interagissant avec les éléments sociaux sans détermination d'habitus ni de culture d'appartenance. Il estime au contraire que l'ancrage historique est essentiel, en témoigne le recours récurrent aux travaux de Norbert Elias.

Enfin, pour réaliser cette étude, Kaufmann a mené trois cents entretiens semi-directifs avec des personnes rencontrées sur la plage. Ces entretiens ont été conduits selon la méthode empathique, consistant à comprendre le système de valeurs de la personne et à donner l'impression d'y adhérer pour libérer la parole de la personne interrogée.

2. L'émancipation de la femme

La mode des seins nus apparaît à Saint-Tropez en 1964. Puis la pratique se développe dans tous les lieux où il est propice de se mettre à bronzer : le jardin, les parcs, les bords de piscine et les coins de campagne isolés. Les seins nus deviennent peu à peu une norme des pratiques de plage. Les adeptes justifient cette pratique par la recherche du plaisir sensuel qu'elle procure. Les caresses du soleil, de la mer et du vent ne peuvent être mieux ressenties que sur une peau nue. Certains s'adonnent même aux bains de mer entièrement nus, au large, loin des regards.

Après avoir été perçue comme hostile à l'homme, la nature est aujourd'hui l'archétype de l'harmonie corps/esprit. Sur la plage, lieu nature par excellence, les êtres expérimentent un retour à l'état sauvage et à l'enfance. Le plaisir épidermique semble infuser aussi sur le mental.

Pourquoi se mettre seins nus ? Les personnes interviewées ont du mal à répondre la question, à part pour prétexter l'effet d'une mode. En réalité, la première raison tangible invoquée concerne le bronzage et l'impératif de ne pas avoir de marques de maillot sur la peau, impératif d'autant plus catégorique pour pouvoir porter sa « petite robe d'été » en toute liberté. L'autre raison est celle du retour à la nature et de la sensation de communion avec les éléments par le corps dévêtu allant de pair avec la libération de la femme.

Les seins nus sont-ils une avancée dans le processus de civilisation témoignant d'un contrôle des émotions ou au contraire, une régression presque animale ? La torpeur estivale (« c'est les vacances »), la banalisation (« personne ne fait plus attention ») et l'esprit de tolérance (« chacun fait ce qu'il veut ») combinent leurs effets pour éviter de répondre frontalement à la question.

Pourtant, les positions sont plus affirmées qu'elles n'y paraissent. En effet, si la plage va de pair avec une éthique de la tolérance, les opposants aux seins nus existent bien et ne mâchent pas leurs mots pour exprimer leur réprobation à ce qu'ils considèrent comme de l'exhibitionnisme et de l'obscénité. Ils opposent le « beau maillot » au corps dénudé sauvage de la femme. Les enfants sont également un argument pour désapprouver cette pratique, les codes de la pudeur n'étant pas les mêmes dans toutes les familles. Les poitrines trop généreuses et l'âge « mûr » (au-dessus de 40 ans) constituent deux autres critères rédhibitoires pour les opposants aux seins nus.

Pour beaucoup, le risque du cancer du sein est aussi un argument tangible pour s'opposer à cette pratique.

3. Les critères à respecter

Dans le couple, la personnalisation du corps suppose que chacun est libre de faire ce qu'il veut. La pratique des seins nus semble donc un non-sujet. Pourtant, l'homme n'est pas si neutre vis-à-vis de cette pratique. Il s'exprime par petites phrases pour notifier son désaccord ou au contraire, pousser sa compagne à exhiber ses seins.

Dans ce dernier cas, il le fait par fierté et sentiment de supériorité, mais aussi parce que cette mise à nu pimente la vie de couple. Bien souvent, l'entourage familial n'est pas très propice à la pratique des seins nus. Pas plus que l'entourage amical, surtout s'il est composé d'autres hommes. Mais l'obstacle le plus radical demeure l'entourage professionnel. C'est la raison pour laquelle les adeptes du monokini recherchent des lieux éloignés ou intimistes.

Selon les âges, le rapport à la nudité évolue. La période la plus propice aux seins nus est celle du début de la jeunesse jusqu'à 30-40 ans. C'est d'ailleurs lorsque la femme sent qu'elle commence à vieillir qu'elle a envie de prouver qu'elle est encore belle. Comme l'indique le sociologue, « le regard des autres sert à se regarder soi-même » (p. 96). Si la plage tolère les seins nus, elle porte un jugement esthétique sévère sur la vieillesse.

Après 40-45 ans, les personnes interviewées estiment que la pratique des seins nus n'est plus appropriée, car le critère esthétique n'est plus valable. Ainsi, si chacun fait ce qu'il veut sur la plage, tout n'est pas permis. Un véritable code de conduite régit la plage et les seins nus. Il existe d'abord des limites géographiques : la plage. La deuxième limite est esthétique, voire morphologique : les seins trop gros, trop vieux ou tombants sont vus d'un mauvais œil.

Enfin, il existe une limite comportementale, qui suppose d'être attentif aux postures. Concernant le placement sur la plage, les personnes qui pratiquent les seins nus préfèrent s'isoler un peu et celles qui ne le pratiquent pas respectent en général cette distance pour ne pas paraître intrusives. La position allongée permet de se protéger des regards et d'être dans une certaine intimité.

Comme l’écrit Kaufmann : « La plage est ce lieu où le corps se laisse aller à la torpeur végétative, réceptacle passif de douces sensations : l'immobilité participe aux fondements de l'éthique du lieu » (p. 110). Au contraire, être assis ou debout attire les regards et les soupçons, c'est pourquoi de nombreuses femmes remettent le haut pour aller se promener ou se baigner.

D'autres choisissent de s'installer près du rivage pour pouvoir aller se baigner nue sans avoir à se montrer trop longtemps. Celles qui s'adonnent nues à une activité doivent avoir un corps irréprochable et des gestes gracieux pour que la pratique soit acceptable. Les petits seins bénéficient d'une tolérance accrue en raison de leur discrétion.

4. La construction de la norme

À la plage, presque tout se joue à travers le regard. Devenu « le sens hégémonique de la modernité », selon David Le Breton, le regard occupe une place considérable dans notre société.

Pour Kaufmann, « la plage est un laboratoire avancé pour l'expérimentation de cette modernité du regard » (p. 129). Entre séquences de paupières closes, le regard semble flotter sans but sur le paysage. Pourtant, il enregistre un nombre d'informations considérables. Il s'accroche sur tous les micro-événements, notamment la beauté et la laideur. Le nu accroche le regard et déclenche un regard réflexe, bien que la banalisation des seins nus construit l'invisibilité. Les seins nus font partie du paysage et, pour les hommes notamment, de son agrément.

La façon de se dévêtir est intéressante. Si certaines se dévêtent tout de suite, d'autres jettent au préalable un coup œil autour d'elles pour voir si elles peuvent enlever le haut. Plusieurs éléments interviennent dans ce choix : chaleur du soleil, tranquillité de la plage, mimétisme et « humeur ». Il faut se sentir à l'aise, bien dans son corps.

Autrefois pratiqué dans les cabines de bain, puis sous des serviettes ou une cabine éponge, le déshabillement s'opère maintenant de manière plus naturelle, tout l'art étant de parvenir à donner à la fois une impression d'aisance et de discrétion. Le regard des femmes est contradictoire : elles regardent de façon plus directe, mais leur regard est moins coercitif que celui des hommes. Côté masculin, les regards sont divisés en deux types : les regards « normaux » et les autres. Le regard normal est celui qui ne voit pas. La norme est de laisser flotter son regard sans but, distraitement, « comme si on regardait autre chose ». Ce que le sociologue appelle « l'art de voir sans voir ». L'individu est censé ne ressentir aucune émotion ou les garder secrètes.

À l'inverse, le regard bizarre est le regard en coin ou le regard voyeuriste. C'est ainsi que se dessine le stéréotype du « mateur ».

5. Les trois corps de la femme

Kaufmann décompose le corps de la femme en trois corps symboliques : le corps banalisé, le corps érotique et le corps esthétique. La femme évolue entre ces trois corps.

En quelques secondes, elle peut passer du beau au banal et du banal au sexuel. À la plage, le sociologue fait le constat que les regards sexuels sont nettement minoritaires comparés à la force du banal. Ceux qui avouent avoir un regard sexuel soulignent que cela reste dans le mental. Quant aux femmes, elles s'obligent à dépasser le regard sexuel pour imposer l'assurance et la décontraction de cette pratique. Pourtant, certaines sont perçues par les autres comme exhibitionnistes en raison de leurs mouvements. Selon les hommes, les seins nus constituent un appel ou un frein à la prise de contact.

Certains pensent que celles qui le pratiquent sont plus délurées donc plus ouvertes à la drague, d'autres au contraire se sentent gênés d'approcher une femme dénudée. Au sein du couple, les seins nus réveillent et révèlent une certaine intimité pouvant exacerber le désir.

Le corps esthétique dévie l'élan pulsionnel tout en introduisant de la complexité dans le regard masculin, tiraillé entre les trois corps de la femme. L'homme se déculpabilise en assurant regarder non la nudité, mais la beauté, même s'il avoue aussi que la beauté est érotique.

En revanche, le regard des femmes est plus limpide. Souvent, les femmes évaluent les autres corps par comparaison au leur. Les discours des personnes interrogées révèlent une dictature du beau corps et du beau sein. Le sein est classé selon son volume, sa fermeté et sa hauteur. Le beau sein est aussi paradoxalement celui qui choque le moins, qui est le moins visible.

6. La logique de l'imitation

Dans le quatrième chapitre intitulé « Les pavés de la plage », Kaufmann détourne le slogan soixante-huitard qui montre bien à quel point la plage est synonyme de liberté, « celle du corps sans entraves, celle de la vie sans carcans, sans règles imposées, sans classement, sans hiérarchies » (p. 203).

Pourtant, « la plage est parfois à l'opposé de l'idéal de tolérance qu'elle affiche » (Id.), souligne aussi le sociologue. Il existe ainsi un double langage, celui de la tolérance et celui du jugement. Encore une fois, la beauté est le critère fondamental à respecter. La plage est mue par un idéal de carte postale – un paradoxe dans un lieu censé être ouvert à tous. L'une des enquêtées fait d'ailleurs remarquer que les plages naturistes sont beaucoup plus tolérantes aux handicaps, aux disgrâces physiques et aux différences.

Kaufmann analyse l'apparition de la gêne. Pour lui, « les codes de comportement s'enregistrent dans deux systèmes de mémoire distincts » (p. 230) : une « mémoire individuelle » et une « mémoire sociale », inscrite dans les rôles. Ce sont les normes qui assurent la liaison entre ces deux systèmes.

De son côté, Erving Goffman a étudié comment le malaise se produit à partir d'une distance avec le rôle social que l’on se donne (absence de familiarité au rôle, incapacité de l'assumer, contradiction avec d'autres rôles). À l'inverse, l'aisance est liée à la conviction que le rôle est légitimé par les normes en vigueur. Ainsi, plus la prise de rôle est entière, plus l'individu est dans l'aisance.

Norbert Elias étudie, lui, la gêne à partir d'un conflit intime entre deux secteurs du moi : celui qui veut rester libre et celui qui assure l'auto-contrôle. La gêne dépend aussi du choix d'adhérer ou non aux rôles. Quoi qu'il en soit, seule cette adhésion permet l'unité du moi qui donne l'aisance. Dans les entretiens, cela se traduit par l'expression récurrente : « être bien dans sa peau ». Lorsque la mode des seins nus commence à apparaître, l'aisance est telle que la définit Bourdieu : « l'affirmation la plus visible de la liberté par rapport aux contraintes qui dominent les gens ordinaires » (1979).

Kaufmann a pu observer que c'est la recherche d'imitation qui gouverne la plage. Cependant, l'application de la norme est souple. Les normes de comportement se présentent sous un ensemble multiple et mouvant. « Le conformisme est au cœur du processus social, modalité centrale de la construction de la réalité par le centre » (p. 245), souligne le sociologue. Le regard est l'instrument privilégié de l'imitation.

D'ailleurs, les femmes qui observent le plus à la plage sont celles qui sont le moins à l'aise, hésitant face à leur prise de rôle. Kaufmann souligne le contrôle grandissant de l'homme sur son destin par une capacité de réflexion personnelle. Il se demande d'ailleurs comment une telle montée de l'individu à l'avant-scène de l'histoire est compatible avec des prises de rôle où l'individu semble se soumettre totalement au contexte extérieur.

7. Conclusion

Exposer ses seins aux regards du public est un acte que n'importe qui ne peut accomplir n'importe où, n'importe quand. Cette liberté autorisée par « la plage » est soumise à des règles qui en disent long sur le fonctionnement du corps social, et du corps tout court : pour l'exercer sans faire scandale, il faut y mettre l'art et la manière, et s'assurer que certaines conditions sont remplies.

L'analyse de Kaufmann repose sur la théorie des « trois corps ». Officiellement, la perception s'appuie sur la notion d'un corps devenu si banal que nul n'est plus censé le regarder. Pourtant, le corps esthétique offre au regard le droit de s'attarder, même si ce regard ne doit pas durer plus de quelques secondes... Mais un troisième corps, le corps sexuel, ne cesse de fasciner et fait l'objet d'un regard plus trouble.

8. Zone critique

L'enquête remonte au début des années 1990. Depuis, la pratique des seins nus a évolué et paraît aujourd'hui démodée en raison des risques du soleil sur la peau, de la perte de confiance de la femme en son corps esthétique et de la démocratisation de cette pratique qui l'a rendue presque populaire.

Dans une interview accordée au journal Libération, Kaufmann affirme que depuis les années 2000, « on assiste à un retour des valeurs traditionnelles et une montée de la pudeur ». En témoigne l'apparition du burkini, qui a fait l'objet d'un nouvel ouvrage du sociologue.

Au même titre que le monokini, le burkini accroche le regard, car c’est « un objet balnéaire non identifié ». « Les femmes amorcent un petit retour en arrière dans la difficile marche vers l’égalité et le burkini en est un signe évident », souligne-t-il.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Jean-Claude Kaufmann, Corps de femmes, regards d'hommes. Sociologie des seins nus, Paris, Pocket, 2010.

Du même auteur

– La Trame conjugale. Analyse du couple par son linge, 1992, rééd. Pocket, 2001.– La Femme seule et le prince charmant, Paris, Nathan, 1999.– Avec Rose-Marie Charest, Oser le couple, Les clés de la vie à deux, Paris, Lgf, 2013.– Sociologie du couple, Paris, Puf, 2017.– L’amour qu’elle n’attendait plus, Paris, Hugo Doc, 2018.– Casseroles, amour et crises. Ce que cuisiner veut dire, Paris, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 2018 [2005].– Burkini, autopsie d’un fait divers, Paris, Les Liens qui libèrent, 2017.Jean-Claude Kaufmann, « Le burkini accroche le regard car c’est un objet balnéaire non identifié », in Libération, 12 juillet 2017.

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