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L’Utilitarisme

de John Stuart Mill

récension rédigée parMarc-Antoine AuthierDiplômé de l’ESSEC avec une spécialisation en entrepreneuriat social. Conseiller politique au Sénat, auteur et traducteur.

Synopsis

Philosophie

John Stuart Mill est plus connu comme philosophe politique que comme moraliste. Avec L’Utilitarisme, l’auteur s’inscrit dans la lignée du courant fondé par Jeremy Bentham : il établit les fondements moraux visant à augmenter le bonheur collectif compris comme la somme des bonheurs individuels. Mais cet ouvrage rompt aussi avec l’approche très arithmétique de son père spirituel en introduisant plus de nuance et de complexité. On en retire une morale qui s’attache aux conséquences des actes plutôt qu’aux intentions. Les implications politiques et économiques n’ont rien perdu de leur actualité.

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1. Introduction

L’Utilitarisme de John Stuart Mill est avant toute chose un traité de morale. L’auteur y développe une approche que l’on qualifie de « conséquentialiste » en ceci qu’elle définit la moralité d’une action en appréciant ses conséquences plutôt que son intention. Cette approche s’oppose à la morale « intentionniste », qui définit au contraire la moralité d’une action en appréciant son intention plutôt que les conséquences.

Aussi John Stuart Mill annonce-t-il dès le début de son ouvrage son désaccord fondamental avec Emmanuel Kant, philosophe des Lumières par excellence, dont toute la morale est fondée sur un impératif catégorique : « Agis de telle sorte que la règle selon laquelle tu agis puisse être adoptée comme loi par tous les êtres raisonnables. » Bien sûr, le court essai du philosophe écossais n’a pas la densité des traités de morale écrits par son homologue allemand, mais c’est sans doute là toute son originalité et sa puissance : John Stuart Mill ne cherche pas à établir un système de morale parfait, mais s’attache avant tout à comprendre les implications sociales de sa philosophie. D’où la résonnance très politique de ce livre dont l’objectif est de défendre et de promouvoir une morale qui vise au plus grand bonheur du plus grand nombre.

2. L’utilitarisme vise au plus grand bonheur du plus grand nombre

L’utilitarisme, comme tout système moral, n’est pas une science, mais un art : la théorie générale y précède les vérités particulières. En la matière, on ne doit pas déterminer a priori ce qui relève du bien ou du mal à partir d’une certitude déjà acquise, fondée sur une conception particulière et figée de la vérité, mais bien de ce qui résulte de nos actes. La morale ne doit donc pas découler des intuitions des individus, mais être guidée par la raison et nourrie par l’expérience.

De là vient l’opposition entre l’utilitarisme, d’une part, et l’école intuitionniste ou inductive, d’autre part. Pour l’école intuitionniste, il existe une intuition morale qui doit guider nos actions et les principes moraux existent a priori. Pour l’école inductive, la moralité résulte de l’application d’une loi générale à des cas particuliers et les principes moraux se fondent sur l’observation et l’expérience. Mais, dans les deux cas, il existe une hiérarchie des valeurs qui fondent la morale.

Pour établir les fondements moraux de sa philosophie, l’auteur ne cherche pas à identifier une loi générale pure et parfaite de laquelle il pourrait déduire des applications à des cas particuliers. En fait, la morale ne se justifie que parce qu’on admet sans preuve que la fin qu’elle poursuit est bonne. Or, la seule fin désirable en soi est le bonheur, et toutes les autres considérations ne doivent s’apprécier que par rapport à elle.

Le seul critère possible de la moralité n’est autre que le bonheur. L’utilitarisme, en tant que système moral, vise donc au bonheur général, c’est-à-dire au plus grand bonheur du plus grand nombre. C’est pourquoi l’utilitarisme doit viser à rendre la vertu, qui est un moyen du bonheur, attrayante et désirable afin que les individus s’habituent à la désirer et cherchent à la pratiquer.

3. Mieux comprendre l’utilitarisme en réfutant les principales objections qui lui sont faites

L’auteur passe en revue 10 objections qui sont souvent adressées à l’utilitarisme afin de préciser sa pensée.

1. L’utilitarisme condamne-t-il le plaisir ? Non, même si dans le langage courant on tend parfois à opposer utilité et plaisir. Cependant, le plaisir n’est pas le bonheur, qui n’est pas fait de l’accumulation de plaisirs, mais constitue la seule chose qui soit désirable en soi.

2. L’utilitarisme est-il égoïste ? On avilit parfois l’utilitarisme en le réduisant à une morale qui ne vise que la recherche des plaisirs et flatte nos instincts animaux. Mais il existe différentes qualités de plaisirs. Ainsi, les plaisirs de l’esprit sont supérieurs à ceux du corps, car ils sont à la fois plus stables et plus sûrs. Et parce que les individus sont par nature attachés à leur dignité, leur bonheur dépend largement de leur capacité à rechercher les plaisirs supérieurs : personne ne veut vivre une vie remplie de plaisirs inférieurs.

3. Puisque le bonheur est impossible, l’utilitarisme est-il vain ? Si on peut entendre que le bonheur est inatteignable, on doit aussi accorder que le malheur est à éviter. Or, l’utilitarisme vise aussi à prévenir le malheur. Dans une vie heureuse, la somme des plaisirs dépasse la somme des douleurs.

4. L’utilitarisme exclut-il le sacrifice ? En dernière analyse, le sacrifice consiste à renoncer à un bonheur particulier pour le bonheur général. Ceux qui se sacrifient donnent ainsi un sens à leur vie qui s’apparente au bonheur, mais la société doit chercher à rendre inutile le sacrifice.

5. L’utilitarisme se fonde-t-il sur un idéal trop élevé ? On peut en effet considérer qu’il est impossible que les individus agissent pour l’intérêt général plutôt pour que leur intérêt personnel. Mais c’est confondre la règle et le motif de l’action. Or, selon l’utilitarisme, le motif de l’action n’a rien à voir avec sa moralité. Dans la même conception, être vertueux, c’est chercher à augmenter le nombre de personnes heureuses, pas forcément l’humanité tout entière.

6. L’utilitarisme se focalise-t-il sur les actes au détriment des agents ? Comme tout système moral, l’utilitarisme juge les actions et non les individus. Ainsi, une personne est bonne parce qu’elle agit bien.

7. L’utilitarisme est-il une morale sans dieu ? Non, mais il ne considère pas que le critère de la moralité soit dicté par la religion. Mais si on considère que Dieu souhaite le bonheur de ses créatures, alors l’utilitarisme est religieux.

8. L’utilitarisme est-il une morale d’intérêts plutôt que de principes ? Il convient à cet égard de distinguer l’utile de l’expédient, qui profite seulement à l’individu et nuit à la société. C’est pourquoi l’utilitarisme condamne toute action qui vise à obtenir un intérêt direct, quitte à dégrader la valeur de principes essentiels. Ainsi, il condamne sans réserve le mensonge, mais le tolère dans les cas exceptionnels où il peut sauver quelqu’un.

9. L’utilitarisme décourage-t-il l’action en obligeant les agents à calculer les conséquences de leurs actes ? Les individus apprennent par l’expérience à mesurer les effets de leurs actes. Ils sont ainsi portés à la prudence et fortifiés dans leurs convictions par l’opinion et les lois.

10. L’utilitarisme incite-t-il à une casuistique malhonnête ? On peut en effet croire que les individus qui s’en remettent à l’utilitarisme en profitent pour justifier moralement la recherche de leurs intérêts personnels. Cela revient à s’accommoder à son avantage des circonstances particulières. L’utilitarisme se caractérise en tout cas par le rejet de toute autorité supérieure pour établir le critère de la moralité.

4. L’utilitarisme fonde les relations entre les individus sur la rationalité

Toute morale établit un pouvoir d’obliger assorti de sanctions. La conscience se nourrit du sentiment du devoir, formé par de multiples sentiments qui obtiennent globalement une force contraignante. C’est la force de la conscience qui détermine si l’individu se comportera de façon morale ou non, en obéissant ou non à ce sentiment du devoir qu’il éprouve en lui. Le principe de la moralité est donc essentiellement subjectif : même à considérer que l’obligation morale est une chose en soi, transcendante, c’est l’individu qui décide de s’y conformer ou de s’y soustraire.

D’où la différence de l’utilitarisme d’avec les morales intuitionnistes, qui affirment que le principe moral est inné en chaque individu et son application fondée sur l’expérience. Dans l’utilitarisme, au contraire, les principes moraux sont acquis et non innés, car ils se fondent sur des concepts artificiels, c’est-à-dire élaborés par l’homme. Cependant, leur développement est naturel car chaque individu souhaite avant tout vivre en harmonie avec les autres. Il s’attache pour cela à suivre les règles de la morale.

Dans la morale utilitariste, la coopération des individus repose donc sur une compréhension rationnelle de leurs intérêts mutuels : chacun sait que ses propres intérêts sont pris en compte au même titre que ceux des autres. D’où l’importance, dans l’utilitarisme, d’établir l’égalité des droits entre les individus et de supprimer les privilèges : ils comprennent ainsi que la morale vise à l’intérêt de tous et de chacun. Chacun peut ainsi avoir un comportement moral en poursuivant son propre intérêt.

L’utilitarisme vise donc à fonder un système juste par l’égalité de droits, dans lequel les individus contribuent au bonheur général en cherchant leur bonheur particulier. Certes, il est difficile de s’accorder avec tous, mais chacun se sait un être social intéressé à vivre en harmonie avec les autres. L’individu qui adopte la morale utilitariste poursuit son intérêt particulier, sans subir la force de la contrainte mais en suivant un élan personnel.

5. Distinguer l’exigence de justice et le désir de punir

Tout un chacun éprouve puissamment en soi le sentiment de justice. Est-ce à dire que ce sentiment existe dans la nature comme quelque chose d’absolu ? Ressentons-nous tous le même sentiment face à une chose juste ? Cela revient à déterminer si le sentiment de justice est objectif ou subjectif. Quoi qu’il en soit, l’auteur cherche à identifier le caractère distinctif de la justice en partant du principe que les individus ont en partage la rationalité.

Étymologiquement, la justice renvoie à une action réalisée d’une manière prescrite par la loi. Mais, comme on l’a vu, l’idée de justice excède son acception strictement légale : il s’agit donc d’identifier et de définir la loi idéale comportant toutes les règles qui devraient exister, mais qui n’existent pas forcément. Cela ne signifie pas que nous souhaitions que la loi régisse tout ; pourtant, nous voudrions tout de même qu’un pouvoir contraigne les autres à agir bien. C’est pourquoi, dans une société juste, la contrainte légale doit suffire.

Ainsi, la justice établit les lois auxquelles chacun doit se conformer et prévoit des sanctions pénales pour ceux qui s’y refusent. L’idée de sanction pénale est attachée à l’idée d’injustice et de mauvaise action. Déterminer ce qui mérite ou ne mérite pas une sanction, c’est déterminer ce qui est mal et ce qui est bien. Mais alors, qu’est-ce qui distingue la justice des autres branches de la morale ?

Il faut distinguer l’obligation parfaite, qui donne naissance au droit, de l’obligation imparfaite, qui relève de la morale. Cette distinction apparaît essentielle pour canaliser et assouvir notre désir de punir, qui se trouve au fondement du sentiment d’injustice. Ce désir est tout fait naturel : les humains, comme les animaux, veulent se défendre contre ceux qui les attaquent ou attaquent les êtres avec lesquels ils sympathisent.

Mais ce qui distingue l’humain de l’animal, c’est qu’il peut, par l’usage de la raison, sympathiser avec n’importe quel autre humain et construire par le droit un système fondé sur l’idée de la justice.

6. Concevoir le droit à partir de l’utilité

Le droit d’une personne à quelque chose implique que cette personne peut exiger de la société qu’elle la protège et la maintienne en possession de cette chose. La seule justification possible de ce droit réside dans l’utilité générale et ne peut être motivé par le sentiment animal de revanche.

Le plus essentiel de ces droits est la sécurité. En effet, tout individu est fondé à exiger que la société assure sa sécurité, car c’est le plus vital de ses intérêts personnels, de même qu’il accepte que tous les autres individus jouissent de ce même droit. Il s’agit d’un droit inconditionnel et illimité. Mais parce que l’utilité est relative et subjective et parce que la justice se fonde sur l’utilité, le sentiment de justice varie d’une personne à une autre. Aussi toute punition renvoie-t-elle nécessairement à une conception particulière de la justice. Et même quand la légitimité des peines est admise, plusieurs conceptions de la justice peuvent coexister au sein de la société.

Il en va ainsi pour de nombreux aspects de l’organisation sociale. L’auteur illustre sa pensée en analysant la question de la rémunération du travail : comment rémunérer le travail de façon juste ? Faut-il seulement considérer les efforts fournis par les individus ou faut-il également considérer leurs compétences ? Dans les deux cas, des arguments valables existent qui permettent de dire que tel système est juste, si bien qu’il peut sembler impossible de trancher. Selon l’auteur, la seule façon de déterminer le système le plus juste consiste à recourir à l’utilité sociale : quel système permet le plus grand bonheur pour le plus grand nombre ?

En tout état de cause, le droit fait prévaloir les principes qui interdisent aux individus de se nuire les uns aux autres sur ceux qui optimisent l’administration de leurs affaires au niveau de la société. Ces principes sont absolument nécessaires pour permettre aux individus de coopérer et doivent être garantis de façon inconditionnelle et illimitée. Mais pour le reste, le seul critère acceptable par tous doit être celui de l’utilité générale.

7. Conclusion

Depuis sa publication au milieu du XIXe siècle, L’Utilitarisme n’a rien perdu de sa pertinence – c’est certainement l’avantage d’une réflexion politique fondée davantage sur des principes philosophiques que sur des considérations historiques.

Il nous permet notamment, au moment où les pays occidentaux apparaissent plus fracturés que jamais au plan social, de reconsidérer les notions de justice au niveau d’une société et d’identifier les critères sur lesquels devraient reposer les droits des individus.

8. Zone critique

Indéniablement, ce court essai nous présente un système moral particulièrement adapté à nos sociétés modernes et ouvertes, où les individus sont libres de choisir leur propre voie vers leur bonheur, tout en contribuant ainsi au bonheur général.

Cependant, même si l’approche de John Stuart Mill introduit des nuances à l’arithmétique des plaisirs et des peines, proposée par Jeremy Bentham, l’utilitarisme se fonde tout de même sur une conception arithmétique du bonheur. Cette vision du bonheur semble consacrer une organisation bourgeoise de la société, dans laquelle la vertu consiste principalement à satisfaire ses propres plaisirs ainsi que ceux de ses concitoyens.

Dans cette perspective, il est juste que les individus qui contribuent à l’intérêt général en fournissant des biens ou des services qui seront librement consommés par leurs pairs soient mieux rémunérés que ceux qui fournissent des biens ou des services répondant à des besoins nécessaires, tels que la santé ou la sécurité.

Ainsi, la morale utilitariste légitime le fait que des entrepreneurs qui connaissent le succès en proposant des biens ou des services relevant du superflu soient mieux rémunérés que des policiers ou des médecins, ce qui peut poser en première lecture un problème éthique.

C’est ce qui pousse de nombreuses personnes à considérer l’utilitarisme comme fondamentalement injuste. En poursuivant cette logique, on peut considérer que l’utilitarisme consacre de facto la domination d’une classe sociale bourgeoise.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– L’Utilitarisme, « Champs classiques », Flammarion, 2018.

Du même auteur– De la liberté, « Folios Essais », Folio, 1990.– Principes d’économie politique avec leurs applications en philosophie sociale, « Bibliothèque classique de la liberté », Les Belles Lettres, 2016.

Autres pistes– Jeremy Bentham, Théorie des peines et des récompenses, Hachette BNF, 2017.– Auguste Comte, Premiers cours de philosophie positive, « Quadrige », PUF, 2007.– Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale, « Les Classiques de la philosophie », Le Livre de poche, Paris, 2000.

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