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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Peuples, pouvoir et profits

de Joseph Stiglitz

récension rédigée parRobert Guégan

Synopsis

Économie et entrepreneuriat

La mondialisation et l’importance des nouvelles technologies n’expliquent pas à elles seules la désindustrialisation, la faiblesse de la croissance et la dégradation sociale qui frappent les États-Unis. Pointant l’effet dévastateur de marchés laissés à eux-mêmes et la responsabilité de politiciens qui doivent leur élection aux profits qu’ils permettent d’accumuler, Joseph Stiglitz se livre à une analyse sans concession du capitalisme à l’américaine. Et il propose des mesures peu orthodoxes pour un auteur d’outre-Atlantique, du démantèlement de Facebook à une intervention marquée de l’État.

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1. Introduction

Pour un Européen, « Medicare » est symptomatique des problèmes de la société américaine. Salué comme un acquis du président Obama, mais remis en cause par Donald Trump, ce système public d’assurance santé pour les plus de 65 ans comporte pourtant une clause qui empêche l’État américain de négocier le prix des médicaments. Résultat : ceux-ci coûtent 73% de plus que dans d’autres programmes publics. Chaque année, les contribuables versent ainsi un supplément de plusieurs dizaines de milliards de dollars aux puissantes compagnies pharmaceutiques.

Sont-ils pour autant en meilleure santé ? Les Américains vivent cinq ans de moins que les Japonais, et ils meurent de plus en plus jeunes. Angus Deaton, autre Nobel d’économie, a même découvert que chez les Blancs d’âge moyen, sans éducation universitaire, les taux de décès ont fortement augmenté à partir de 1999. En cause, les « maladies du désespoir » – alcoolisme, overdose, suicide – nées du manque d’emploi et de revenus. Situation aggravée par la crise de 2008.

En termes d’espérance de vie, une baisse d’une telle ampleur n’a qu’un précédent : chez les citoyens de l’ex-Union soviétique, après l’effondrement du régime communiste.

2. Le cauchemar américain

L’Amérique paie aujourd’hui 40 années de mesures inspirées de l’École de Chicago, résume Stiglitz. Pour Milton Friedman et ses proches, les économies étaient « naturellement concurrentielles » et la concurrence permettait à l’économie d’atteindre son optimum. En conséquence, il fallait laisser faire les marchés. Dit autrement : ce que fait le secteur privé est un bienfait, ce que fait l’État est une calamité. À deux reprises, les impôts ont donc baissé fortement, avec l’idée que seraient stimulés la croissance, l’épargne et l’investissement. Dans les deux cas, ce fut un échec. Si l’investissement a rebondi, c’est parce que l’immobilier a attiré des fonds considérables, conduisant... à la crise de 2008.

Si l’on utilise l’indice de développement humain, une mesure large du niveau de vie, les États-Unis se classent aujourd’hui treizième, juste devant le Royaume-Uni. D’autres critères révèlent les défaillances de l’économie américaine : le pays a de mauvais résultats en termes d’éducation (la Corée du Sud présente deux fois plus de diplômés), alors que l’endettement des étudiants atteint 1 500 milliards de dollars. Comme le revenu moyen, la productivité américaine repose sur un nombre supérieur d’heures travaillées – 1780h par travailleur, contre 1356h en Allemagne (1514h en France) – en raison de vacances plus courtes. Et elle est surestimée. De 2010 à 2016, « la croissance de la productivité aux États-Unis a représenté moins de la moitié de la moyenne des pays avancés » (p. 66).

La déréglementation a eu des conséquences désastreuses, d’autant que les théories néolibérales ont pesé sur la législation. American Airlines a pu ainsi évincer ses concurrents potentiels en cassant ses tarifs dès qu’un concurrent lançait une nouvelle ligne. Au final, la « théorie du ruissellement », qui annonçait que s’il y a croissance tout le monde en bénéficie, ne résiste pas à l’épreuve des chiffres. Le 1% des Américains les plus riches possède désormais plus de 40% de la fortune américaine, soit plus du double de sa part dans le revenu. Un fossé « toujours plus profond » se creuse entre les plus riches et les plus pauvres. Il menace aujourd’hui la société américaine.

3. Plus d’inégalités

Si l’Amérique est malade, analyse l’auteur, c’est parce que son économie n’a pas produit de bons emplois, avec des salaires décents. Au contraire, les politiques inaugurées sous le président Reagan ont abouti au résultat qu’on pouvait en attendre : moins de croissance et plus d’inégalité. De 1980 à 2017, l’augmentation du PIB (produit intérieur brut) a chuté de 30%, passant de 3,7% de 1947 à 1980, à 2,7%/an.Chez les hommes qui travaillent à temps plein, le revenu médian (qui sépare les effectifs en deux moitiés égales) n’a pratiquement pas changé en 40 ans. À la base de la pyramide sociale, c’est pire : en tenant compte de l’inflation, les salaires sont à peu près au niveau d’il y a 60 ans, alors que le PIB a doublé.

En d’autres termes, « les travailleurs américains reçoivent une moindre part d’un gâteau qui grandit plus lentement ». Les statistiques le confirment : depuis les années 1980, les gains de productivité sont répercutés sur les salaires à la hauteur de moins d’un cinquième. Cela signifie qu’« un autre acteur que le travail élargit sa part » (p.68). Et il ne s’agit pas du capital, dont la part dans le revenu national a baissé.

Ces inégalités prospèrent sur les fractures liées à la race, à l’ethnie et au genre. Au bout du compte, 40% des Américains ne peuvent plus faire face à un coup dur de 400 dollars (un enfant malade, ou une voiture en panne) alors que Jeff Bezos, Bill Gates et Warren Buffett « ont une fortune supérieure à celle de moitié la plus pauvre de la population » (p. 34). Comment l’Amérique en est-elle arrivée là ?

4. Moins de richesse

La richesse d’une nation, explique l’auteur en revenant à Adam Smith, se mesure à sa capacité à assurer, par des moyens durables, un haut niveau de vie à tous ses citoyens. Or, depuis 1980, si le PIB américain progresse, le revenu moyen de 90% des Américains stagne. Et surtout, la richesse comptable ne témoigne pas de la richesse réelle.

Les communications à haut débit en fournissent un exemple. Elles rapportent beaucoup d’argent à leurs opérateurs car, ceux-ci étant peu nombreux, ils disposent d’un fort pouvoir de marché, et peuvent ainsi imposer des tarifs élevés. Leurs factures engendrent de gros profits, qui gonflent les dividendes des actionnaires et flattent la comptabilité nationale. Mais ni les salariés ni les consommateurs n’en profitent. Au contraire : ces derniers n’ont guère le choix ; ils doivent se contenter de services médiocres.

Créer de la richesse, c’est augmenter la part du gâteau, martèle Stiglitz, ce n’est pas prendre la part de son voisin. Dans ce cas, il n’y a que redistribution, et l’argent est transféré vers le sommet de la pyramide. C’est ce que pratiquent les financiers par divers moyens (crédits prédateurs, commissions abusives…). C’est le principe même des rentes, qu’elles soient foncières ou intellectuelles (brevets, copyrights). Comme le démontre l’industrie pharmaceutique, ces rentes n’ajoutent rien à la croissance et à l’efficacité. Bien au contraire. Elles ont pourtant une part croissante dans l’économie, au détriment du travail et du capital.

5. La faillite des marchés

Stiglitz reformule ici ce qu’il a déjà développé ailleurs : livrés à eux-mêmes, les marchés ne fonctionnent pas. Dans une économie tenue pour innovante, ils arrivent même à freiner la croissance.

Microsoft avait évincé Netscape en imposant un navigateur gratuit avec son système d’exploitation. En rachetant WhatsApp (pour 19 milliards de dollars), Facebook élimine aujourd’hui un éventuel concurrent. Ce mouvement de concentration s’amplifie : en 2015, les fusions-acquisitions ont atteint le record de 4 700 milliards de dollars. Or un pouvoir de marché croissant impacte les performances de l’économie.

À l’inverse, selon David Baqaee, de la London School of Economics, éliminer les marges nées du manque de concurrence accroîtrait la productivité américaine d’environ 40%. La mesure aurait des effets importants sur l’investissement, car le rendement marginal décroît quand le pouvoir de monopole augmente. On constate d’ailleurs que, de 17,2% du PIB entre 1960 et 1970, le taux d’investissement est passé à 15,7% entre 2008 et 2017.

Des profits élevés sont d’autant moins l’indice d’un bon fonctionnement de l’économie, que la position de plus en plus dominante des entreprises américaines s’exerce aussi sur le marché du travail. Sans aller jusqu’au monopsone (marché avec un seul acheteur), il y a désormais une « énorme asymétrie » en faveur de l’employeur, comme le montrent les accords entre les entreprises de la Silicon Valley. Ou les contrats précaires, qui se multiplient, sur la base d’horaires fragmentés.

6. Une mondialisation à sens unique

Il est facile de désigner la croissance chinoise aux consommateurs et salariés impuissants. Mais « les vrais problèmes des États-Unis sont de notre fabrication », assure Stiglitz (p.55). La mondialisation en est l’illustration. Elle frappe l’emploi et les salaires, en particulier dans les secteurs à main-d’œuvre peu qualifiée. Elle prive le pays de recettes fiscales, d’autant que pour éviter des départs, comme celui d’Apple (désormais établie en Irlande), le taux de l’impôt sur les sociétés a été ramené de 35% à 21% en 2017 par une loi fiscale sans précédent. L’impôt minimum de remplacement, qui limitait les abus des grandes sociétés, a même été supprimé. Accroître le déficit budgétaire ne fait pourtant qu’enchérir le cours du dollar, ce qui pénalise les exportations.

Selon Stiglitz, ce ne sont pas les échanges internationaux qui posent problème. Sur ce point, les négociateurs américains ont obtenu tout ce qu’ils voulaient. Mais rien n’a été mis en place pour contrer les effets négatifs de la mondialisation. Les entreprises n’ont pas partagé leurs gains. Au contraire, elles ont profité de la pression à la baisse sur les salaires.

Autrement dit, Trump se trompe complètement en abandonnant l’accord du Partenariat transpacifique de 2016 (qui couvre 44% des échanges mondiaux). Ce dont l’Amérique a besoin, c’est une meilleure gestion des changements provoqués tant par la mondialisation que par la technologie, qui ne fait qu’amplifier ses dégâts. Taxer les panneaux solaires chinois ne va pas relancer l’industrie du charbon, mais détruire l’industrie naissante de l’équipement solaire. L’ampleur du déficit commercial est déterminée par des facteurs macro-économiques, pas par des traités de commerce, rappelle Stiglitz.

7. Cupidité sans limites

Le rôle du secteur financier est également à remettre en cause. Il n’irrigue plus l’économie réelle, il en aspire les ressources. La finance n’est plus un moyen au service d’une fin, mais un vecteur d’enrichissement, animé par une « turpitude morale » qui prospère, puisqu’en cas de problème, l’État paie les factures. AIG a ainsi été renflouée à hauteur de 180 milliards de dollars, soit plus que le budget de l’aide sociale à l’enfance durant une décennie.

La crise de 2008 révèle un état d’esprit et des mécanismes délétères que l’auteur a déjà analysés. Ce sont ceux d’une finance prédatrice et imprudente, où les intérêts privés et ceux de la société divergent fortement. Les marchés financiers ont suscité le pire crash économique depuis 75 ans. Mais les banquiers sont restés en place, s’octroyant des méga-bonus, alors que des milliers d’Américains devaient vendre leur maison. Quant aux 1 000 milliards de dollars de fonds publics injectés dans l’économie, ils n’ont pas eu les effets escomptés. « Pendant les trois premières années de la reprise, 91% de la croissance sont allés au 1% le plus riche » (p.137).Le fait qu’un tel sauvetage se soit déroulé sous l’ère Obama montre bien le poids de la finance « dans un système politique qui carbure à l’argent ».

D’où la nécessité de réformes profondes que Stiglitz, déçu par l’attitude de Clinton, propose aux électeurs américains, en mettant en avant une option publique qui associe croissance et égalité : plus efficace que le secteur privé dans de nombreux domaines, l’État doit intervenir comme acteur institutionnel et comme agent économique. Il s’agit d’encadrer les marchés défaillants, de favoriser une réelle concurrence, d’assurer une meilleure répartition de la croissance, et surtout de créer les conditions d’une richesse véritable.En néo-keynésien, Stiglitz souligne qu’il faut investir massivement dans la recherche (sans laquelle l’Iphone n’aurait pas vu le jour), l’éducation publique et les infrastructures civiles, comme le fait la Banque européenne d’investissement. Les marchés ne produisant pas de biens publics, il faut aussi taxer les émissions de carbone, par exemple.

Au-delà de la justice sociale, il s’agit de relancer l’activité, ce qui passe notamment par une augmentation équitable des impôts, donc des dépenses publiques. On est aux antipodes d’une économie de l’offre, que Trump prolonge jusqu’à l’excès.

8. Conclusion

Si « l’heure est aux changements majeurs », l’auteur ne s’attaque ni au capitalisme en général, ni aux marchés en particulier. Il propose de remettre de l’ordre dans un système régi par une « dynamique malsaine » qui entraîne une subversion de l’état de droit, et donc de la démocratie.

On connaissait l’interdiction de vote qui frappe les ex-détenus (majoritairement afro-américains), et rend 2,2 millions de voix silencieuses. Depuis George W. Bush, on voit aussi que la Cour suprême « accroît le pouvoir de l’argent en politique », en refusant, par exemple, de plafonner les versements des entreprises lors des élections locales ou fédérales. Les Républicains peuvent ainsi disposer de la majorité avec 1,4 millions de suffrages de moins que les Démocrates.

Si la crise de 2008 a marqué les limites du capitalisme à l’américaine, l’élection de Trump a montré celle de la démocratie à l’américaine, résume Stiglitz.

9. Zone critique

Joseph Stiglitz ne parle pas d’élasticité : il explique simplement que la propension à consommer est beaucoup plus forte quand on dispose d’un faible revenu. En faisant ainsi abstraction de tout jargon économique pour s’en tenir à des propos simples (mais à 100 pages de notes, qu’apprécieront les lecteurs critiques), l’auteur s’adresse au grand public, et plus précisément au grand public américain. Instaurant le standard de la classe moyenne en objectif fédérateur, il émet une série de propositions, qui pourraient constituer l’ossature économique du programme démocrate, rappelant que « ce n’est pas l’économie qui pose problème, c’est la politique », gangrenée par l’argent et, partant, incapable désormais de réformer l’économie.

Mais il ne faut pas s’y tromper : cet ouvrage est le point de convergence des travaux que l’auteur a menés durant sa carrière. En mettant en perspective sa « trajectoire désastreuse » et ses enjeux, Joseph Stiglitz nous permet d’apprécier la situation réelle de l’économie outre-Atlantique et de ses acteurs. À l’heure où le président Trump multiplie les taxes douanières, ce livre nous fait donc comprendre, très concrètement, vers quoi nous dirigent les politiques économiques qui s’inspirent du modèle américain.

10. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Peuple, pouvoir et profits, Paris, Les liens qui libèrent, 2019.

Du même auteur– La Grande Désillusion, Paris, Livre de Poche, 2003.– Un autre monde. Contre le fanatisme du marché, Paris, Fayard, 2006.– Le Triomphe de la cupidité, Paris, Les Liens qui libèrent, 2010.– Le Prix de l’inégalité, Arles, Actes Sud, 2016.– La Grande Fracture. Les sociétés inégalitaires et ce que nous pouvons faire pour les changer, Actes Sud, coll. « Babel », 2017 [2015].

Autres pistes– Podcasts sur France Culture : https://www.franceculture.fr/recherche?q=Stiglitz– Une critique de ses positions sur l’euro : https://www.alternatives-economiques.fr/euro-joseph-stiglitz-se-trompe/00011827– James K. Galbraith, Inégalité. Ce que chacun doit savoir, Paris, Seuil, 2019.– Branko Milanovic, Inégalités mondiales. Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l’égalité des chances, Paris, La Découverte, 2019.– Mariana Mazzucato, The entrepreneurial State, Public Affairs, 2015.– Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, Paris, Seuil, 2013.

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