dygest_logo

Téléchargez l'application pour avoir accès à des centaines de résumés de livres.

google_play_download_badgeapple_store_download_badge

Bienvenue sur Dygest

Dygest vous propose des résumés selectionnés et vulgarisés par la communauté universitaire.
Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Participer

de Joëlle Zask

récension rédigée parThéo JacobDocteur en sociologie à l'EHESS, chercheur associé aux laboratoires PALOC (IRD-MNHN) et CRH (EHESS)

Synopsis

Société

Dans cet ouvrage, Joëlle Zask analyse l’essence de la participation démocratique. Elle identifie trois dimensions inséparables : participer signifie « prendre part », « contribuer » (apporter une part) et « bénéficier » (recevoir une part). Ce savant mélange permet aux citoyens de s’associer collectivement tout en se réalisant librement en tant qu’individus.

google_play_download_badge

1. Introduction - De l’impératif participatif

Ces dernières années, les institutions ont témoigné d’un réel engouement à l’égard du « participatif ». Comme le montrent Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthes dans leur ouvrage Agir dans un monde incertain (2001), on cherche dorénavant à « co-construire » l’action publique avec les citoyens.

Que ce soit dans le cadre de grandes consultations ou d’enquêtes publiques, il faut les associer à la prise de décision. Dans le monde de l’entreprise, on entend le même refrain. Fini le management « à l’ancienne », autoritaire et hiérarchique, on attend maintenant des collaborateurs qu’ils participent sur un mode horizontal et proactif ! Cet impératif participatif présente néanmoins de nombreuses limites. Dans le cadre des politiques publiques, par exemple, « des citoyens [sont] convoqués par les élus sur des sujets que ces derniers imposent » (p. 209). On informe et on consulte, sans que les participants ne contribuent réellement à la formulation des décisions. La « participation » est ainsi appelée à la rescousse d’une démocratie malade, mais le pouvoir reste concentré dans les mains d’une poignée de représentants. Que faire alors de la participation ? « Le but de cet essai n’est pas de renoncer à l’idée de participation, mais au contraire de la revaloriser. » (p. 8) En effet, si « l’injonction à participer » peut servir à maquiller des pratiques arbitraires, la participation, néanmoins, est au cœur de l’idéal démocratique. Il s’agit alors de réhabiliter ce projet politique, en interrogeant ce que participer veut dire.

2. Une « forme chimiquement pure » de la participation

L’ambition de Joëlle Zask est de « mettre au jour dans le champ politique une forme chimiquement assez pure de la participation » (p. 90). En effet, qu’est-ce que veut dire « participer » ?

Prenons l’exemple de la participation en classe. D’un côté, l’élève « fait partie » d’un collectif qu’il n’a pas choisi et dont il ne maitrise pas la finalité. En classe, l’élève obéit au maître et doit adopter des codes sociaux qui lui sont imposés. Cependant, il serait inexact d’affirmer que cette participation réduit son libre arbitre. En effet, grâce à l’apprentissage, l’élève peut affirmer son individualité. Aussi, la « participation » est un terme ambigu. Il suppose l’appartenance à un groupe qui se constitue et, dans le même temps, l’affirmation d’une identité propre à l’individu.

Joëlle Zask s’inspire du philosophe autrichien Karl Popper (1902-1994) pour distinguer les « sociétés closes » des « sociétés ouvertes ». Les premières sont régies par l’obscurantisme et le repli identitaire, elles reposent « sur des fins et des valeurs qui ne sont pas questionnées » (p. 120). Les secondes, au contraire, offrent aux individus la possibilité de prendre du recul par rapport à leur vie sociale. Il est donc clair que la « participation démocratique » se distingue de la participation « de fait » à une « communauté organique » – telle que la nation ou la famille, où notre allégeance est exigée. Participer suppose un environnement social où liberté individuelle et égalité sont strictement – et conjointement – garanties.

Mais qu’est-ce qui motive l’individu à participer ? L’anthropologie proposée par l’auteure est aux antipodes de la description de la nature humaine chère au libéralisme économique – celle d’un individu rationnel qui chercherait égoïstement la satisfaction de ses intérêts. L’être humain se définit par une propension à la « sociabilité ». En effet, nous aimons vivre des expériences en commun, fondées sur le partage et la réciprocité. Ce goût à la fois profond et instable pour la compagnie des autres est indissociable de ce que l’on entend en démocratie par « participer ».

3. De la participation aux États-Unis

L’idéal participatif est au cœur de la République fédérale américaine, dont la naissance au XVIIIe siècle consacre une « démocratie forte » fondée sur le principe d’autogouvernement – « self-government ». Selon Thomas Jefferson, troisième président des États-Unis de 1801 à 1809, le gouvernement devait être restreint à des communautés locales, dans lesquelles la participation active des citoyens était requise pour maintenir en vie la démocratie. Ainsi, le développement de petites communautés vivantes multiplie les contre-pouvoirs. Cette décentralisation confère aux instances locales un rôle essentiel dans la vie politique américaine. Cette organisation décentralisée favorise l’engagement politique. Comme le remarquait Alexis de Tocqueville (1805-1859) dans son chef-d’œuvre De la démocratie en Amérique (1835), si l’égalité des conditions génère une certaine tendance à l’individualisme, aux États-Unis, les citoyens ne cessent de s’unir au sein d’ « associations libres ». Pour l’aristocrate français, c’est dans cet « art de l’association » que réside l’essence du modèle politique américain. En formant des associations aux finalités diverses, les citoyens prennent part au gouvernement. Ils exercent un contrôle sur leurs dirigeants et, dans le même temps, prennent des initiatives. Les individus ordinaires développent ainsi une capacité à gouverner. « Les américains [...] définissent la communauté par des processus de partage, de mise en commun et ce sur la base d’une coopération entre les individus » (p. 59). Ainsi, les communautés se font et se défont avec une grande agilité : en fonction du temps et du lieu, « l’occasion fait l’association » (p. 89) ! Cette capacité de groupement intelligent génère des habitudes de vie paisibles, qui se forgent, pragmatiquement, au fil des expériences vécues.

4. Un prisme pragmatique

L’analyse de la participation proposée par l’auteure se définit par son prisme pragmatique. Pour le pragmatisme, notre environnement – c’est-à-dire l’ensemble des interactions dans lesquelles nous évoluons – a une incidence considérable sur la constitution de notre esprit. Selon William James (1842-1910), grande figure de ce mouvement, « parmi les rôles que nous jouons, très peu sont de notre choix » (p. 9). Comme le remarque également John Dewey dans son ouvrage Après le libéralisme ? : « La plus grande source d’éducation, la plus grande force influant sur les dispositions et les attitudes des individus, c’est l’environnement social dans lequel ils vivent » (p. 171). L’être humain se caractérise ainsi par sa « typicité » : nous sommes déterminés par nos croyances et nos habitudes, qui nous permettent de nous projeter efficacement dans le futur.

Néanmoins, notre cerveau témoigne également d’une certaine « plasticité ». Il est indéniable que l’être humain dispose d’une capacité à s’adapter, à modifier son comportement et sa personnalité. Aussi, les philosophes pragmatiques accordent-ils une importance cruciale à la notion d’« expérience ». « L’expérience se produit en premier lieu quand le sujet est affecté par un élément qui fait obstacle à la continuité de son existence, provoquant une rupture. » (p. 49). S’opère alors un processus de « mise sous tension » qui réajuste nos nouvelles expériences à nos anciennes opinions, en leur causant le moins de perturbation possible. Le sujet tente ainsi de reconstruire son unité intérieure – la façon dont il se représente le monde, se perçoit et s’identifie – en essayant de tirer de cet évènement de nouvelles ressources pour enrichir sa personnalité.

La « démocratie radicale » de John Dewey se fonde sur cette possibilité de transformation qui existe en chacun de nous. En participant, les citoyens réalisent de nouvelles expériences qui renégocient leurs anciennes croyances. La participation démocratique prend la forme d’une enquête expérimentale, à la fois collective et individuelle. À travers cette pratique de l’enquête, les participants parviennent à élargir leurs horizons, à percevoir différemment les problèmes qui les affectent, ainsi que leurs possibilités de résolutions. Les citoyens participent ainsi à produire des connaissances nécessaires à l’organisation d’un État démocratique.

5. « Prendre part », « contribuer » et « bénéficier »

Une participation « pleine et entière » repose sur trois dimensions intrinsèquement liées. Participer, c’est nécessairement « prendre part » – ce qui suppose la participation volontaire à un projet commun. À l’instar d’un repas entre amis, cette activité collective dépend du libre arbitre des individus. De cet assemblage de volontés distinctes surgit une innovation, une expérience qui ne dépend d’aucun groupe préexistant. Cela suppose « un jeu d’interactions réciproques entre des individus qui, soit parce qu’ils prennent plaisir à la compagnie [...] des autres, soit parce qu’ils ont horreur de la solitude, s’assemblent librement » (p. 24). Mais « prendre part » ne suffit pas à fonder une société démocratique. Il faut donc que les individus puissent également contribuer – c’est-à-dire « apporter une part ». Cette dimension contributive implique que les individus puissent imprimer leur marque au sein des groupes qu’ils participent à former. « La conception démocratisée de la contribution consiste donc à créditer, en droit et en fait, chaque individu [...] du pouvoir d’apporter une part au commun auquel il prend part. » (p. 135) Grâce à cette contribution personnelle, le participant se sent pris en compte – ce qui participe à sa propre construction, en même temps qu’il transforme le groupe. Enfin, la participation démocratique implique que les participants, d’une manière ou d’une autre, puissent bénéficier de leur participation – autrement dit, qu’ils reçoivent une part. Aussi, « on appellera “bénéfice” la part que les individus reçoivent de leur environnement et qui est indispensable à la participation en termes de prendre part et de contribuer » (p. 223). En effet, pour que la société reçoive la participation volontaire de ses membres, cela suppose que cette dernière leur procure des opportunités concrètes et des conditions suffisantes de participation.

6. Une société qui garantit liberté d’association et réalisation de soi

La formule authentique de la participation démocratique est un mélange subtil : la société doit permettre aux individus de s’associer librement et de se réaliser pleinement sur le plan personnel. Cela va plus loin que la simple reconnaissance d’identités individuelles ou collectives, car il s’agit d’encourager le potentiel de développement qui réside en chacun de nous. C’est en produisant les conditions de ce développement à la fois individuel et collectif que l’on crée la possibilité d’une coexistence démocratique. Selon les mots de John Dewey, il s’agit de faire émerger une « communauté d’individualités distinctes ». Dans ce contexte, il est illusoire d’attendre la participation d’individus qui ne disposent pas de conditions dignes pour s’affirmer. Ainsi, l’organisation actuelle du travail, fondée sur la rentabilité, brise notre créativité et nous rend incapables d’apporter une quelconque contribution personnelle. De même est-il vain d’exiger des groupes marginalisés qu’ils « s’intègrent » à la société sans faire de vagues. Joëlle Zask cite en exemple les politiques anglo-saxonnes d’affirmative action – ou « discrimination positive » – qui reconnaissent aux groupes fragilisés le droit d’adapter les politiques publiques, afin de corriger les injustices dont ils sont structurellement victimes. La participation démocratique suppose donc de l’État une attitude bienveillante et ouverte à l’égard des devenirs individuels et collectifs. Il lui revient de créer les conditions d’un « environnement suffisamment bon » où les citoyens croient pleinement dans leur capacité d’initiative. « En accordant une priorité à la production sociale des conditions d’individuation, on dispose d’un critère à la fois général et concret [...] pour évaluer la légitimité des normes et des institutions de notre société. » (p. 323)

7. Conclusion

Dans cet essai, Joëlle Zask révèle ce que « participer » veut dire en démocratie. La participation repose sur un droit à l’autogouvernement permettant aux associations et aux individus de se développer librement. Dans ce contexte, participer implique de « prendre part », d’« apporter une part » et de « recevoir une part ». Sans ce savant mélange décrit en leur temps par Alexis de Tocqueville, Thomas Jefferson et John Dewey, il est illusoire d’espérer rénover la démocratie ! Ces dernières années, le self-government a le vent en poupe. Dans un contexte de crise écologique et économique, la reconnaissance des capacités autogestionnaires des communautés locales s’est imposée comme une « troisième voie » entre État et marché. L’attribution en 2009 du prix Nobel d’économie à la politiste Elinor Ostrom pour son ouvrage Gouvernance des biens communs, a laissé espérer un changement profond de paradigme – changement qui peine néanmoins à se réaliser...

8. Zone critique

En affirmant que la participation démocratique implique d’associer le développement des communautés au développement des individualités, Joëlle Zask formule une analyse très pertinente. Néanmoins, ce mélange apparait extrêmement subtil. Tout groupe tend à écraser l’individu et, inversement, toute affirmation de l’individualité tend à se soustraire au collectif. Afin de « purifier » sa vision de la participation, l’auteure construit son raisonnement sur une opposition qui structure l’ouvrage : il y aurait d’un côté, le « prendre part », supposant l’adhésion momentanée et non contraignante à un projet commun et, de l’autre, le « faire partie », qui impliquerait l’enfermement au sein d’un collectif... Si cette opposition tranchée revêt une fonction heuristique – elle permet à l’auteur de mieux dévoiler sa thèse – ces catégories semblent fragiles, en ce que la réalité sociale apparait plus complexe. Dans les faits, l’autonomie apparente du « prendre part » n’exclut pas forcément la dépendance du « faire partie ». Même lorsqu’on participe à un dîner entre amis, il existe des déterminations et des contraintes sociales qui s’imposent à nous – des « coercitions subtiles » qui concourent à façonner notre individualité.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Participer. Essai sur les formes démocratiques de la participation, Paris, Éditions Le Bord de l’Eau, coll. « Les voies du politique », 2011.

De la même auteure– Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique. Paris, Premier Parallèle, 2019.– La démocratie aux champs. Paris, La Découverte, 2016.

Autres pistes– John Dewey, Après le libéralisme ? Ses impasses, son avenir, Paris, Flammarion, Coll. « Climats », 2013. – Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthes, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2001.– Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, Paris, Éditions La Fabrique, 2010.

© 2020, Dygest