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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Soleil noir

de Julia Kristeva

récension rédigée parKetty RossettoPsychothérapeuthe et doctorante (Paul Valéry - Montpellier 3).

Synopsis

Psychologie

Cet ouvrage traite de la dépression et de la mélancolie. À partir d’une perspective psychanalytique, l’auteur analyse et interroge ces deux affections, distinctes sur un plan clinique, mais néanmoins proches, lorsqu’il s’agit pour les deux d’un « deuil impossible » de l’objet aimé. Si cliniquement il est possible d’affirmer que le sujet mélancolique vit dans un « arrêt de mort », dans l’univers artistico-littéraire, la mélancolie pourrait figurer comme un possible ressort pour la création. À partir d’œuvres choisies, l’auteur fait émerger des liens entre création artistique et mélancolie.

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1. Introduction

La dépression est une souffrance psychique caractérisée par une inhibition généralisée, une forte dévalorisation de soi-même et une profonde tristesse. Le sujet est accablé par le moindre acte du quotidien, tout ce qui l’entoure tombe dans l’insignifiance. La mélancolie présente, quant à elle, des éléments très proches de la problématique dépressive, bien qu’elle puisse être considérée, par ailleurs, comme une des modalités de la psychose.

Julia Kristeva, cependant, ne se focalise pas sur l’aspect nosologique, mais tente plutôt de discerner le fil commun des deux affections, c’est-à-dire la difficulté, voire l’impossibilité, de faire le deuil de l’objet aimé, tout comme la « faillite du signifiant » (p. 20). Rappelons que le « signifiant », concept clé de la théorie lacanienne, est un élément du discours, verbal ou non, susceptible d’affecter le corps du sujet, car relevant d’une dimension pulsionnelle.

Dans un premier temps, l’auteur reprend la perspective biologique, laquelle présuppose une différence dans la circulation des flux nerveux, déterminant dans certains cas, un ralentissement physique et psychique lorsqu’il s’agit d’un état « mélancolico-dépressif ». S’agissant d’adopter une perspective d’ordre psychanalytique, Kristeva articule les théories biologiques aux théories psychanalytiques par le biais du langage, en soulignant sa capacité à « activer » des zones du cerveau.

Si dans la problématique mélancolico-dépressive il est possible de remarquer une défaillance d’ordre symbolique, à savoir une difficulté pour le sujet à s’inscrire dans une « significationpartagée », c’est aussi à travers la parole que le sujet peut parvenir à s’extraire de son retrait mortifère. En ce sens, Kristeva mène une réflexion aiguë sur les aspects du langage susceptibles d’affecter le sujet déprimé. Elle relève au moins trois paramètres qui rendraient compte des variations psychiques propres à l’état dépressif : les « processus sémiotiques », les « processus symboliques » et les « rythmes biophysiologiques ».

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, l’auteur propose une lecture de certaines créations artistico-littéraires choisies, dont il serait possible de déceler un soubassement mélancolique : Le Christ mort de Holbein, El desdichado de Nerval, l’écriture de Dostoïevski et l’œuvre de Marguerite Duras.

2. Entre biologie et psyché

Dans la souffrance « mélancolico-dépressive », il est possible de constater un ralentissement moteur, affectif et idéique (p. 46). Sur le plan biologique, Kristeva relève essentiellement deux modèles susceptibles de repérer les processussous-jacents; le premier, avance un rapprochement entre l’homme et l’animal, car les deux apprendraient avant tout à se retirer face à un danger, plutôt quede fuir ou de combattre. Le deuxième modèle présuppose l’existence d’un mécanisme d’« autostimulation » par lequel l’être humain serait amené à réagir afin de recevoir une récompense ;il s’agit ainsi de la notion de « systèmes de renforcement positif ou négatif » (p. 47).Ce type de « système » pourrait être altéré chez le sujet dépressif.

Après avoir illustré les théories biologiques, Kristeva souligne l’importance du langage pour l’être humain ; plus particulièrement, sa faculté d’activer ou d’inhiber des réseaux neuronaux. Selon que l’on regarde à travers le prisme neurobiologique ou psychanalytique, pour le sujet dépressif il est question d’une défaillance d’ordre symbolique, à savoir la mise en échec de la capacité de représentation psychique, notamment les représentations (psychiques) des mots ; impliquant, parfois, une inhibition de l’expression verbale.

Si la neurobiologie peut expliquer cette défaillance par un « dysfonctionnement du circuit neuronal et endocrinien » (p. 49), la psychanalyse fait l’hypothèse d’un défaut – d’ordre symbolique – du contexte social et familial du sujet ; ou bien, une difficulté pour ce dernier de s’inscrire dans les significations partagées par son entourage, par la communauté.

L’auteur détaille les facultés langagières propres à l’être humain, en poursuivant la voie psychanalytique. Pour la psychanalyse, un sujet peut accéder au langage lorsqu’il accepte la séparation avec la figure maternelle ou la première personne qui lui apporte les soins vitaux. Si l’on pose l’idée que le mot présentifie l’absence de la chose, il est possible aussi de postuler qu’un sujet se mettra à parler lorsque l’autre pourra « véritablement » s’absenter. L’exemple du langage « en bribes » dans la psychose peut éclairer cet aspect-là, car il est question d’un lien fusionnel entre le sujet et l’« autre maternel.

3. La dimension narcissique

Kristeva l’écrit d’emblée : « la dépression est le visage caché de Narcisse » (p. 15). En ce sens, elle interprète l’auto-dévalorisation du sujet déprimé comme une accusation qui serait en vérité adressée à l’autre. Cette logique implique une dynamique complexe de l’identification, concept central en psychanalyse, qui renvoie à un processus à travers lequel un sujet adopte comme étant le sien un caractère appartenant à un autre sujet, caractère devenant constitutif de sa personnalité.

Dans le cas de la dépression, aussi bien dans la mélancolie, on parle à ce propos d’« incorporation de l’objet aimé » : au lieu de s’identifier à l’autre tout en gardant une séparation entre moi et l’autre, c’est comme si le sujet déprimé « intégrait » l’autre en soi, pour ne pas le perdre. Ce processus s’opère à travers une ambivalence très prononcée entre amour et haine, car le sujet d’une part voudrait détruire l’autre ; d’autre part, fasciné par cet autre, il choisit – de façon imaginaire –de l’« incorporer » en soi.

Ainsi, le déprimé intérioriserait à la fois la partie la « meilleure » de l’autre, qui deviendrait son idéal à atteindre, et la partie la « pire » qui incline à juger et à dévaloriser le sujet lui-même. Selon le point de vue psychanalytique, l’on retrouve au fond un Moi « blessé », « incomplet » (p. 21). Blessure dont la tristesse en serait le signe et en quelque sorte son« enveloppe protectrice » ;tristesse qui manifesterait, par ailleurs, une impossibilité à traduire psychiquement la « perte de l’objet aimé».Cette thèse a été avancée initialement par Freud à propos de la mélancolie.

Kristeva s’appuie sur le postulat freudien, en le considérant comme le soubassement commun entre dépression et mélancolie. Elle parle en effet d’une perte « intolérable », à la fois pour le sujet déprimé et pour le sujet mélancolique. En outre, l’auteur affirme que la tristesse pourrait se concevoir comme un « substitut » de l’objet, sentiment qui prend une place centrale dans l’existence du sujet. « La notion freudienne de l’objet psychique auquel le dépressif serait fixé participe de la même conception (proche de celle de Kant) : l’objet psychique est un fait de mémoire, il appartient au temps perdu “à la Proust”.» (p. 71).

4. Le temps et le sens de l’univers mélancolico-dépressif

Kristeva fait un pas de plus, en reprenant le concept lacanien de la « Chose » (appelé aussi « das Ding » de l’allemand), reformulé à partir de la philosophie de Kant. La « chose en soi » n’est pas connaissable selon Kant, néanmoins, par l’élan intellectuel, on ne cesse de vouloir l’atteindre. Cette idée est présente aussi dans la conception lacanienne, bien que cela prenne une toute autre voie. Pour Lacan, la « Chose » renvoie au premier « objet » à jamais perdu, à savoir la mère ou la première personne qui apporte les soins à l’enfant. Il s’agirait alors d’une sorte d’univers « originaire » auquel le sujet aspire inconsciemment.

Pour la psychanalyse, il serait question d’un lieu « mythique », qui cependant alimente les fantasmes et les désirs du sujet. Si l’on revient à la thèse de Kristeva, le sujet dépressif serait attaché à cet « objet » originaire, dans l’incapacité de s’en séparer.

Précisons aussi que la « Chose » ne se réfère pas seulement à la figure maternelle, mais aussi à tout un ensemble de sensations, de souvenirs« primordiaux », c’est-à-dire tout ce que le sujet rencontre pour la première fois, laissant des empreintes dans son psychisme.Cet attachement à l’« objet originaire » peut se relier au sentiment de nostalgie, sentiment très présent dans la problématique mélancolico-dépressive. Le sujet semble être comme figé dans un passé qui entrave toute possibilité de reprise : « Habitant de ce temps tronqué, le déprimé est nécessairement un habitant de l’imaginaire. » (p. 72).

Ce lien contribue à développer la thèse de l’auteur selon laquelle les états mélancolico-dépressifs peuvent, dans certains cas, être source de création artistique.

Il pourrait s’agir aussi bien d’un temps arrêté à un moment vécu comme traumatisant pour le sujet, moment sur lequel le sujet reviendrait sans cesse. Un état dépressif peut en ce sens surgir après une séparation, un deuil, la perte du travail.

Un autre élément susceptible de corroborer la thèse selon laquelle il y aurait un lien entre mélancolie et création artistique renvoie à l’attribution du sens .Parmi les manifestations les plus flagrantes du sujet déprimé, il y aurait une difficulté à attribuer un sens, à donner une signification à ses actes, à la vie. Or, c’est cette même difficulté qui paradoxalement pourrait l’amener à une forme de création. On peut reconnaître dans l’acte de création artistique la faculté d’attribuer de nouvelles significations aux mots, d’inventer d’autres réalités. Si le sujet déprimé se retrouve dans l’incapacité d’accepter un « sens commun », il peut être parfois enclin à introduire d’autres significations, d’autres univers. Si, avec Kristeva, et d’autres penseurs, l’on croit que c’est à partir du vide qu’il est possible d’inventer.

[Cette difficulté, selon Kristeva, relève, peut-être, d’une incapacité pour l’infans (l’être humain pas encore doté de parole) d’enregistrer le signifiant du désir parental (p. 73) et de s’y inscrire, de trouver sa propre « place » au sein de ce qui « fait sens » pour ses parents, pour les personnes qui l’entourent.

5. La tristesse « contient » la haine

« La souffrance est la première ou la dernière tentative du sujet d’affirmer son “propre”au plus près de l’unité biologique menacée et du narcissisme mis à l’épreuve. » (p. 192) Kristeva reprend la notion de pulsion de mort, élaborée par Freud, comme étant une pulsion qui, déliée de la pulsion de vie, menace l’intégration psychique du sujet. Il est possible notamment de constater ce phénomène de « désunion » dans la mélancolie. Dans ce cas de figure, ainsi, il est possible de remarquer la présence d’un Surmoi « féroce ».

L’auteur distingue par ailleurs différentes modalités de « désunion » propres à la pulsion de mort, afin de soutenir sa thèse fondée sur l’idée que la tristesse pourrait se concevoir comme un recours pour le sujet afin de ne pas succomber au morcellement schizoïde. Elle parle à ce propos de « non-intégration »et de « désintégration », susceptibles d’être des causes éventuelles du morcellement psychique.

Dans la première, la « non-intégration » serait due à une « immaturité biologique » (p. 29) ; la pulsion de mort serait alorsconçue comme une incapacité à réunir et ordonner des informations avec une certaine cohérence. Dans la deuxième, la « désintégration » surgirait face à une menace extérieure, comme le dirait Melanie Klein, face à un « mauvais objet » qui angoisse le sujet. Ainsi, pour Kristeva l’affect dépressif pourrait être interprété comme une « défense contre le morcellement » (p. 29).

Cette modalité de la « haine » intérieure est étayée cliniquement à travers quelques cas de patientes dépressives.« La dépression féminine se cache parfois sous une activité fébrile qui donne à la déprimée l’apparence d’une femme pratique bien à l’aise et qui ne pense qu’à se dévouer. » (p. 91). Cette apparence peut parfois cacher une haine adressée à autrui, mais que le sujet retient, car il se sent fortement coupable de ce qu’il éprouve. L’auteur parle alors de « vengeance froide », toujours sous-jacente, mais qui ne pourrait pas se déchaîner, puisqu’un acte explicite compromettrait le sujet lui-même.

6. Douleur et création artistique

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, Kristeva interprète des œuvres d’art, en les reliant par une sorte de « pari », qui est le suivant : « La création artistique/littéraire peut-elle être une tentative, bien que provisoire, de dépasser une forme de dépression, d’état mélancolique ? »

L’auteur élabore une réflexion sur la beauté, en tant que tentative – ultime peut-être–de sublimation de la douleur, de la mort. La beauté semble être pour Kristeva l’autre dimension possible du sujet déprimé, sa manière de transformer, de traduire, la souffrance.L’objet esthétique apparaît aux yeux du déprimé comme l’objet le plus « digne d’existence », le seul qui puisse avoir un sens. L’œuvre d’art, en quelque sorte, transpose la souffrance, en permettant au sujet de s’en détacher.

C’est ainsi que nous pouvons interpréter, selon Kristeva, le Christ mort du peintre Holbein.

Le sacré est ici rendu « humain », au sens où la représentation de la mort du Christ excède l’iconographie traditionnelle de son temps (la Renaissance). À travers une restitution quasi anatomique du corps mort de Jésus, nous avons une représentation de la mort plus proche de celle propre à la condition humaine. Le corps présente ainsi les signes évidents de la douleur. Ce qui permet de dire à Kristeva que la mélancolie peut nourrir l’œuvre d’art, voire parfois exacerber la souffrance, néanmoins en la regardant en face, sans détournement possible.

Une autre issue du ressort mélancolique peut se saisir dans le poème de Nerval, El desdichado, d’où elle reprend une partie du quatrième vers « Soleil Noir », qui seul suffit à saisir un aspect central de la thèse de Kristeva et qui rejoint l’idée avancée plus haut à propos du Christ de Holbein : « Porte le Soleil Noir de la Mélancolie. »

À travers les personnages de Dostoïevski, l’auteur met en évidence une autre modalité de la souffrance mélancolico-dépressive. Si la mélancolie de la poésie de Nerval apparaît comme plus contenue, chez Dostoïevski l’on retrouve une souffrance « en excès », où il ne semble pas être possible d’avoir accès au salut. Enfin, l’œuvre de Marguerite Duras peut se caractériser par l’impossibilité de la « catharsis ». Elle ne cherche pas à apaiser, voire « purifier », l’âme du lecteur ; son écriture a comme « fin majeure », pour Kristeva de mettre à nu la maladie, la douleur, sans tournures.

7. Conclusion

Si dépression et mélancolie peuvent être définies comme des affections du « retrait » et du « non-sens »,l’acte artistique peut parfois permettre de s’y confronter, voire de sublimer, en quelque sorte, la souffrance, l’innommable.

L’auteur ne s’arrête pas sur des aspects purement cliniques de deux affections, car ce qui est particulièrement au centre dans cet ouvrage, c’est la rencontre possible entre douleur et création artistique.

« Nommer la souffrance, l’exalter, la disséquer dans ses moindres composantes est sans doute un moyen de résorber le deuil. » (p. 109)Thèse centrale de l’auteure finement articulée à des œuvres d’art tout particulièrement entrelacées à l’affect mélancolique. Si le désespoir peut condamner le sujet déprimé/mélancolique à vivre une vie « de mort », Kristeva nous rappelle néanmoins qu’« il n’y a de sens que du désespoir » (p. 15).

8. Zone critique

Bien que l’auteur précise son intention de « maintenir » une sorte de confusion terminologique entre dépression et mélancolie–elle s’interroge d’ailleurs rapidement sur « qu’est-ce qu’une dépression, qu’est-ce qu’une mélancolie ? » –, (p.18), tout le long de sa réflexion elle ne développe pas des éléments plus approfondis à ce sujet. Quel serait son positionnement à cet égard ?

La mélancolie demeure aussi bien de nos jours une souffrance particulièrement « énigmatique » (Freud l’affirme aussi dans son article Deuil et Mélancolie), selon les perspectives et selon les époques. Cependant, les tendances actuelles de la psychiatrie (issue du courant nord-américain) semblent plutôt réunir mélancolie et dépression sous la catégorie de « troubles bipolaires ».

Terminologie très répandue aujourd’hui, mais qui englobe de manière assez confuse plusieurs aspects qui mériteraient des traitements différents.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Soleil noir. Dépression et mélancolie, Gallimard, coll. folio essais, Paris, 1987.

Autres pistes– Sigmund Freud, Deuil et Mélancolie, Paris, Payot & Rivages, coll. Petite Biblio Payot, Paris, 2011 [1917].– Melanie Klein, Deuil et Dépression, Paris, Payot & Rivages, coll. Petite Biblio Payot, Paris, 2016 [1934].– Marie-Claude Lambotte, Le discours mélancolique. De la phénoménologie à la métapsychologie [1993], Toulouse, Érès, 2012.

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