dygest_logo

Téléchargez l'application pour avoir accès à des centaines de résumés de livres.

google_play_download_badgeapple_store_download_badge

Bienvenue sur Dygest

Dygest vous propose des résumés selectionnés et vulgarisés par la communauté universitaire.
Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Théorie de l’évolution économique

de Joseph Schumpeter

récension rédigée parEsther Raineau-RispalDiplômée du Master in Economics de l'Institut Polytechnique Paris. Doctorante au sein du labo EconomiX (Université Paris-Nanterre).

Synopsis

Économie et entrepreneuriat

La Théorie de l’évolution économique est probablement l’ouvrage de Schumpeter qui a eu l’impact le plus marqué sur la science économique. On y trouve une épistémologie remarquable, de par sa capacité à fondre analyse historique, compréhension sociologique et formalisme économique en une théorie unique. Une grande importance est accordée au processus d’innovation et au rôle des entrepreneurs, souvent délaissés dans les théories classiques. On reconnaît l’influence de ses contemporains Sombart et Weber dans la volonté de penser la société industrielle comme un système cohérent et auto-suffisant.

google_play_download_badge

1. Introduction

Cet ouvrage s’efforce non seulement de replacer le capitalisme dans un contexte historique, mais aussi d’en expliquer les rouages, tout en présentant un enjeu épistémologique, celui de la définition du champ de la science économique, en accordant une importance particulière à l’histoire de la pensée.

L’originalité de la théorie schumpéterienne consiste à mettre l’accent sur la dynamique des facteurs plutôt que sur la définition de l’équilibre stationnaire. Sa définition circulaire de l’économie lui permet de démontrer que les crises ne sont pas un état pathologique de la société, mais qu’elles sont inhérentes au système de production capitaliste. Au cœur de cette mécanique, on trouve les entrepreneurs et les banques, dont l’action conjointe permet la transition entre les équilibres.

2. Formalisation de l’« économie pure »

L’intention de Schumpeter dans cet ouvrage est avant tout de dresser un tableau des avancées de la science économique au début du XXe siècle. Elle est indissociable des faits économiques puisqu’elle s’en inspire, mais son domaine reste celui de l’« économie pure », c’est-à-dire la simplification des phénomènes réels destinée à en faire ressortir les enjeux et les mécanismes.

Il s’écarte ainsi des travaux classiques en ancrant l’économie réelle dans une réalité historique complexe, tandis que les considérations théoriques s’en détachent et ne sont définies qu’en tant que constructions abstraites. Le système de production capitaliste n’est donc pas conçu comme l’aboutissement naturel du développement économique, il n’est que le produit d’évolutions historiques spécifiques. C’est le premier reproche que fait Schumpeter à la doctrine économique : la plupart des auteurs se concentrent uniquement sur ce modèle sociétal et tendent à l’essentialiser.

L’un des enjeux de l’ouvrage est ainsi de regrouper et de classer ces différents systèmes d’économie pure, mais aussi de proposer de nouvelles hypothèses théoriques. Il ne faut pas interpréter sa critique comme un rejet de la science économique dans sa globalité ; Schumpeter reconnaît au contraire la valeur de chaque apport tout en soulignant son caractère relatif. Il insiste par ailleurs sur la continuité des idées et des concepts, mettant l’accent sur les rapprochements des différentes théories plutôt que sur les clivages et replaçant son œuvre dans cette histoire scientifique.

Un modèle abstrait possède une validité propre tant qu’il est cohérent, même si de prime abord il est entièrement détaché du réel. Il n’aura néanmoins une valeur explicative que s’il est possible de le ramener aux phénomènes observables de façon logique, en comprenant qu’il n’est qu’une représentation schématique. Schumpeter se tient lui-même assez loin de considérations factuelles, bien qu’il souligne l’interdépendance entre sa théorie et la réalité : la théorie est « un schéma que l’analyse relie à la réalité, qui puise dans la réalité ce qui fait partie du processus économique, et abandonne seulement ce qui n’est pas force motrice, n’est pas inhérent à l’essence des choses ».

3. Le diptyque statique-dynamique

La nouveauté de son modèle théorique réside dans sa formalisation de la dualité entre équilibre statique et processus dynamique, qui s’articulent au sein d’un « système » économique. La notion de statique ne renvoie pas à un état de la société où les indicateurs économiques – le profit, le taux d’intérêt, l’inflation, etc. – ne connaissent pas de mouvement, mais plutôt à un état où ils évoluent harmonieusement et de façon prévisible. À cet état statique de l’économie, les quantités de monnaie, de capital et de travail s’ajustent donc afin que l’offre soit égale à la demande sur tous les marchés.

Historiquement, cette notion d’équilibre statique a été interprétée comme une tendance naturelle du système capitaliste à s’acheminer vers une situation où les ressources sont le mieux réparties entre les agents. C’est avant tout une vue de l’esprit, bien qu’elle ait été présentée à la suite d’Adam Smith comme le fonctionnement naturel des sociétés modernes . Marshall sera le premier à ne pas construire de modèle complet d’équilibre statique, puisque le réel serait avant tout dynamique : l’économie est constamment sujette à des chocs, il est donc plus intéressant d’observer comment on passe d’un équilibre à un autre que de décrire la nature de ces équilibres .

Schumpeter souligne la transition qui s’opère du point de vue de l’analyse économique : contrairement à leurs prédécesseurs qui cherchaient à caractériser le sain et le pathologique dans l’activité économique, les néo-classiques s’intéressent aux ajustements permanents des quantités permettant de satisfaire les besoins des individus. Il ne s’agit plus de mettre en relief un unique vecteur de perturbations, comme a pu le faire Ricardo en insistant sur l’évolution des prix des terrains agricoles , mais de comprendre l’interdépendance de toutes les variables économiques. Schumpeter fait en quelque sorte la synthèse de ces approches.

4. Cycle de la conjoncture et crise économique

En passant en revue les apports de différents théoriciens, Schumpeter définit son propre système d’économie pure, dont la dynamique repose sur sa compréhension de l’évolution historique des modes de production. Il place le « circuit » économique au centre de son analyse, soulignant ainsi la complémentarité des phénomènes économiques et introduisant le facteur temporel. C’est un modèle très stylisé de l’économie : à chaque période, la demande est égale à l’offre sur tous les marchés et la production s’effectue à l’aide de deux facteurs, le travail et une combinaison de facteurs dits « naturels ».

La dynamique cyclique apparaît avec le passage d’une période à l’autre : la production dépend des ressources naturellement présentes dans l’économie, mais aussi d’une certaine quantité de « biens de production produits » issus des périodes antérieures. Cela induit une évolution permanente de la technologie de production, que Schumpeter spécifie par la notion de « combinaison nouvelle » : à chaque période la quantité et le type de facteurs nécessaires pour produire chaque bien évoluent.

C’est l’élément moteur de la dynamique schumpéterienne qui permet de l’opposer à l’équilibre statique. Il y a donc par essence un débouché pour chaque bien produit dans la société, qu’il s’agisse de consommation finale ou de production d’autres biens, ce qui implique en retour qu’il n’y ait pas de réserve constituée par les agents – en d’autres termes, il n’y a pas de capitaliste détenant ces réserves. Ce point revêt une grande importance : puisqu’il n’y a pas de stock de capital, la monnaie est parfaitement neutre dans le circuit fermé statique.

Le mouvement est donc replacé au cœur du système économique et n’est pas perçu comme anormal, bien qu’il souligne l’importance des équilibres statiques qui conditionnent le circuit. La crise ponctuelle est la conséquence directe du mode de production capitaliste et non un élément venant le perturber. Les phases d’essor et de dépression alternent pour permettre le développement économique des sociétés, dont la structure s’adapte au fil du temps. Contrairement à la vision marxienne , les crises successives ne vont pas ici s’additionner et mener à la fin du système, mais au contraire renforcer l’équilibre sans modifier l’essence du mode de production, ce qu’il illustre par l’analogie du mouvement ondulatoire des vagues.

5. Les entrepreneurs comme moteurs de la dynamique

Reste à déterminer comment se forme la combinaison nouvelle qui permet la transition d’un équilibre à l’autre. Puisqu’il se place dans une logique simplificatrice, Schumpeter cherche à expliquer que les facteurs puissent se mouvoir sans que la sortie du circuit ne soit provoquée par des perturbations en dehors de la sphère économique.

Les mouvements sociaux, les décisions politiques, la régulation ou encore les accidents historiques ne font pas partie de l’économie pure ; ce sont des caractéristiques de l’économie réelle, qui ne doivent pas entrer en compte pour expliquer la dynamique du capitalisme. Il faut donc préciser la nature des combinaisons nouvelles, notion englobant les avancées techniques, l’apparition d’un nouveau débouché pour la production, la découverte de nouveaux facteurs naturels ou encore une disparition des compétiteurs. Cette notion n’a donc de réalité tangible que parce qu’elle est portée par une entreprise et des entrepreneurs : dans un système d’économie de marché, les firmes permettent le progrès des sociétés.

La figure de l’entrepreneur est ancrée dans une réalité historique dont Schumpeter retrace l’évolution au travers de quatre figures types.

Dans les premières phases du développement économique, le « fabricant-commerçant » a une activité de production restreinte, qui repose sur sa compétence spécifique et la possession du capital nécessaire. Lui succède le « capitaine d’industrie », plus détaché de la production, dirigeant une ou plusieurs entreprises à distance – par exemple en présidant le conseil d’administration. Apparaît à sa suite le « directeur », qui ne possède plus les moyens de production et peut être salarié de l’entreprise ; il n’est plus porteur des risques.

Enfin, le « fondateur » est spécialisé dans le lancement des affaires sans être capitaliste, ni porter les risques ou se charger de l’organisation de la production à long terme. C’est ce dernier qui intéresse particulièrement l’auteur, qui met l’accent sur l’esprit d’entreprise, ou Unternehmergeist, lequel dépasse la logique de maximisation des gains. L’entrepreneur innove parce qu’il accorde de la valeur à l’innovation, suivant des motifs irrationnels du point de vue économique, comme la joie de vaincre ses compétiteurs sur le marché en développant une meilleure méthode de production. Cet élément psychologique est primordial pour comprendre la succession des cycles économiques sans supposer de perturbation non économique.

6. Le rôle de la monnaie et du crédit

Dernier élément de l’analyse, le crédit permet aux entrepreneurs d’innover et est en ce sens essentiel à la dynamique. Il est inutile de l’étudier d’un point de vue statique puisque qu’il n’y a pas d’accumulation, mais il est nécessaire aux transitions dynamiques.

Là où le crédit était une résultante de l’épargne forcée chez les classiques, il devient chez Schumpeter la clé d’une meilleure allocation des ressources. Les banques jouent un rôle d’intermédiaire entre les acteurs de la production. La demande de crédit ne vient que de l’entrepreneur, qui en a besoin pour exercer son activité de fondateur. La monnaie, simple moyen de paiement à l’état statique, conditionne l’offre de crédit permettant la dynamique. Contrairement à un modèle social collectiviste où une autorité centrale commanderait le progrès en prélevant sur la production actuelle les moyens de réaliser les combinaisons futures, le système capitalise repose sur la capacité des banques à donner un pouvoir d’achat aux entreprises.

Quid du profit ? À l’état statique, il est nul puisque toutes les entreprises sont amenées à vendre au prix le plus bas pour attirer les consommateurs. Seule une combinaison nouvelle permet, en baissant les coûts ou en permettant le monopole sur un nouveau produit, de réaliser un profit à court terme. Il va directement aux agents porteurs de l’innovation. Le profit étant rattaché à l’acte d’entreprendre, il est par essence temporaire ; à terme, l’ajustement des prix à la baisse le rend négligeable.

L’intérêt et le profit évoluent donc nécessairement conjointement puisque le premier découle du second. Ils n’existent que dans une perspective dynamique : à la suite d’un changement d’équilibre, l’existence d’un profit non nul fait baisser la demande de pouvoir d’achat auprès des banques, ce qui se traduit par une hausse du taux d’intérêt ; à mesure que le profit décroît, les entrepreneurs cherchent à nouveau à innover et l’intérêt diminue de nouveau.

En dehors des périodes d’expansion économique, l’intérêt et le profit sont nuls : « L’intérêt n’est pas, comme le profit, le produit indépendant de l’évolution, une sorte de prime allouée à ses conquêtes, il n’existe qu’en période d’évolution . »

7. Conclusion

La théorie des cycles énoncée par Schumpeter place les entrepreneurs au centre des économies capitalistes, non pas en tant que propriétaires de capital, mais en tant qu’innovateurs. Son apport à la science économique se veut résolument théorique et abstrait, bien qu’on puisse selon lui le ramener à des conceptions plus terre à terre par un raisonnement logique – il prétend être lui-même parti de l’observation de la crise de 1905 pour fonder son modèle.

Sa vision des crises et de la conjoncture est beaucoup moins abstraite que celle de ses prédécesseurs, notamment parce qu’elle laisse une place aux entrepreneurs plutôt que de les réduire au simple rôle de producteur. La mise en relief de l’innovation constitue enfin la première ébauche de la notion de « destruction créatrice », qu’il formalisera plus en détail en 1942 dans Capitalisme, socialisme et démocratie.

8. Zone critique

Une limite inhérente à la théorie développée par Schumpeter, qu’il souligne lui-même dans sa préface à la seconde édition, vient du manque de réalisme de certaines hypothèses. Son modèle semble parfois complètement déconnecté de la réalité, alors même qu’il prétend mettre en lumière les phénomènes traversant les sociétés modernes.

Un autre reproche peut lui être adressé quant à l’absence de la sphère publique dans son analyse. Alors même qu’il insiste sur le caractère historique et singulier du mode de production capitaliste, il n’explore pas les conséquences des déterminants non économiques sur les facteurs de production.

Enfin, du point de vue épistémologique, Yves Breton a souligné le fait que, bien que la théorie schumpéterienne ouvre la porte à des analyses mêlant sociohistoire et économie, elle n’a suscité en réalité que peu d’engouement de la part des autres sciences sociales.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Théorie de l’évolution économique. Recherches sur le profit, le crédit, l’intérêt et le cycle de la conjoncture, Paris, Dalloz, coll. « Bibliothèque Dalloz », 1999 [1911].

Du même auteur– Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot, coll. « Bibliothèque historique », 1990.– Histoire de l’analyse économique, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2004.

Autres pistes– François Perroux, La pensée économique de Joseph Schumpeter. Les dynamiques du capitalisme, Paris, Droz, coll. « Travaux de scie », 1965.

© 2020, Dygest