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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Qui dort dehors ?

de Julien Damon

récension rédigée parAlexandre KousnetzoffAncien élève de l'IEP de Paris.

Synopsis

Société

Chaque début d’hiver, les Français prennent brutalement conscience de l’existence des SDF. Mais de qui et de quoi parle-t-on exactement ? Combien sont-ils ? Quel est l’impact sur le phénomène de la crise migratoire ? Julien Damon répond dans l’ouvrage à toutes ces questions, et à bien d’autres encore.

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1. Introduction

Des campements de migrants aux portes de Paris aux enfants mendiants, de l’objectif « zéro SDF » à celle du logement des populations les plus fragilisées socialement, l’ouvrage de Julien Damon ne dément pas son titre : « Qui dort dehors ? »

Recueil d’articles publiés à divers moments de la carrière éditoriale de l’auteur, le livre permet un tour d’horizon complet de la « question SDF ». Avec beaucoup de chiffres, mais également avec des mises en perspective éclairantes ainsi que des comparaisons internationales.

Parce que la population concernée se trouve au cœur des évolutions sociales contemporaines et fait souvent l’objet de fantasmes ou d’effets d’annonce inconsidérés, il devenait indispensable de publier une sorte d’ouvrage de référence sur la question, à la fois synthétique et agréable à lire. Voilà qui est fait.

2. Des situations très diverses

Le maître-mot pour qualifier la situation des SDF (« sans domicile fixe »), ou sans-abri, est celui de diversité.

En effet, certains SDF sont à la rue depuis peu de temps, et sont rapidement sur la voie d’une stabilisation de leur situation soit en accueil d’urgence soit dans un logement définitif. Alors que d’autres à l’inverse vivent dans la rue depuis longtemps, et sont destinés à poursuivre leur errance pendant un certain temps encore.

Par ailleurs, certains SDF ne le sont que sporadiquement, quelques fois dans l’année ou à une seule reprise dans l’année. Le reste du temps, ils ont un logement stable. D’autres, ayant vécu l’expérience de la vie dans la rue, ne seront plus jamais SDF. Leur passage dans la marginalité n’était qu’un accident de parcours exceptionnel.

Aussi être SDF est une situation qui peut être soit transitoire, soit chronique, soit permanente : tous les cas de figure existent au sein de cette population très particulière, qui se distingue par son extrême vulnérabilité sociale.

Cette grande fluidité de la population SDF constitue le principal problème pour un chiffrage précis ainsi que pour la prise en charge efficace d’une population dont l’effectif varie considérablement dans le temps et selon les problèmes recensés dans ce que l’on désigne par le terme de « SDF ».

3. Une approche chiffrée

Chiffrer de manière précise le nombre de SDF existant dans une ville ou dans un pays se révèle un exercice particulièrement ardu. En effet, il n’existe pas de registre « déclaratif » de la situation de SDF, et seuls des comptages par « maraudes » ou par suivi administratif peuvent permettre de quantifier le phénomène de manière plus ou moins précise.

Parce qu’ils sont mobiles dans les villes, qu’ils se cachent parfois, les SDF échappent peu ou prou aux enquêtes traditionnelles, qui, toutes, se fondent sur le critère de « ménages logés », un critère qui bien entendu n’est pas pertinent pour qualifier une telle population.

Depuis le début des années 1980, date à laquelle leur nombre a explosé (l’apparition et la multiplication des SDF dans les métropoles occidentales sont ainsi exactement contemporaines des premières politiques néo-libérales suivies par les pays développés), le chiffrage des SDF a surtout été le fait de structures associatives.

En France, depuis cette époque, le chiffre est en constante augmentation. Cette très large fourchette va de 100 000 à 800 000 personnes. On voit d’emblée la difficulté du chiffrage pour cette population. C’est que ces estimations sont toutes contestables, si l’on se fonde sur les questions suivantes : de qui parle-t-on ? Dans quel espace ? Sur quelle durée ?

Plus récemment, l’INSEE s’est livré à sa propre tentative d’évaluation, à deux reprises : en 2001 et en 2012. Elle a trouvé en 2001 près de 90 000 personnes « sans domicile » (c’est le terme retenu par l’INSEE) et, en 2012, 140 000, soit un chiffre beaucoup plus important. Cela étant, sur ces dizaines de milliers de personnes, seules quelques milliers sont véritablement « à la rue », même si c’est de manière temporaire. Les autres disposent d’un toit, même s’il est précaire et momentané, s’il s’agit d’un hébergement d’urgence. L’INSEE nomme cette population « à la rue » les « sans-abri ».

En conclusion, les SDF qui sont véritablement à la rue ne représentent qu’un dixième environ de la population SDF globale qui, elle, s’élève bien à plus de 100 000 personnes en France. Ce qui constitue un chiffre extrêmement important, et témoigne assez du délitement du lien social dans notre pays.

4. L’action publique en leur faveur

L’action des pouvoirs publics en faveur des SDF est, comme la situation de la population qu’elle cherche à décharger de ses problèmes les plus importants, extrêmement diverse.

Des secours d’urgence (hébergements pour une nuit, repas gratuits) au RMI (Revenu minimum d’insertion, mis en place par le gouvernement de Michel Rocard en 1988, ancêtre du RSA), des actions de long terme (construction de logements adaptés) aux dispositifs en matière d’emploi (entreprises d’insertion, emplois aidés) ou de santé (pour accéder à l’hôpital ou faire valoir des droits à l’assurance maladie), l’action de l’État et de ses différents services apparaît véritablement protéiforme.

De plus en plus d’ailleurs, les pouvoirs publics mettent l’accent sur les droits des sans-abri (droit à l’insertion, droit au logement, droit à la santé…) et les dispositifs les plus récents ont tous en commun de permettre à cette population fragilisée socialement de faire valoir ces différents droits.

À partir de l’hiver 1993-1994 par ailleurs, a été mis en place le dispositif du SAMU social : services mobiles de recueil des SDF stricto sensu, afin d’éviter aux plus fragilisés de mourir de froid dans la rue, comme cela arrive chaque année en France à de très nombreuses reprises. Un numéro d’appel gratuit (le 115) ainsi que des plans départementaux d’hébergement ou d’accès au logement ont été mis en place à cette occasion.

Enfin, il faut faire mention de la « trêve hivernale », cette mesure publique qui court du 1er novembre au 31 mars et qui, pendant toute cette période, prohibe formellement toute expulsion. Cette mesure de sauvegarde a été mise en place après l’hiver 1954 grâce à l’abbé Pierre, à la suite d’un hiver particulièrement rigoureux et meurtrier.

5. Les SDF et l’offre de logement

En Île-de-France, 1 à 2 % des Franciliens sont hébergés chaque soir. Au 31 décembre 2018, on comptait en effet 110 000 places d’hébergements financées par l’État dans la région de la capitale.

Cette offre de logement est elle-même extrêmement diversifiée. On trouve en effet là, pour employer le jargon administratif, des CHRS (Centres d’hébergement et de réinsertion sociale), des CADA (Centres d’hébergement pour demandeurs d’asile), mais également des pensions de famille, des chambres d’hôtel ainsi que de l’intermédiation locative (institutions ou particuliers qui louent ou sous-louent tout ou partie d’un logement).

Quelle est l’évolution récente de cette offre de logement ? Elle est en très forte expansion. Ainsi, elle a augmenté de 60 % en cinq ans. Fin 2014 en effet, à périmètre constant, l’offre mobilisable était de 70 000 places seulement.

À ces chiffres s’ajoutent 7500 places disponibles de manière urgente en hiver, ainsi que les résidences sociales (86 000 places fin 2018 en Île-de-France).

Au plan national, le dispositif comprend 400 000 places environ. Cette offre globale pour les SDF regroupe tous ceux qui peuvent se réclamer de ce statut, qu’ils soient Français, demandeurs d’asile, étrangers en situation régulière ou irrégulière.Que représentent ces 400 000 places concrètement ? Pour tenter une comparaison et avoir à l’esprit un ordre de grandeur, cela représente environ quatre années de construction de logements sociaux ou plus de 10 % du parc HLM total dans le pays.

Enfin, cette offre de logement est démultipliée par les nombreuses niches qui s’adressent à des publics spécifiques : FJT (Foyers de jeunes travailleurs), FTM (Foyers de travailleurs migrants), HUDA (Hébergements d’urgence pour demandeurs d’asile), CAO (Centres d’accueil et d’orientation) ou encore CAOMI (CAO des mineurs isolés).

6. Éloge des SDF

Pour la majorité des Français, les SDF représentent une nuisance. Des témoins gênants des dysfonctionnements de notre société, que l’on préférerait ne pas voir. Ah, si les sans-abri pouvaient être moins visibles ! S’ils pouvaient ne pas tendre la main et solliciter en permanence, une pièce de monnaie, une cigarette, un ticket restaurant !

Pourtant les SDF, d’un certain point de vue, sont utiles à la société. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce sont des acteurs utiles de notre système, sans lesquels certains de nos repères disparaîtraient, ou du moins s’affaibliraient.

Leur première utilité, celle à laquelle on pense le moins, est d’ordre spirituel. En nous donnant l’occasion de les aider, si nous le souhaitons, les SDF nous permettent de faire preuve d’empathie, d’altruisme, de générosité, d’ouverture vers l’autre. Ce n’est déjà pas si mal dans une époque de repli sur soi généralisé et de narcissisme triomphant.

La deuxième utilité est d’ordre psychique. Les SDF nous permettent, en permanence, d’être conscients du fait que nous, qui ne sommes pas SDF, sommes des « inclus », par opposition aux « exclus » qu’ils sont. Que nous sommes dans la norme et dans la normalité. Que nous ne sommes pas, comme eux, voués à la marginalité sociale. Il s’agit là d’un repère essentiel, que seuls les sans-abri nous permettent de conserver.

La troisième utilité est d’ordre économique. Sans les SDF, que de denrées alimentaires proches de la date limite de consommation ne gaspillerait-on pas ! Sans parler de ceux qui trient les ordures, effectuant ainsi un travail utile à la société, ou de ceux qui « recyclent » les vêtements usagés que plus personne d’autre ne veut porter en les adoptant.

Ainsi, on le voit, ceux qui portent sur les SDF un regard de mépris, les considérant comme des personnes qui ne font que recevoir et qui n’ont rien à donner, font preuve à la fois de beaucoup de préjugés et d’une profonde méconnaissance de la réalité de cette population.

7. Conclusion

Pour Julien Damon, le fait que les moyens consacrés à la « question SDF » n’aient jamais été aussi importants, tout comme le fait qu’ils continuent d’augmenter d’année en année, est de bon augure.

Selon lui, c’est l’anticipation d’une victoire à venir, à portée de main, dans l’objectif « zéro SDF » qui reste d’actualité. La voie royale dans ce domaine étant la solution « logement d’abord », en attribuant des logements définitifs aux sans-abri plutôt que de les loger provisoirement dans des foyers, des chambres d’hôtel ou des hébergements d’urgence.

8. Zone critique

Le principal reproche que l’on peut adresser à cet ouvrage tient en un mot : syndrome de l’enfermement. Julien Damon semble vérifier en effet le diagnostic de Michel Foucault dans Surveiller et punir, d’après lequel certaines élites tiennent absolument à enfermer, pour mieux les surveiller et les contrôler, marginaux, délinquants et « classes dangereuses ». C’est le propre en effet des sociétés modernes de ne plus supporter la marginalité, et de vouloir à tout prix la circonscrire ne serait-ce que spatialement, en enfermant, au sens le plus propre du terme, ceux que l’on juge dangereux.

Julien Damon fait partie de ceux qui veulent faire le bien d’autrui contre leur volonté même, de force en quelque sorte. Il semble ne pas comprendre que l’on puisse être trop « cassé » psychiquement et socialement pour vouloir mener une vie « normale », et que l’on puisse préférer la vie à la rue. C’est un choix propre à Julien Damon que l’on n’est pas obligé de partager.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Julien Damon, Qui dort dehors ?, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2020.

Du même auteur– Les classes moyennes, Paris, PUF, 2012.– Les familles recomposées, Paris, PUF, 2012.– Exclusion : vers zéro SDF ?, Paris, La Documentation française, 2017.

Autre piste– Patrick Declerck, Les naufragés. Avec les clochards de Paris, Paris, Plon, coll. « Terre Humaine », 2001.

© 2020, Dygest