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Les Nouveaux Maîtres du monde

de Jean Ziegler

récension rédigée parCécile RémyResponsable éditoriale indépendante.

Synopsis

Société

Les années 1990-2000 marquent-elles l’établissement d’un nouvel ordre mondial ? Pour Jean Ziegler, elles coïncident en tout cas avec l’émergence d’un marché économique globalisé et d’une logique néo-libérale galopante qui transforment complètement les rapports des nations entre elles, et les articulent autour d’un mécanisme simple, mais effrayant : l’exploitation des êtres humains et des richesses naturelles par les « nouveaux maîtres du monde ». Autrement dit : les tenants d’une économie capitaliste dérégulée fondée sur la croissance et le profit. Ce sont eux que Jean Ziegler cible ici, à travers un texte aux allures de cri de révolte.

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1. Introduction

Avec cet ouvrage, Jean Ziegler convoque une vision à la fois historique, politique et économique pour comprendre les enjeux et concepts liés à la mondialisation, avant d’en dénoncer les dérives et l’idéologie qu’elle sous-tend : cet essai dense et rythmé se lit aussi comme un pamphlet, condamnant et révélant les figures que prennent les « maîtres » de ce nouveau monde globalisé.

Indignation et colère sont donc les fils conducteurs de ce texte, dans lequel Jean Ziegler lance un appel à la résistance, à l’espoir d’un vrai changement porté par la société civile, qui, seule, peut inverser les rapports de force en vigueur.

2. La mondialisation au service du néo-libéralisme

Pour Jean Ziegler, l’une des plus grandes mutations de nos sociétés contemporaines tient à l’avènement, dès le début des années 1990, d’une économie mondialisée, c’est-à-dire à « l’intégration progressive, dans un marché unique, de toutes les économies autrefois nationales, relativement singulières, intéressant la nation, gouvernées par des mentalités, un héritage culturel, des modes de faire et d’imaginer particuliers (…) » (p. 34). L’une des spécificités de ce texte est la démarche d’historien qu’adopte l’auteur pour donner à comprendre la mondialisation comme un bouleversement économique, géopolitique et social majeur, à l’origine de nouveaux rapports de force entre les États.

Il revient ainsi sur la fin de la guerre froide et l’effondrement du bloc soviétique, qui fournirent l’opportunité aux économies capitalistes occidentales de s’étendre sans rencontrer de contre-pouvoir, grâce, notamment, à la révolution technologique qui prit simultanément son essor : des premiers systèmes de communication par satellite jusqu’à la mise en place d’Internet, la vitesse de circulation de l’information, mais aussi des capitaux, permit d’abolir les frontières et de construire un monde virtuel unifié.La proclamation par Washington d’un « nouvel ordre mondial » en 1991, après la guerre du Golfe, et la création trois ans plus tard de l’Organisation mondiale du commerce sont bien les marqueurs des débuts d’un développement économique globalisé. Celui-ci est porté par une doctrine néo-libérale qui s’incarne tout d’abord à travers l’allégeance à la figure de la superpuissance américaine, que Jean Ziegler appelle « l’Empire ».

Celui-ci se distingue par sa farouche volonté de défendre la libéralisation des marchés et du commerce au point de faire échouer la bonne application de décisions internationales, tel que le protocole de Kyoto (prévoyant la réduction d’émission de CO2) que George W. Bush refusa de ratifier en 2001 pour préserver ses industries pétrolières et automobiles transnationales. Le néo-libéralisme au cœur du concept de mondialisation prend également sa source dans les principes édictés par le Consensus de Washington en 1989, visant à « privatiser le monde » (p. 64) à travers une série de règles économiques qui prônent la libéralisation des marchés financiers, le démantèlement des services publics, la protection de la propriété privée, le libre commerce fondé sur les exportations, etc.

Ces principes ne viennent pas de nulle part : ils reprennent les théories énoncées par deux économistes du XIXe siècle, Adam Smith et David Ricardo, disant que « débarrassé de toute limitation et de tout contrôle, le capital se dirige spontanément et à chaque instant vers le lieu où les profits seront maximaux » (p. 88).

3. Un pamphlet contre l’idéologie des dominants

Le dogme énoncé par Smith et Ricardo ne serait pas complet s’il n’abordait pas le problème de la distribution des richesses, et le mythe du trickle down effect, l’« effet de ruissellement », théorisé par Arthur Laffer : il s’agit de considérer qu’il existe une limite objective à l’accumulation de richesses, et que, lorsque les besoins sont satisfaits, les riches n’accumulent plus, mais distribuent aux moins riches. Ce théorème semble au centre du processus de mondialisation, considéré par ses partisans comme la solution aux déséquilibres économiques internationaux.

Or, Jean Ziegler le remet complètement en question en lui adjoignant une dimension psychologique : « L’usage n’a rien à y faire. (…) L’argent est un moyen de domination et de pouvoir. » (p. 89.) Et en effet, la volonté d’unification d’une économie globalisée semble dans la réalité s’appliquer sous une forme bien différente : loin de réunir, la mondialisation diviserait les nations.

C’est là toute la thèse de ce texte aux allures de pamphlet, dans lequel Jean Ziegler pose un regard critique sur le concept de mondialisation, le condamne violemment comme étant la cause majeure des inégalités entre pays du Nord et pays du Sud, riches et pauvres, dominants et dominés, selon la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave. Pour lui, la mondialisation doit être comprise comme un système idéologique au service de l’extension d’une économie capitaliste permettant aux « nouveaux maîtres du monde » de s’enrichir toujours plus, y compris au détriment des États et individus les plus défavorisés, dans une logique de partition binaire de la planète qu’il nomme « économie d’archipel » : « La réalité du monde mondialisé consiste en une succession d’îlots de prospérité et de richesse, flottant dans un océan de peuples à l’agonie. » (p. 39.)

L’argumentation pleine de colère de Jean Ziegler est étayée par de nombreux chiffres et statistiques alarmistes : « En 2002, 20 % de la population accapare plus de 80 % des richesses (…). Les autres, plus d’un milliard d’hommes, de femmes et d’enfants, doivent se partager 1 % du revenu mondial. » (p. 75.) Et il ne décolère pas lorsqu’il évoque les oligarques, banquiers ou chefs d’entreprises transnationales assimilés à des « prédateurs » massacrant la nature, s’enrichissant grâce à « l’argent du sang » ou à un « capitalisme de tueurs » (p. 130).

Exemple : le président de la société transnationale Walt Disney jouit d’un salaire astronomique, et empocha en 2000 des actions d’une valeur de 181 millions de dollars. Dans le même temps, les vêtements pour enfants Disney étaient fabriqués dans les « ateliers de la sueur » sur l’île d’Haïti par des ouvrières gagnant 28 cents de l’heure…

4. Qui sont les nouveaux maîtres du monde ?

Ces « prédateurs » sont pour Jean Ziegler les emblèmes de l’idéologie des dominants, qu’il décrit comme des êtres animés par la passion du pouvoir et du profit. Corruption, arnaques, évasion fiscale…

Ziegler liste les nombreuses méthodes dont usent les dominants pour conserver leur suprématie dans ce nouveau cadre mondial et leur responsabilité dans la perversion du système. Il invoque ainsi l’exemple de Ferdinand Marcos, ancien président des Philippines (le pays se classait à la fin des années 1980 parmi les 35 pays les plus pauvres au monde), qui réussit à prélever l’équivalent de 1,5 milliard de dollars dans les caisses de la banque centrale ou dans les fonds de développement octroyés par les ONG, pour ensuite le transférer au Crédit suisse.

Les stratégies mises en place par les prédateurs sont protégées par des « mercenaires », qui prennent la forme de l’Organisation mondiale du commerce, de la Banque mondiale et du FMI. Décrite comme une « machine de guerre » (p. 182), l’OMC permet de réduire les pouvoirs des États et des services publics grâce à des processus de privatisations et de dérèglementations supposés favoriser le libre-échange.

Jean Ziegler pointe l’hypocrisie du système en apparence démocratique de négociation des accords, rappelant que les sociétés transnationales occidentales détiennent la majorité du commerce mondial, et interdisent ainsi aux pays plus pauvres la moindre opposition. Non seulement les accords votés s’avèrent souvent dangereux d’un point de vue humain et environnemental, mais ils empêchent les économies nationales de pouvoir se développer, en les contraignant à « ouvrir (…) sans restriction leur territoire aux implantations d’usines étrangères et aux importations de biens, de capitaux et de brevets » (p. 200).

Les méthodes employées par la Banque mondiale et le FMI s’avèrent tout aussi préjudiciables. Alors que la Banque mondiale finance des projets comme, par exemple, la construction d’un oléoduc entre le Tchad et le Cameroun en 2000, défigurant ainsi une forêt où vivent 4 500 Pygmées, le FMI agit de son côté en « pyromane » (p. 143) auprès des pays les plus pauvres. Lorsque ceux-ci, étranglés par une dette trop importante, sollicitent des crédits auprès du FMI, ce dernier impose « des réductions massives aux budgets sociaux, éducatif et de la santé (…), la mise en place de politiques d’austérité » (p. 228), ainsi que la vente à des sociétés transnationales des industries dites rentables.

Aucun moyen de sortir ensuite les populations de la misère, car sous la houlette du FMI, priorité est donnée au remboursement des crédits. Ziegler cite l’exemple du Niger qui, en 2001, vendit à des opérateurs privés une licence de téléphonie mobile et voulut affecter la somme encaissée à la construction d’écoles ; le FMI s’y opposa.

5. Un appel à la résistance

Face à l’arrogance et à l’aveuglement des prédateurs et des mercenaires, Jean Ziegler oppose l’espoir porté par la société civile et sa capacité à s’ordonner en fronts de résistance autour de valeurs de démocratie, de générosité et de solidarité. Il s’agirait d’abord de reconnaître en quoi le libéralisme, s’il partage ses racines étymologiques avec le mot « liberté », prive en réalité l’individu de toute identité et liberté, et le réduit à une simple fonctionnalité marchande.

« Ce qui est à reconstruire aujourd’hui, c’est l’individu tel qu’il a été conçu par Voltaire, Diderot, Rousseau (…). L’individualité civile n’est pas autre chose que cette aventure où l’être affirme pleinement sa singularité sans rien oublier de sa dépendance au monde. » (p. 296.) Ziegler exhorte à une redécouverte des valeurs des Lumières du XVIIIe siècle pour penser le citoyen dans son lien à une communauté ; seule cette mutualisation de particularités peut amener à une révolte commune, donc puissante.

Cette lutte s’invente sur le terrain, à travers la construction de fronts que l’auteur liste et répertorie ainsi : organisations ouvrières et syndicales ; mouvements paysans ; mouvements de femmes ; peuples autochtones ; associations écologiques ; grands mouvements sociaux et ONG.

Ces derniers se distinguent des autres par leur capacité d’intervention, mais aussi leur aspiration à penser, à critiquer et à combattre les fondements mêmes des modes de production et de domination capitalistes, à l’instar des mouvements Attac (qui défend une taxation des capitaux spéculatifs par des intérêts négatifs) ou Jubilé 2000 (qui milite pour l’abolition de la dette des pays du tiers-monde). Ces différents fronts sont unis par des convictions communes : « la nécessité d’instaurer la démocratie de base partout dans le monde (…) ; le refus des inégalités sociales (…) ; la nécessité de préserver la nature, l’air, l’eau, l’environnement sanitaire et psychologique de chaque être humain. » (p. 310.)

Quels moyens pour cette résistance quand les adversaires, que Ziegler appelle « les gigantesques personnes immortelles » (p. 316) et qui regroupent les sociétés transcontinentales et les marchés, sont à la fois invisibles et mutiques ? Les méthodes mises en place par la société civile tiennent à la capacité à se rassembler rapidement lors de manifestations de masse, par exemple à l’occasion de sommets mondiaux, sous la forme de forums alternatifs, d’actions de désobéissance civile non violente ou encore de marches populaires, dans l’idée de rendre au peuple sa souveraineté sur l’espace public.

Ce texte de Jean Ziegler, au-delà d’une condamnation passionnée du règne du capital financier et de la doctrine néo-libérale, appelle surtout les peuples à s’inscrire dans les rangs des « combattants de l’espoir », comme le firent « plus de 60 000 hommes et femmes, venus des cinq continents et appartenant à plus de 2 000 mouvements sociaux différents » (p. 359) lors du second Forum social mondial de Porto Alegre, au Brésil, en 2002, pour réclamer, entre autres, l’abolition de l’OMC et du FMI.

6. Conclusion

Les Nouveaux Maîtres du monde, et ceux qui leur résistent n’est pas simplement un essai historique, politique et économique autour d’une définition du concept de mondialisation. Il s’agit aussi d’un texte à charge dans lequel son auteur, Jean Ziegler, à partir notamment de ses expériences comme rapporteur auprès de l’Organisation des Nations unies, condamne violemment un système articulé autour du règne du capital financier et des marchés libéralisés.

La globalisation, orchestrée par une doxa néo-libérale, est pour lui responsable d’un accroissement insupportable des inégalités, d’une destruction de l’environnement et de nouvelles formes d’esclavage des puissants sur les faibles. Le ton partisan et le positionnement militant de Jean Ziegler sont aussi l’occasion d’appeler la société civile à se soulever et à s’indigner pour faire entendre sa voix et tenter de « démocratiser le monde ».

7. Zone critique

Jean Ziegler est connu pour ses pamphlets au verbe haut, sa plume au vitriol et son absence de langue de bois, qui lui valent, à chacune de ses publications, d’être critiqué pour ses positions jugées caricaturales, manichéennes, et pour son inconsistance en tant qu’historien.

Avec Les Nouveaux Maîtres du monde, et ceux qui leur résistent, il poursuit en effet davantage un travail d’« éveilleur de consciences » qu’une volonté de description objective et historique : « Je ne supporte plus ces universitaires frileux qui, toute leur vie, ont étudié l’histoire contemporaine sans être foutus de mobiliser une seule seconde l'opinion publique (…), alors que nos banquiers ont continué à ravager la planète ! » (Libération, mars 1997.)

Il convient d’envisager ce texte de Jean Ziegler comme beaucoup de ses autres écrits, c’est-à-dire comme un cri d’indignation et une critique virulente de la mondialisation, ce qui l’inscrit dans le mouvement altermondialiste à l’instar d’auteurs tels que Noam Chomsky, Naomi Klein, Ignacio Ramonet ou Pablo Servigne.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Les Nouveaux Maîtres du monde, et ceux qui leur résistent, Paris, Points, 2015.

Du même auteur– La Haine de l’Occident, Paris, Albin Michel, 2008.

Autres pistes– Noam Chomsky, Dominer le monde ou sauver la planète ?, Paris, Fayard, 2005.– Naomi Klein, Tout peut changer, capitalisme et changement climatique, Arles, Actes Sud, 2015.– Ignacio Ramonet, Abécédaire partiel et partial de la globalisation, avec Ramon Chao et Wozniak, Paris, Plon, 2004.– Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Paris, Éditions du Seuil, 2015.

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