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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Nos ancêtres les Arabes

de Jean Pruvost

récension rédigée parCendrine VaretDocteure en Lettres Modernes (Université de Cergy-Pontoise).

Synopsis

Société

« Je parle très souvent arabe, en français ! » Tout le monde parle arabe, la plupart du temps en l’ignorant. C’est ce que révèle Jean Pruvost dans cet ouvrage très érudit consacré aux mots de langue arabe intégrés à la langue française. À travers un voyage lexical riche de références littéraires, parsemé d’anecdotes, l’auteur retrace le chemin emprunté par tous ces mots plus ou moins assimilés.

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1. Introduction

Paru en 2017, cet ouvrage dresse un état des lieux rigoureux du répertoire lexical français d’origine arabe. Situé dans son contexte historique, chaque mot est étudié et analysé précisément et chaque entrée rend compte du chemin parcouru. Si la langue gauloise a disparu depuis le IVe siècle, on ne peut en dire autant de la langue arabe qui, à travers diverses croisades, conquêtes et échanges commerciaux a profondément et durablement imprégné la langue française.

Conçu à la fois à la manière d’un dictionnaire thématique et étymologique, l’ouvrage de Jean Pruvost recense près de cinq cents mots et expressions de notre langue empruntés à la langue arabe. Il propose dans le même temps un panorama historique et linguistique de deux civilisations, orientale et occidentale, entrées en contact depuis plusieurs siècles déjà.

Comment tant de mots ont-ils pu arriver jusqu’à nous ? Quels chemins ont-ils empruntés pour y parvenir ? Quels sont-ils et qu’en reste-t-il ? Pour faire état de ce que nos dictionnaires transmettent, tel un archéologue, l’auteur a arpenté le terrain linguistique arabe pour étudier chaque mot dans ses moindres détails et soupeser chaque hypothèse. Par le biais des croisades et des conquêtes, des échanges commerciaux, il invite le lecteur à suivre le chemin emprunté par les mots arabes pour venir jusqu’à nous avec tout ce que cela implique de transformations lexicales et d’évolutions sémantiques.

2. À la croisée des langues

Comme il l’indique en fin d’ouvrage, Jean Pruvost a très tôt côtoyé d’autres langues que la sienne. Né à Saint-Denis, il a vécu un temps au cœur de la Cité des Francs-Moisins, dans ce département de Seine-Saint-Denis qui, au XXe siècle, a accueilli en nombre les premiers émigrés d’Algérie. Et « […] on ne vit pas à Saint-Denis sans côtoyer l’histoire de France et la langue arabe […] » (p. 294).

C’est ainsi qu’il a pris progressivement conscience que les mots utilisés par les Français quotidiennement proviennent aussi d’autres langues. Et que si le français a beaucoup emprunté à l’anglais et à l’italien, il faut bien conserver à l’esprit que l’arabe arrive immédiatement après, en troisième position. Cet emprunt est tellement ancien par rapport à l’anglais que tout le monde ou presque semble l’oublier. En effet, si tout le monde est capable d’assimiler les mots « football » ou « week-end » à la langue anglaise, en revanche qui se souvient que « coton », « lilas » ou « estragon » sont des mots d’origine arabe ? Et d’ajouter que la langue arabe est présente dans tous les domaines de notre vocabulaire, du registre courant au registre argotique. Les premiers dictionnaires français ne cesseront de mettre la civilisation arabe à l’honneur et de vanter les richesses de sa langue.

Ainsi Maurice de La Porte célébrant l’Arabie comme « berceau de la langue arabe ! » ; ou encore l’article du Dictionnaire universel d’Antoine Furetière en 1690, dans lequel il n’hésite pas à écrire que « Les Arabes ont été sçavants en Médecine & en Mathématique. Le Père Ange de St Joseph dit que la langue arabe est si féconde, qu’il y a 1000 noms pour signifier une épée, 80 pour le miel, 500 pour le lion, & 200 pour le serpent » (pp. 23-24).

Depuis près de deux siècles, les deux civilisations et les deux langues que sont l’arabe et le français sont en contact étroit et ne cessent d’interférer. Oui, tout le monde, souvent sans le savoir, parle arabe, et ce, dès le matin devant une « tasse » de « café » ou un verre de jus d’« orange ».

3. Voies d’accès et modes de transmission

Comment les mots arabes sont-ils arrivés en langue française ? C’est en identifiant six voies d’emprunt lexical que l’auteur répond à cette question. Les croisades et les conquêtes arabes constituent les deux premières voies d’accès. Les croisades ont cependant généré peu d’échanges linguistiques et très peu de mots en sont issus. Très rapides, ce sont surtout les conquêtes arabes qui, à partir de 632, favorisèrent l’expansion et la circulation lexicales. C’est par ce biais que pénétrèrent dans notre langue des mots tels que « calife », « émir » ou « vizir », et dans le même temps, les mots de la religion musulmane. C’est également à travers la conquête de l’Espagne que l’auteur souligne l’impact de la civilisation arabe sur le monde occidental.

La troisième voie, savante, passe par les écoles, les universités et les bibliothèques notamment celle de Cordoue en Espagne qui, au Xe siècle comptabilisait 400 000 volumes. Cordoue, haut lieu de mémoire et de transmission entre l’Orient et l’Occident. Les voies commerciales maritimes ont développé sur le pourtour du bassin méditerranéen une intense activité commerciale entre ces deux mondes. En faisant apparaître de nouvelles pratiques agricoles, en développant l’artisanat et le commerce, ces nombreux échanges ont largement participé à la diffusion d’un lexique d’origine arabe. La cinquième voie concerne notamment les mots familiers.

Elle correspond à la colonisation de l’Afrique du Nord au XIXe siècle, puis à la décolonisation dans la seconde moitié du siècle suivant. Lors de la colonisation, les contacts entraînèrent des échanges linguistiques fructueux : « bled », « burnous », « djellaba » entrèrent progressivement dans un vocabulaire compris par tous.

Puis, l’indépendance et le rapatriement des pieds noirs en France eurent une influence certaine sur la langue. « Indéniablement, les “Français d’Algérie” emportaient avec eux sur le sol français des mots et des habitudes acquises […] » (p. 68).

C’est ainsi qu’apparurent le « couscous », le « tajine », et le « méchoui ». Enfin, la dernière voie d’accès est liée à l’immigration qui fut à l’origine des « cités » fleurissant dans les années. S’installe alors progressivement la « langue des cités », ponctuée de mots arabes tels que « kiffer », « wesh » (ou « wech »). Mots qui, grâce au rap et à la musique urbaine ont bénéficié de relais très efficaces, lesquels ont alors véhiculé un grand nombre de mots d’origine arabe auprès des jeunes de tous horizons.

4. Les mots voyagent

Les mots circulent, les mots voyagent et traversent les frontières linguistiques. Il leur faut souvent plusieurs siècles pour arriver jusqu’à nous. C’est en fouillant dans les dictionnaires que Jean Pruvost parvient à restituer le chemin emprunté et parcouru par le vocabulaire pour passer d’un pays à un autre, d’une langue à une autre. Car ce sont bien les dictionnaires qui nous révèlent la véritable histoire des mots, la manière dont ils apparaissent ou disparaissent et s’imposent au sein d’une civilisation.

Ainsi, c’est en remontant au mot « Kilab » – « chien » en arabe classique –, puis « Kläb » en arabe maghrébin, que le « cleb » fait irruption dans la langue française en 1863 avant de prendre, en 1920, un « s » final tant au singulier qu’au pluriel.

Dix ans plus tard, le « clébard » s’installe à son tour dans notre lexique argotique. Il arrive que les mots voyagent par pure nécessité, tel est le cas lorsque la langue d’accueil manque de mots et que l’adoption s’avère indispensable pour que celui-ci bénéficie d’une réalité lexicale. Il suffit de citer le « jasmin » ou le « coton », deux termes venus de la langue arabe. Mais il arrive également qu’ils voyagent par luxe lorsque l’emprunt n’est pas nécessaire et que le mot existait auparavant. En effet, avant d’avoir recours à la « baraka » ou au « talisman », la langue française savait déjà désigner la « chance » ou le « porte-bonheur » en tant que tels. Parfois, ce voyage est difficile à suivre et nécessite de nombreuses étapes.

Chacun s’en rendra aisément compte en retraçant le parcours du mot « couffin ». Issu de l’arabe « quffa » lui-même issu du latin « cophinus » venant à son tour du grec « kophinos » – « corbeille » –, c’est en passant par le provençal « coufo » qu’il entrera finalement dans la langue française. Il se peut encore que les mots voyagent en famille, preuve alors de leur parfaite intégration. À ce titre, la « jupe » – de l’arabe « djubbah » – illustre ce propos à merveille. Avec elle la famille prolifère et voit arriver à sa suite la « jupe-culotte », la « minijupe », la « jupette », le « jupon » ou encore la « juponnaille », le « juponnard », la « jupière » et le « jupier ».

5. Évolutions sémantiques

Les mots voyagent, et en voyageant beaucoup évoluent, se transforment, changent de sens. Certains emprunts conservent le mot d’origine intact, assimilant la même orthographe, attestant le même sens. Tel est le cas de « hammam » que l’on écrit de la même manière tant en langue arabe qu’en langue française. Il conserve la même signification, « bain chaud, bain public ». Mais le plus souvent, on relève de nettes évolutions sémantiques et orthographiques.

Pour arriver à l’« élixir », il faut partir du mot grec « ksêrion », médicament de poudre sèche, qui deviendra l’« al-iksir » chez les alchimistes arabes, désignant la « pierre philosophale ». Il s’intégrera ensuite à la langue française, d’abord sous la forme « eslissir » au XIIIe siècle, puis sera assimilé à une substance très pure le siècle suivant et prendra dans le même temps son orthographe actuelle. Il faudra ensuite attendre la fin du XVIIe siècle pour qu’il prenne le sens d’une préparation médicamenteuse, puis qu’il devienne, par extension, une liqueur digestive.

Jean Pruvost ne cesse, dans cet ouvrage, de s’interroger sur l’origine de ces évolutions sémantiques. En effet, comment élucider le nouveau sens d’un mot ? Tel l’archéologue, c’est bien en étudiant minutieusement les dictionnaires, en remontant aux sources étymologiques qu’il parvient à soumettre ses hypothèses. Ainsi, il s’interroge sur le mot « nuque » qui, avant de désigner la partie postérieure du cou, désignait la « moelle épinière », du mot arabe « nukha ».

Comment un tel glissement a-t-il pu s’opérer ? C’est certainement, nous dit-il, un autre mot arabe, le mot « nuqrah » qui, par sa proximité phonétique avec le mot français « nuque », est responsable de ce changement et de cette nouvelle orientation. Et c’est bien une fois de plus en parcourant les dictionnaires qu’il est à même de recenser les différents sens du mot « gazelle », capable de désigner à la fois un animal, une femme élancée et gracieuse et une pâtisserie.

6. Thèmes et expressions

Jean Pruvost a ici recensé environ cinq cents mots français d’origine arabe qu’il a classés par thèmes, des mots qui appartiennent entièrement à notre patrimoine linguistique. Des mots que l’on peut aisément trouver dans les dictionnaires comme le Petit Larousse et le Petit Robert.

Chacun pourra concrètement s’apercevoir à quel point la langue arabe a infiltré la langue française. Qu’il s’agisse du vocabulaire de l’alimentation, des mots du corps, du règne animal ou de l’univers végétal, des vêtements que nous portons, des couleurs que nous côtoyons, des meubles et objets qui nous entourent, des loisirs et des sports que nous pratiquons, sans oublier les arts, les lettres et la musique, les religions, tous les mots étudiés appartiennent au paysage linguistique français et sont pourtant bel et bien d’origine arabe. Il en va également de même pour tout le vocabulaire qui permet de compter, mesurer, scruter le ciel, combattre, désigner des fonctions et des statuts.

Parmi eux, l’auteur remet à l’honneur des mots tombés dans l’oubli, à l’instar de la « ketmie », du mot arabe « hatmi », qui, il y encore quelques petits siècles faisait partie des mots pharmaceutiques courants. Il fait place également aux mots entrés en langue française plus récemment. C’est le cas de « mazout », attesté dans l’Encyclopédie de Berthelot en 1899, du mot arabe « mahzulat », signifiant « déchets ».

Mais les mots les plus récents entrés en langue française appartiennent au lexique des cités. Il en est ainsi du « seum » dérivé du mot arabe « semm » synonyme de « venin ». « Avoir le seum », c’est être énervé, en colère, frustré. Le Lexik des cités quant à lui, enregistre en 2007 l’interjection « Hrlass », correspondant à « C’est fini ! Laisse tomber », issue de l’arabe classique de même signification. Les mots d’argot n’échappent pas non plus à la règle. La « guitoune », tente de campement, est un mot venu de l’arabe algérien « geyton », il est entré dans la langue française vers 1860 avec l’argot militaire. De même, le « flouze », synonyme argotique du mot « argent » vient de l’arabe maghrébin « flus ».

Enfin, l’auteur recense bon nombre d’expressions et de locutions françaises qui doivent leur origine à la langue arabe : mener « une vie de patachon », « peigner la girafe », « tous azimuts », c’est « kif-kif bourricot ».

7. Conclusion

Comme ne manque pas de le souligner l’ouvrage de Jean Pruvost, c’est en remontant aux sources du mot que l’on construit et comprend son histoire.

Parfois si bien intégrés au paysage linguistique français, certains mots font totalement oublier l’origine arabe dont ils sont issus. Qu’il s’agisse de mots familiers et couramment utilisés, de termes savants, du vocabulaire argotique ou d’expressions que nous utilisons quotidiennement, l’auteur parcourt cet univers lexical à travers les différents modes de transmission qui ont permis aux mots de passer de l’arabe au français.

Par voies terrestres ou maritimes, lors d’échanges commerciaux, à travers les mouvements liés à l’immigration, à la colonisation puis la décolonisation ou encore par le biais de la musique urbaine, tous ont traversé les frontières pour remonter jusqu’à nous et enrichir la langue française.

8. Zone critique

Lexicologue passionné, Jean Pruvost a conçu ici un ouvrage unique en son genre, surprenant, érudit et qui demeure cependant parfaitement accessible. Loin d’être réservé aux linguistes, aux lexicologues et autres spécialistes, il peut se lire à la fois comme un dictionnaire encyclopédique et comme le grand récit de voyage entre deux civilisations.

La connaissance approfondie que l’auteur possède des dictionnaires, combinée à son amour des mots lui permettent d’entraîner le lecteur de découverte en découverte et de saisir avec la plus grande clarté tout ce que le lexique français doit à la langue arabe.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Nos ancêtres les Arabes – Ce que notre langue leur doit, Paris, Éditions Jean-Claude Lattès, 2017.

Du même auteur

– Les Dictionnaires de langue française, Paris, Éditions PUF, coll. « Que sais-je ? », 2002.– Le Vin, Paris, Éditions Honoré Champion, coll. « Champion Les Mots », 2010.– Journal d’un amoureux des mots : un voyage savoureux au cœur des mots !, Paris, Éditions Larousse, 2013.– Le Dico des dictionnaires, Histoire et anecdotes, Paris, Éditions Jean-Claude Lattès, 2014.

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