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La Honte

de Jean-Pierre Martin

récension rédigée parCendrine VaretDocteure en Lettres Modernes (Université de Cergy-Pontoise).

Synopsis

Arts et littérature

Jean-Pierre Martin a choisi d’arpenter le terrain littéraire pour y recueillir les hontes du monde et nous proposer un voyage au fond de la vie humiliante. Tout au long de son ouvrage, il se demande comment la littérature propose des techniques de solutions à la honte. En s’appuyant sur des auteurs de tous horizons, en faisant référence à des romans et des personnages plus ou moins familiers, cet essai passe admirablement la honte au crible de la littérature.

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1. Introduction

En 2006 paraît La Honte, ensemble de réflexions sur la littérature proposant une nouvelle lecture des textes et des auteurs exprimant cette émotion qui semble n’épargner personne. Universelle, et cependant si intime et propre à chacun, elle semble hanter les écrivains du monde entier et se révèle être une source d’inspiration intarissable. Certains sujets demeurent entravés dans la douleur qu’elle leur inflige, la ruminent et la maudissent. D’autres la subliment et s’en glorifient.

Mais d’où vient cette honte ? Peut-on s’en délivrer et, si oui, de quelle manière ? Qu’il s’agisse de l’exorciser, de l’exposer ou de la dissimuler, les questions ne manquent pas. Comment se manifeste-t-elle ? Quand et où commence-t-telle ? Comment vit-on avec et comment vieillit-elle ?Toutes ces problématiques seront analysées à travers l’éventail des expériences qui se déploient autour de toute humiliation soumise au regard d’autrui.

De Rousseau à Gombrowicz en passant par Mishima, Zorn, Genet, Levi, Duras, Roth ou Hawthorne, Jean-Pierre Martin parcourt les grands récits et romans de la honte qui nous permettent d’entrevoir la littérature comme une véritable entreprise d’« éhontement ».

2. La honte

Variant selon les codes, les mentalités et les sociétés, la honte est cependant présente partout dans le monde. Universelle mais propre à chacun, collective ou intime, inavouable quoiqu’expansive et contagieuse, la honte se ressent, se voit et se manifeste de maintes manières. Comme le précise Jean-Pierre Martin, elle est « susceptible de traverser tous les individus sans distinction » (p. 35).

Qu’elle s’affiche en un rougissement incontrôlable alors que l’on souhaiterait l’enfouir au plus profond de nous ou qu’elle se terre en nous alors que l’on désirerait plus que tout la crier haut et fort, la honte naît bien souvent d’une situation d’humiliation. Les exemples romanesques ne manquent pas lorsqu’il s’agit de l’évoquer. Ainsi, l’humiliation vécue par l’enfant dans le roman de Jules Vallès, qui se voit obligé de porter les vêtements imposés par sa mère. Ou encore l’humiliation de la femme adultère qui, dans La Lettre écarlate de Hawthorne, se retrouve condamnée à porter la lettre A (comme adultère) sur son corsage. Celle du Juif contraint de porter l’étoile jaune désignée alors par Albert Cohen comme la « honte dans la rue ». Celle éprouvée par l’Iranienne Chahdortt Djavann de ne pas être née homme et de porter le voile. Les récits de captivité et de torture ont tous en commun ce sentiment d’humiliation. Et parmi les châtiments, celui de la dénudation va de pair avec l’humiliation.

La littérature en atteste, la honte est vécue comme une véritable douleur, un déshonneur qui souvent conduit au dégoût de soi. Une douleur souvent secrète, comme celle du personnage de Philip Roth dans La Tache qui, pour échapper à sa condition de noir, se fera passer pour blanc. On le constate ici même, si la honte entrave, elle peut se révéler également être celle qui propulse et permet de se surpasser, de prendre sa revanche. De là à se transformer en orgueil, il n’y a qu’un pas. Ainsi, chez Gombrowicz, l’homme honteux s’imposera finalement comme un parfait orgueilleux.

Les situations de honte ne manquent pas, qu’il s’agisse de la honte de soi ou de la honte des autres – au début de L’Amant, Duras dit avoir honte de sa mère. La honte n’est pas seulement une affaire entre moi et moi, mais bien aussi entre Moi et l’Autre, comme ne manque pas de le souligner Jean-Pierre Martin.

3. Les hontes

« Les hontes s’enchaînent et s’emboîtent, se succèdent et se cumulent, solidaires entre elles de mille liens secrets » (p. 33). Il semble donc intéressant de recenser les hontes évoquées par l’auteur à travers cet essai. Car même si toutes les hontes finissent par se ressembler, elles puisent leurs sources dans une multiplicité de contextes.

La honte sociale est particulièrement soulignée dans le roman Disgrâce de Coetzee, où le personnage de Lucy éprouve la triple honte d’être blanche, homosexuelle et d’avoir été violée. Les hontes corporelles distinguent la honte générale, partagée par tous les individus autour des manifestations organiques, de la honte individuelle et intériorisée, soulignée par une caractéristique physique particulière. Le cocon familial et le cadre scolaire marquent en profondeur la honte originelle, celle de l’enfance. Ainsi lorsque, enfant, Albert Memmi se met « à regarder ses parents avec l’œil de l’autre : “Je les vis, pour la première fois, gauches et honteux d’eux-mêmes …” ».

Elle est parsemée de petites et grandes humiliations, celle des internats et des dortoirs, celle du patronyme soumis à l’appel sous les huées des autres élèves, celle des punitions, ou encore celle de la gymnastique. La honte adolescente lui emboîtera tout naturellement le pas, amplifiant et pérennisant les hontes originelles. Lui succéderont la honte de l’âge mûr et enfin celle du vieillard, doublée d’une sensation d’irréversibilité. À chaque âge sa honte.

Les hontes historiques se succèdent, s’accumulent et produisent un sentiment durable, la honte des guerres, des trahisons, des dénonciations, celle de la France de Vichy, celle de l’Allemagne, jusqu’à celle des rescapés et survivants. La honte rétrospective, particulièrement marquée dans les récits autobiographiques d’Albert Cohen et Annie Ernaux, exacerbe un sentiment d’irrévocabilité et revêt un caractère obsessionnel : tous deux ressassent, ruminent, dressant l’inventaire des fautes et défaillances de leur mère. L’écrivain non plus n’est pas épargné par la honte. L’écrivain débutant, à l’image de Gombrowicz qui écrit contre et malgré l’avis de ses parents, accomplissant ainsi un acte de trahison. L’écrivain honteux sous l’effet de la critique.

L’écrivain qui renie, qui brûle et détruit : Joyce jetant au feu son manuscrit Portrait de l’artiste en jeune homme, Queneau brûlant ses poèmes de jeunesse, ou encore Gogol sacré « champion du livre brûlé ».

4. Le regard des autres

« Quelle vie de vivre dans un monde de regards ! » Derrière cette citation de Paul Nizan se dissimulent autrui et son regard. Dès l’enfance le regard des autres commence à se faire sentir, puis à peser et même se fortifier, soulignant ainsi le rapport à autrui. Il catégorise, s’attarde sur une particularité physique, met l’accent sur un comportement, désigne une famille tout entière, juge, sanctionne, exclut ou inclut. Bien souvent il embarrasse, accentue l’occupation de soi, et les grands timides le redoutent plus encore. Parmi tous ces regards, il faut également tenir compte de celui que nous portons sur les autres : en premier lieu sur nos parents, en second lieu sur nous-mêmes. Lorsqu’Annie Ernaux reconnaît avoir honte de sa mère, elle avoue dans le même temps éprouver l’angoisse de la ressemblance.

Qu’elle soit provoquée ou accentuée par le regard de l’autre, cette honte venue de l’extérieur sera intériorisée et chacun fera en sorte de s’en accommoder ou de l’exorciser. Qu’il soit insistant ou fuyant, qu’il trahisse la peur, le refus ou le défi, le regard qui désigne le Juif ou l’homosexuel est vécu comme une humiliation. Jean-Pierre Martin relève alors que, dans ses Réflexions sur la question juive, Jean-Paul Sartre évoque de manière très forte cet « emprisonnement du regard autour de l’étoile jaune ».

Dans le récit de Giorgio Bassani, « Les lunettes d’or », le lecteur découvre l’homosexualité d’un des personnages à travers le regard des autres qui, dans ce cas, génère alors une honte par coalition de rumeurs.

Combien ont dû affronter et contrarier le regard de leurs parents avant de devenir écrivains ? Pour de nombreux auteurs, la littérature permet en quelque sorte de se soustraire au regard d’autrui, de le modifier, car, ainsi réfugiés derrière l’écriture, il leur sera possible de se présenter tels qu’ils souhaitent se (re)présenter, et non plus tels qu’ils sont. Et de ne plus montrer leur vrai visage. Après s’être retrouvé totalement incapable de prononcer un mot lors de l’épreuve orale du concours de l’École normale supérieure, Ponge avoue écrire « contre la parole orale ».

5. Les grands romans de la honte

La littérature regorge de petites et grandes hontes, de honteux en tout genre. Elle permet de dire mais aussi de taire toutes les hontes. L’essai de Jean-Pierre Martin dresse un panorama des grands auteurs de la honte, il parcourt les grands romans de la honte, ceux d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs. Tous ceux qui nous font entrevoir les multitudes de situations honteuses.

Rousseau et Dostoïevski écrivent tous deux dans la hantise de l’humiliation et subliment la honte originaire à travers la littérature. Avec ses Confessions, Rousseau fonde l’autobiographie, littérature de l’aveu par excellence, et fait reculer les frontières entre l’avouable et l’inavouable. Le personnage d’Antoine Bloyé de Nizan ruminera toute sa vie la honte de l’enfance et dressera une généalogie des hontes familiales. Annie Ernaux, dans son récit La Honte, affirme qu’il y aurait un « événement fondateur » de la honte propre à l’expérience de chacun. Le narrateur du Pavillon d’or de Mishima parle quant à lui de cette honte fondamentale due à son bégaiement.

Dans le roman de Rushdie situé au Pakistan, La Honte, celle-ci étreint tous les personnages et les distingue en deux catégories : les honteux et les éhontés (débarrassés de la honte). Ici, la honte n’est plus seulement confinée au secret intime, elle est historique, sociale et politique. Dans le roman de Roth, La Tache, le personnage de Coleman Silk va devoir composer avec le mensonge, trahir sa famille et rompre avec ses origines pour échapper à la honte. Dans le personnage de Lord Jim de Conrad et dans celui de La Lettre écarlate de Hawthorne, Jean-Pierre Martin perçoit les « sublimes figures de la honte », deux histoires de déchéance héroïques : tous deux éprouvent une torture intérieure, le premier dans le souvenir de sa lâcheté, le second à travers l’adultère.

Le récit autobiographique de Romain Gary, La Promesse de l’aube, rassemble à lui seul les composantes essentielles de la honte : celle de l’enfance et de l’origine, la confrontation de l’univers de l’adulte avec celui de l’enfant, le regard des autres et l’orgueil blessé.

6. La littérature comme entreprise d’« éhontement »

En tout début d’ouvrage, Jean-Pierre Martin nous rappelle la phrase de Gilles Deleuze : « La honte d’être un homme, y a-t-il une meilleure raison d’écrire ? »

Que fait la littérature face à la honte ? Que permet-elle ? Comment l’écrivain procède-t-il ? Nous l’avons vu précédemment, la littérature regorge de honte(s). Source d’inspiration évidente, ferment de l’œuvre, Jean-Pierre Martin définit même la honte comme l’« alcool fort » de la littérature. Mais existe-t-il un moyen de s’en défaire ?

En l’extériorisant, en la rendant publique et en la partageant, la littérature de l’aveu permet à son auteur de mieux vivre avec sa honte. L’autobiographie, inaugurée par Rousseau, opère une véritable mise à nu des faiblesses et des impuissances de l’individu. En évoquant ainsi son intimité, l’écrivain semble dire : « Ceci est plus qu’un livre, c’est mon corps, mon expérience nue, que l’écrit dévoile ou dévoie. »

Pour exorciser la honte et parvenir à l’« éhontement », chaque écrivain possède sa propre technique. Duras transforme continuellement la honte en impudeur, notamment dans l’Amant. Genet s’affranchit des codes en mettant en scène l’amour et l’érotique homosexuels. Mishima se plaît à capturer le regard des autres à travers une écriture du travestissement et de la dénudation. Mais parfois, cette entreprise s’avère être un échec, à l’instar de celles d’Albert Cohen et Annie Ernaux, pour qui la littérature se révèle finalement une réparation impossible. Enfin, pour certains, l’humiliation s’inscrit comme une revanche et la honte cède alors rapidement la place à l’orgueil, à la haine et à la colère : dans Antoine Bloyé, Paul Nizan en rend parfaitement compte.

Avant de refermer son analyse, Jean-Pierre Martin nous livre « 10 moyens romanesques de traiter les rougeurs », autrement dit, dix techniques littéraires qui sont autant d’issues possibles à la honte :- la solution libertine et cynique ;- la solution théâtrale bouffonne ;- la solution transformiste ;- la solution fugueuse ;- la solution exhibitionniste ;- la solution voyeuriste ;- la solution mensongère ou l’imposture ;- la solution offensive, violente ou meurtrière ;- la solution suicidaire ;- la solution du rire.

7. Conclusion

Qui n’a pas rougi sous le regard d’autrui ? Qui n’a pas ressenti l’humiliation au plus profond de sa personne ? Qui n’a pas éprouvé une solitude infinie face à sa honte ? Que chacun se rassure, personne n’échappe à cette douloureuse émotion, l’essai critique de Jean-Pierre Martin en atteste. Il offre ici un panorama très complet des hontes qui rayonnent à travers les textes et les auteurs que nous côtoyons depuis deux siècles.

Qu’il s’agisse de la honte sociale, de la honte historique, de la honte originelle ou de la honte imprévisible, de la honte individuelle ou de la honte communautaire, de la honte enfantine, de la honte familiale, de la honte rétrospective, de celle du survivant ou encore tout simplement de celle de l’écrivain, toutes demeurent source d’inspiration. Contrairement à la faute, la honte ne peut ni s’effacer ni se réparer ; en revanche, nombreux sont ceux qui, par le biais de la littérature, parviennent à l’exorciser et à s’en affranchir définitivement.

8. Zone critique

Distingué dès sa parution, entièrement dévoué à la honte, totalement consacré aux hontes de tous les horizons, le livre de Jean-Pierre Martin vient combler un manque dans le domaine littéraire. En effet, si l’on note quelques ouvrages philosophiques ou psychologiques qui font désormais référence, rares sont les essais littéraires critiques qui analysent si minutieusement et de manière si abordable le sujet. Il va de soi que la liste des auteurs et des romans étudiés pourrait être enrichie, mais l’exhaustivité n’est pas l’ambition de cet ouvrage et chacun prendra plaisir à le compléter au gré de ses propres lectures.

En énonçant clairement les différents moyens romanesques d’échapper à la honte, en renvoyant finalement chacun à sa propre réalité, ce livre a pour effet de rassurer et de réconforter bon nombre d’entre nous. Comme le formule si bien Jean-Pierre Martin, « le Grand Livre des hontes que nous donne à lire la littérature mondiale pourrait bien être roboratif » (p. 357).

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– La Honte. Réflexions sur la littérature, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2017.

Du même auteur– Real Book. Autopianographie, Paris, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2019.– La Curiosité. Une raison de vivre, Paris, Autrement, coll. « Les Grands Mots », 2019.– Henri Michaux, Paris, Gallimard, coll. « NRF Biographies », 2003.– Le Laminoir, Ceyzérieu, Champ Vallon, 1995.

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