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Les Biais de l’esprit

de Jérôme Boutang, Michel De Lara

récension rédigée parRomain AllaisÉditeur et correcteur indépendant. Titulaire d'un DEA en histoire des sciences (Université de Nantes).

Synopsis

Science et environnement

L’homme du XXIe siècle, avec ses connaissances et sa technologie, donne volontiers l’illusion de contrôler son existence et son environnement. Mais il est en réalité beaucoup plus proche qu’il ne le croit de ses ancêtres préhistoriques, d’où des réactions parfois irrationnelles devant certaines situations. Partant d’une science récente, la psychologie évolutionniste, Jérôme Boutang et Michel De Lara apportent un éclairage original sur ces biais cognitifs : ils seraient des réponses adaptatives maximisant nos chances de survie. Nos sociétés se transformant à un rythme plus rapide que l’évolution biologique, ces biais resteraient solidement ancrés en nous.

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1. Introduction

En remontant dans le passé, à l’époque des tout premiers êtres humains il y a 200 000 ou 300 000 ans, voire au-delà, à l’apparition du genre Homo il y a quelque 2,5 millions d’années, Jérôme Boutang et Michel De Lara tentent de retrouver l’origine de certains de nos comportements : ceux que l’on pourrait qualifier d’irrationnels. Or, s’ils apparaissent ainsi aujourd’hui, ils ne l’étaient peut-être pas à l’époque de nos lointains ancêtres, vivant dans une nature souvent hostile.

Ce décalage s’explique par le fait que l’évolution des espèces est plus lente que celle des sociétés humaines. Corollaire de ce constat, l’homme n’a pas eu le temps de développer des réponses adaptées aux nouvelles contraintes du monde. Il est alors obligé de recycler d’anciennes stratégies pour s’adapter. Tous ces éléments entraînent des biais cognitifs que les auteurs proposent d’étudier. Ils mettent ainsi en évidence les apports de la psychologie évolutionniste qui offre ainsi un nouvel éclairage à la théorie de l’évolution de Charles Darwin.

2. Peurs ancestrales

Promenons-nous sur le sentier d’un parc arboré. Devant nous gît une forme longue et tordue. Nous nous arrêtons. Immédiatement nos sens sont en alerte. Serait-ce un serpent ? Non, ce n’était qu’un bâton. D’ailleurs, en y réfléchissant, il est peu probable qu’un serpent se balade dans un parc aussi fréquenté. Et pourtant nous avons bel et bien eu peur. Une réaction irrationnelle, voire idiote. Vraiment ?

En fait, nous avons adopté l’attitude de nos ancêtres préhistoriques qui vivaient dans un monde où tomber nez à nez avec un serpent n’était pas rare et où aucun sérum contre les venins n’avait été mis au point. Vue sous cet angle, une confrontation avec un tel reptile représentait un vrai danger. Non seulement cette peur n’était donc pas irrationnelle, mais une telle réaction augmentait les chances de survie.

De nos jours, le risque de succomber à une morsure de serpent est faible. Pourtant, il est toujours préférable de prendre un bâton pour un serpent, et donc de se montrer méfiant, plutôt que de prendre un serpent pour un bâton, et de succomber bêtement à une morsure.

Les peurs ancestrales sont encore bien ancrées en nous. Les enfants, par exemple, ont souvent peur du loup alors que le risque d’en rencontrer un est des plus minimes. En revanche, aucun enfant ne redoute de manger des bonbons bien qu’il soit clairement démontré qu’une alimentation trop riche en sucres affecte notre santé d’une manière parfois dramatique. Nous continuons donc de nous méfier des dangers quasi inexistants alors que « notre esprit n’est pas adapté aux dangers apparus dans les temps modernes » (p. 60).

3. Théorie des perspectives

Dans la nature, être méfiant est un gage de survie. Ainsi, il est souvent plus judicieux de garder ce que l’on possède, même si c’est peu, plutôt que de le risquer dans l’espoir hypothétique d’en obtenir davantage. Ou alors il faut que le jeu en vaille la chandelle. La théorie dite des perspectives énonce qu’une « perte “pèse” dans nos choix environ le double d’un gain » (p. 82). C’est l’illustration de l’adage populaire : un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.

En France, nous venons de passer au prélèvement de l’impôt à la source. Bien que ce système soit équivalent à l’ancien quant aux sommes récoltées par l’État, il est généralement mieux perçu. En effet, auparavant, le contribuable gagnait une somme, puis constatait sur ses relevés bancaires qu’elle disparaissait au moment où l’impôt était prélevé. Il avait la sensation d’une perte. Avec le prélèvement à la source, la perte est invisible puisque le Trésor public retire une somme avant que le contribuable l’ait gagnée. Le résultat est le même, mais le ressenti est différent.

Dans le même ordre d’idée, nous sommes nombreux à appréhender les voyages en avion, car nous sommes davantage marqués par les conséquences spectaculaires et désastreuses d’un crash. Pourtant, la probabilité de mourir lors d’un vol est beaucoup plus faible que lors d’un déplacement en voiture. Or, qui pense à l’éventualité de sa mort prochaine en mettant le contact ? Dans un registre plus optimiste, nous préférons jouer au loto, alors que la probabilité de toucher le pactole est ridicule, plutôt que d’essayer un jeu où les chances de gagner sont plus élevées, mais le gain plus faible.

4. Pensée magique

En nous raisonnant, la plupart d’entre nous parviennent à monter à bord d’un avion pour traverser l’Atlantique. Pour autant qui n’est pas tenté d’emporter un fer à cheval, ou tout autre gri-gri, pour conjurer le mauvais sort ? C’est que nous sommes enclins à créer des liens entre des événements qui n’ont pourtant aucun rapport entre eux. Ainsi tel sportif accomplira son petit rituel d’importance afin de maximiser ses chances de l’emporter sur son adversaire. Objectivement pourtant, rien ne permet d’affirmer que son rituel ait une quelconque influence sur le déroulé de la partie. C’est ce qu’on nomme la pensée magique. Irrationnelle, elle pourrait pourtant « bien être la conséquence d’un biais adaptatif qui nous pousse à chercher à expliquer des phénomènes réels par des causes inexistantes ou qui s’avèrent irrationnelles » (p. 125).

Autrement dit, nos ancêtres qui croyaient en des forces surnaturelles auraient pu être avantagés au détriment des autres, transmettant ainsi à leur descendance ce caractère. Mais en quoi auraient-ils été avantagés ? Voir dans une manifestation de la nature un mauvais présage, alors qu’il n’en est rien, incite à la prudence. Et si nous nous trompons, c’est sans importance, car les conséquences, du point de vue de notre survie, seront minimes. A contrario, celui qui n’y croit pas s’expose plus facilement. Or, s’il se trompe, et même si c’est dans un très petit nombre de cas, les conséquences peuvent lui être fatales.

Admettons cependant que nous ignorons un signe nous alertant prétendument d’un danger imminent, qu’un danger survienne réellement et que nous en soyons affectés. Nous serons sûrement tentés de refaire l’histoire et d’imaginer ainsi une issue plus favorable à notre mésaventure. « Si j’avais écouté mes amis, je n’en serais pas là ! » Ce faisant, nous nous adonnons à la pensée contrefactuelle. Cette tendance à « refaire le match » peut aboutir à des réactions inattendues, comme la perception que peuvent avoir des athlètes sur leurs performances. Un médaillé de bronze, par exemple, est souvent plus heureux qu’un médaillé d’argent. Pourquoi ? Parce que le premier s’imagine qu’il s’en est fallu de peu pour qu’il rate le podium alors que le second s’imagine qu’il s’en est fallu de peu pour qu’il obtienne l’or.

5. Différents biais

Allons plus loin. Le médaillé de bronze est donc satisfait de son résultat. Il l’attribuera sûrement au travail qu’il a patiemment effectué pour en arriver là. Le médaillé d’argent en revanche, frustré de ne pas avoir gagné l’or, attribuera volontiers son « échec » aux mauvaises conditions météorologiques, à une nourriture inadaptée que son entraîneur lui a pourtant conseillée, à un public qui lui était hostile et à bien d’autres choses encore… Se dessine en fait ce qu’il est coutume d’appeler un biais de présomption, qui consiste à s’attribuer les causes de ses succès et à attribuer aux autres les causes de ses échecs.

Le biais de confirmation est un autre exemple bien connu. En sciences par exemple, il pousse un expérimentateur à ne voir que les résultats qui confirment ses hypothèses et à ignorer ceux qui les infirment. Ce biais est aussi très répandu chez les amoureux transis, qui interprètent les moindres faits et gestes de la personne dont ils sont tombés amoureux comme des preuves irréfutables que leur amour est réciproque, alors qu’il n’en est rien.

Pour en avoir le cœur net, notre amoureux pourrait inviter sa belle au restaurant. Dans ce cas, choisira-t-il ce restaurant vide au décor romantique ou cet autre restaurant moins romantique, mais convivial. Il est probable qu’il opte pour le second, car il ne souffre pas seulement d’un biais de confirmation, mais aussi d’un biais de la preuve sociale. En effet, « lorsque nous hésitons entre plusieurs décisions, il nous arrive souvent de juger qu’un comportement est le bon si nous voyons suffisamment de gens l’adopter autour de nous » (p. 168). Même si son cuisinier est talentueux, un restaurant vide n’attire pas la clientèle.

6. Survie et reproduction

Les biais cognitifs peuvent donc être compris comme de lointaines adaptations qui ont permis à nos ancêtres de survivre. Il est pourtant un domaine où certains comportements paraissent peu compatibles avec la notion de survie : le sexe. En effet, lorsqu’il s’agit de séduire les filles, les garçons ont une propension à agir de manière inconséquente, voire carrément dangereuse. Du reste, Charles Darwin avait déjà noté que, dans le monde animal, les apparats des mâles pour séduire les femelles étaient, du point de leur survie, quasiment suicidaires. Quand un paon fait la roue, il s’expose à ses prédateurs. Sa roue le transforme en cible, elle le gêne pour fuir et n’a aucune vertu défensive ou offensive. Le jeu en vaut-il donc la chandelle ? Eh bien oui !

En fait, « la survie n’est pas le graal d’un organisme ; c’est une condition pour la propagation de ses gènes » (p. 197). Et le paon, lorsqu’il fait la roue, semble dire aux femelles : « Mes gènes, dont mon plumage en est l’expression, sont d’une telle qualité que je suis prêt à risquer ma vie pour vous les confier, et qu’ainsi ils soient transmis à la prochaine génération. » Car « seul un organisme supérieurement pourvu peut présenter un trait spectaculaire qui le handicape » (p. 197). Revenons à nos séducteurs en herbe qui se plieraient en quatre pour arracher un sourire à la fille de leur rêve. Du point de vue de la survie, ça n’a pas l’air très malin, mais du point de vue de la reproduction c’est très efficace.

Ça les distingue des autres prétendants, voire ça élimine la concurrence, en plus d’offrir un maximum de garanties sur la possibilité que leurs gènes se retrouvent dans la génération suivante. Mais… Et les filles dans tout ça ?

7. Gènes stratèges

Du point de vue des gènes, les femmes ont un avantage décisif sur les hommes : elles sont certaines que l’enfant qu’elles portent possède la moitié de leurs gènes. Ce qui n’est pas le cas des hommes, qui ne peuvent être sûrs à 100 % que l’enfant qu’on leur présente comme étant le leur le soit vraiment. La nature est ainsi faite, les femmes ont tout le « matériel » pour enfanter, à l’exception du sperme. Sachant que le futur bébé possédera à coup sûr la moitié de leurs gènes, il ne leur reste plus qu’à choisir l’homme qui détient les meilleurs gènes à leurs yeux, gènes qui s’exprimeront à travers ses « exploits » (sa beauté, sa force, son intelligence, son humour, son art…).

L’homme, n’étant jamais certain d’être le père biologique d’un enfant, et donc n’étant jamais certain que ses gènes soient passés à la génération suivante, a tendance à multiplier les conquêtes pour pallier cette incertitude. Il s’agit là de deux stratégies différentes qui poursuivent un même objectif : permettre aux gènes les plus performants d’accéder à la génération suivante. Ce constat peut paraître immoral, et d’ailleurs il arrive qu’il le soit. On estime qu’aujourd’hui « un homme mâle sur deux cents est un descendant de Genghis Khan ou de ses frères ! » (p. 220).

Pour aboutir à ce résultat, combien a-t-il fallu d’hommes massacrés (pour éliminer la concurrence) et de femmes violées (pour assurer la descendance de Genghis Khan et de ses frères) ? Ainsi, la nécessité de se reproduire dépasse celle de survivre et peut entraîner une compétition d’une extrême violence, à tel point que « nos instincts moraux et nos normes culturelles ont certainement émergé en réponse aux excès de la compétition sexuelle » (p. 220). On arriverait presque à croire que nos gènes nous manipulent pour s’assurer d’être bien là à chaque nouvelle génération.

8. Conclusion

Appréhender nos biais cognitifs à travers le prisme de la psychologie évolutionniste permet à Jérôme Boutang et Michel De Lara de satisfaire deux objectifs : d’une part ils nous donnent des clés pour comprendre nos réactions parfois irrationnelles face à certaines situations ; d’autre part ils nous présentent une discipline scientifique relativement récente et extrêmement féconde : la psychologie évolutionniste. Nos biais de l’esprit, illustrés par de nombreux exemples dans de multiples domaines, ne sont pas si irrationnels qu’ils en ont l’air de prime abord. Ils sont apparus à une époque où l’homme n’était encore qu’un chasseur-cueilleur soumis aux aléas de la nature.

À ce titre, ces biais n’en étaient pas. Ils étaient au contraire des réponses adaptées aux contraintes de l’environnement pour augmenter les chances de survivre et de se reproduire. Les mécanismes de l’évolution étant très lents, ces réponses se sont maintenues alors que les sociétés humaines changeaient à grande vitesse. Elles ne nous paraissent aujourd’hui irrationnelles que dans la mesure où elles ont perdu de leur pertinence. Les réactions qui ont permis à l’espèce humaine le succès évolutif qu’on lui connaît sont alors devenues des biais de l’esprit.

9. Zone critique

Les Biais de l’esprit est un livre passionnant. Jérôme Boutang et Michel De Lara, en traitant des biais cognitifs, nous proposent de plonger dans la nature humaine afin de la comprendre. Dans un style clair et accessible, émaillé d’exemples toujours éloquents et souvent cocasses, ils arrivent sans peine à convaincre que nos biais de l’esprit sont le résultat d’une lente évolution qui nous a permis de survivre et de nous reproduire. Mais leurs propos ont aussi une dimension plus subversive.

Pour eux, l’espèce humaine est sous l’emprise de la biologie, quoiqu’elle peine à le reconnaître. Ils vont même plus loin : l’homme, à l’instar de n’importe quel organisme, n’est qu’un véhicule pour les gènes, qui usent de toutes les stratégies pour être présents à la génération suivante. Chacun de nous est ainsi une machine à survivre assez longtemps pour pouvoir se reproduire.

10. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Les Biais de l’esprit, Paris, Odile Jacob, 2019

Autres pistes– Olivier Sibony, Vous allez commettre une terrible erreur !, Paris, coll. « Clés des champs » Flammarion, 2019.– Charles Darwin, L’Origine des espèces, Paris, GF Flammarion, 2008.– Michel Raymond, Cro-Magnon toi-même, Paris, Seuil, 2008.– Charles Darwin, La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe (1871), tome 1, Paris, Honoré Champion, 2013 (traduction de la seconde version de 1876).– Richard Dawkins, Le Gène égoïste, Paris, Odile Jacob, 2003.

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