dygest_logo

Téléchargez l'application pour avoir accès à des centaines de résumés de livres.

google_play_download_badgeapple_store_download_badge

Bienvenue sur Dygest

Dygest vous propose des résumés selectionnés et vulgarisés par la communauté universitaire.
Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Après le libéralisme ?

de John Dewey

récension rédigée parThéo JacobDocteur en sociologie à l'EHESS, chercheur associé aux laboratoires PALOC (IRD-MNHN) et CRH (EHESS)

Synopsis

Philosophie

Dans cet ouvrage qui rassemble un cycle de trois conférences données en 1935, John Dewey tente de dresser, dans un contexte de « Grande Dépression », un programme de reconstruction pour le libéralisme. Après avoir analysé les contradictions et les impasses du libéralisme économique, l’auteur plaide en faveur d’une nouvelle forme de démocratie - progressiste, radicale et ouverte aux expérimentations sociales.

google_play_download_badge

1. Introduction : un manifeste pour une démocratie en crise

Cet ouvrage s’inscrit dans la continuité d’un débat philosophique qui oppose John Dewey à l’intellectuel américain Walter Lippmann dès les années 1920. Dans son ouvrage Le Public fantôme (1925), ce dernier dresse le portrait de la crise démocratique qui frappe les États-Unis à cette époque.

Dans le contexte des grandes transformations imposées par la Révolution industrielle, du choc de l’après-guerre et de la récession économique, Lippmann avance que la société de consommation transforme les citoyens américains en des masses apathiques : « l’idéal du citoyen souverain et omnicompétent est, à mon avis, un de ces idéaux trompeurs. Il est inaccessible » (Lippman, p. 39).

Pour Dewey également, l’industrialisation a eu de graves effets sociaux, entraînant la dislocation des communautés civiques. Néanmoins, le philosophe cherche les conditions nécessaires à la reconstruction d’une société où primerait le lien social. Après le libéralisme ? tente ainsi de dessiner des alternatives démocratiques face à la montée des totalitarismes : « réduire pour l’avenir la question à une lutte entre fascisme et communisme, c’est prendre le risque d’une catastrophe qui pourrait impliquer toute la civilisation » (p. 172). Pour ce faire, l’auteur tente de rétablir le lien entre « libéralisme » et « progrès social ». Son intention est alors de maintenir, dans des conditions profondément transformées, l’objectif initial du libéralisme : procurer de manière égale à chacun les conditions d’une liberté et de droits effectifs.

Ce retour aux sources impose de dégager le libéralisme de ses ambiguïtés. C’est pourquoi le philosophe engage une bataille terminologique : il souligne que le « libéralisme » se construit initialement contre le conservatisme et contre le « laisser-faire ».

Au contraire, dans l’Amérique des années 1930 et du New Deal de Roosevelt, qui attribue à l’État un rôle moteur dans la régulation des inégalités, « être libéral signifie que l’on est progressiste, tourné vers l’avenir, dénué de préjugés, paré enfin des qualités les plus admirables » (p. 60). Cet examen rétrospectif conduit l’auteur sur le chemin d’une rénovation idéologique qui donne à ce texte l’apparence d’un manifeste politique.

2. Les impasses du libéralisme économique

Pour Dewey, il s’agit d’opérer une distinction entre « libéralisme politique », qualifié de « premier libéralisme », et « libéralisme économique », associé à l’école classique anglaise – dont les principaux auteurs sont Adam Smith, Jeremy Bentham et John Stuart Mill.

Selon le philosophe, l’avènement du libéralisme économique se confond avec le succès de la Révolution industrielle. Les nouvelles bourgeoisies se seraient ainsi solidement attachées aux préceptes des économistes classiques, dont « [les] voix se seraient peut-être perdues dans le désert si ce qu’ils avaient à dire n’avait coïncidé avec les intérêts d’une classe » (p. 74).

Cette absorption stratégique est à l’origine d’un paradoxe fondamental : d’abord conçu pour limiter les privilèges aristocratiques anglais à la fin du XVIIIe siècle, le libéralisme économique s’est trouvé ensuite rapidement instrumentalisé pour défendre les intérêts des nouvelles classes dominantes. « Des idées qui, à une certaine époque, [étaient] des moyens de produire des transformations sociales [...] sont utilisées comme un moyen d’empêcher ces transformations » p. 101).

Le « laisser faire » économique – c’est-à-dire la libre-production et le libre-échange commercial – aurait éloigné le libéralisme des fonctionnements propres à la nature humaine. Centré sur l’entreprise privée, ce libéralisme conçoit une société composée d’atomes égoïstes qui évolueraient hors du tissu social. Son approche exclusivement économique, imperméable aux paramètres historiques, ne permettrait pas de comprendre nos rapports aux institutions, ni la manière par laquelle les groupes sociaux façonnent le comportement des individus.

La loi de la concurrence, souvent rattachée au concept de « main invisible » d’Adam Smith, serait alors une théorie abstraite et simpliste, profondément déconnectée des réalités sociales. L’auteur dénonce ainsi « la prédominance excessive accordée aujourd’hui à l’économie matérielle et matérialiste au détriment des valeurs culturelles » (p. 109).

Pour Dewey, il s’agit alors de repenser le lien entre liberté individuelle et communauté afin que les droits naturels au fondement du premier libéralisme, se réalisent dans le cadre d’un projet collectif. Pour ce faire, il faut considérer les régulations non pas seulement économiques, mais également morales, qui traversent la société.

3. Une genèse intellectuelle du libéralisme américain

Selon Dewey, les États-Unis sont initialement le creuset d’un libéralisme républicain, accordant une place importante aux régulations morales et communautaires.

Cette tradition politique, fidèle au « premier libéralisme », puise ses racines dans la philosophie de John Locke et de son Traité du gouvernement civil (1690). « Incarnées dans la Déclaration d’Indépendance [américaine], les idées de Locke convenaient bien à notre condition de pionniers où les individus avaient la possibilité de se forger un destin par eux-mêmes » (p. 81).

Tandis que le libéralisme économique spécule sur le dos d'un individu égoïste et maximisateur, le libéralisme politique, d’inspiration américaine, envisage l'individu comme un tissu de relations. Le citoyen est alors façonné de l'intérieur, par un « milieu ».

Aux yeux de l’auteur, la démocratie américaine repose avant tout sur son dynamisme communautaire, qui aurait forgé des « habitudes d'action », de négociations et une appartenance commune. Selon le président Thomas Jefferson, le gouvernement devait être restreint à ces communautés locales, dans lesquelles la participation active des citoyens était requise pour maintenir en vie la démocratie. Le développement de petites communautés vivantes et décentralisées limite ainsi sa pression uniformisante, en démultipliant les contre-pouvoirs.

Cette tradition politique est donc à même, selon l’auteur, de penser la relation entre individualité et association humaine. Pour Dewey, la démocratie américaine réussit une synthèse entre républicanisme et libéralisme : self-government et participation à la vie civique de la communauté ; et de l’autre liberté individuelle, supposant réalisation de soi, autonomie et responsabilité.

La confiance de Dewey dans l’organisation collective se fonde elle-même sur une confiance dans le système politique américain, qui aurait favorisé dès le XVIIIe siècle la diffusion d’ « habitudes d’action » parmi la population. « Pour ma part, je ne crois pas que les Américains, qui vivent dans la tradition que leur ont léguée Jefferson et Lincoln, s’affaibliront et renonceront à fournir tous leurs efforts pour que la démocratie demeure une réalité bien vivante. Mais je le répète, cela implique de l’organisation » (p. 172).

4. Un cadre d’action pragmatique

La pensée de Dewey, comme celle d’autres philosophes pragmatiques, est indissociablement liée à l’émergence de la psychologie. De ce fait, l’auteur accorde une importance primordiale à la progressivité de l’action. Pour lui, les individus se caractérisent à la fois par leur « typicité » et leur « plasticité ».

D’un côté, nous sommes déterminés par nos croyances et nos habitudes, qui nous permettent de nous projeter efficacement dans le futur. « La plus grande source d’éducation, la plus grande force influant sur les dispositions et les attitudes des individus, c’est l’environnement social dans lequel ils vivent » (p. 171). On ne peut donc comprendre l’individu isolément du milieu qui le façonne.

De l’autre, les individus évoluent et se modèlent de façon progressive. Au contact de l’expérience et de la pratique, nous nous transformons sans que ces transformations ne nous apparaissent conscientes. « Nous faisons [...] l’expérience du changement et celui-ci nous incite à constamment remodeler nos vieilles habitudes de vie et de penser » (p. 120).

Aussi, la méthode de John Dewey s’oppose frontalement à « ceux qui voudraient voir survenir des changements sociaux radicaux du jour au lendemain et qui croient que le renversement brutal des institutions [...] est la méthode adéquate pour effectuer les changements voulus » (p. 59). L'ambition du philosophe est alors de formaliser une doctrine d’action capable d’accompagner et d’orienter le changement social. Pour lui, notre difficulté à penser le présent provient justement du fossé temporel qui existe entre nos cadres mentaux, extrêmement anciens, et les nouvelles conditions ou formes sociales qui émergent ci et là sans que nous puissions les intégrer.

En bon pragmatique, il s’attache à identifier les transformations historiques, économiques et sociales, qui empêchent les individus de se « constituer » en tant qu’acteurs de leur communauté. Ce décalage entre les pratiques actuelles et les structures politiques traditionnelles impose de penser une méthode expérimentale, capable d’assurer la médiation entre nos représentations et les réalités sociales, afin que les individus, tout en se transformant eux-mêmes, transforment leurs institutions.

5. Construire une « intelligence socialement organisée »

Selon la perspective pragmatique de John Dewey, l’éducation doit avoir un rôle moteur afin de créer les conditions favorables à l’association humaine. « Lorsque je déclare que la préoccupation première du libéralisme renaissant est l’éducation, j’entends que sa tâche est de contribuer à produire les habitudes d’esprit et de caractère, les schémas moraux et intellectuels qui concordent autant que possible avec l’évolution réelle des choses » (p. 135).

Pour lui, l’erreur des libéraux économiques fut de définir l’intelligence en tant qu’attribut individuel, alors même qu’elle devrait être « socialement organisée ». L’enseignement doit permettre d’ériger l’intelligence comme méthode sociale et expérimentale au service de la communauté. Pour l’auteur, il faut appliquer les méthodes des sciences à l’action sociale.

À travers la pratique de l’enquête, par exemple, les participants parviendraient à élargir leurs horizons, à percevoir différemment les problèmes et leurs possibilités de résolutions. Cette science fondée sur la coopération permettrait de dégager des compromis, des stabilisations temporaires, jusqu’à ce que la pratique de l’enquête débouche sur d’autres développements. La fonction médiatrice de l’intelligence permettrait ainsi de discerner entre les intérêts divergents, et ce au profit de la plus grande majorité.

En tentant d’adapter la méthode scientifique aux pratiques politiques, Dewey définit l’horizon d’une sorte de « collectivisme libéral » où la division et la coordination du travail d’enquête permettraient aux communautés d’expérimenter de nouvelles institutions. Comme l’affirme l’auteur, « il faut absolument qu’on se rapproche de la méthode de l’enquête scientifique et de l’esprit d’invention pour imaginer et concevoir [en politique] des projets de grande envergure pour la société » (p. 149).

Le libéralisme de Dewey témoigne alors de sa nature radicale. S’il doit effectuer un travail lent de médiation afin de transformer les individus, il porte en lui l’objectif à long terme de transformer radicalement la société. « Si l’on définit le radicalisme par la conscience de la nécessité d’un changement radical, un libéralisme qui [arrêterait] aujourd’hui d’être radical n’aurait ni sens ni avenir » (p. 136).

6. Conclusion

La distinction opérée par l’auteur entre libéralisme politique et économique, lui permet de poser les bases d’une pensée progressiste, tournée vers les transformations sociales. Mais ce libéralisme est conçu sur un mode pragmatique, qui suppose la prise en compte de nos fonctionnements naturels sur le plan psychologique.

Le radicalisme de Dewey s’inscrit donc dans une méthode souple et progressive, qui parie sur le temps long. Les changements profonds ne pourront intervenir dans la société que s’ils se trouvent portés par les acteurs eux-mêmes, selon des modes d’action qui affutent leur réflexivité.

Pour l'auteur, la révolution démocratique du XXe siècle ne pourra être imposée par « le haut » ; elle doit reposer sur une croyance nouvelle des individus dans leurs capacités de transformer le monde. La réflexion de l’auteur ne manque donc pas d’actualité, s’inscrivant, comme aujourd’hui, dans un contexte où crises politique et économique se trouvent étroitement liées.

7. Zone critique

La redécouverte de Dewey dans les années 1970 a eu une influence décisive sur nos conceptions contemporaines de la démocratie. Le philosophe pragmatique s’illustre aujourd’hui comme l’un des pères fondateurs de l’idéal participatif. Certaines critiques formulées à l’encontre de cette nouvelle utopie ne manquent pas d’être étendues à l’auteur. Sa confiance absolue dans le progrès scientifique l’enferme dans une conception très technique de la démocratie. Les procédures, les méthodes et protocoles expérimentaux s’affirment comme des outils performatifs, capables à eux seuls de rénover notre système en refaçonnant les individus.

À ce titre, son œuvre doit être resituée dans son époque, empreinte de scientisme – où la confiance accordée au progrès scientifique évite des questions plus politiques.

Aux États-Unis, les conservateurs lui reprochent son optimisme, quand la gauche radicale pointe chez lui une certaine naïveté. Si l’auteur montre dans cet ouvrage que les intérêts de classe ont détourné le libéralisme de ses objectifs historiques, ses propositions rénovatrices ne préviennent pas les détournements idéologiques futurs. Son œuvre est par exemple aujourd’hui abondamment mobilisée dans le cadre du management entrepreneurial.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Après le libéralisme ? Ses impasses, son avenir, Paris, Flammarion, Coll. « Climats », 2013.

Du même auteur

– Démocratie et éducation. Suivi de Expérience et éducation, Paris, Armand Colin, 2011. – Le public et ses problèmes, Paris, Gallimard, Coll. « Folio essais », 2010 [1927].

Autres pistes

– Walter Lippmann, Le Public fantôme, Paris, Demopolis, 2008 [1925]. – William James, Le Pragmatisme : un nouveau nom pour d’anciennes manières de penser, Flammarion, Coll. « Champs classiques », 2007 [1905].

© 2020, Dygest