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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Après l’État-nation

de Jürgen Habermas

récension rédigée parJeanne BinaDoctorante à l'EPHE et chargée de cours à l'IEP de Paris.

Synopsis

Philosophie

Publié en 1998, Après l’État-nation est une réflexion sur le dépassement de l’État-nation décrit comme un « État social ». L’État-nation et la démocratie sont mis à mal par la mondialisation et la dimension multiculturelle des sociétés modernes. Face à ce déclin, Habermas propose de transférer les fonctions de l’État social à l’Union européenne, pour une configuration post-nationale fédéraliste, en faisant émerger un espace public transcendant les frontières afin que les Européens forment une communauté politique.

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1. Introduction

Lecteur de Kant, Habermas s’en distingue pour développer l’idée d’un principe de discussion. La morale n’est plus déterminée par les individus mais c’est la « discussion » qui détermine si une règle ou un comportement sont moraux ou non. Comment ce principe de discussion s’incarne-t-il dans l’État-nation ? Le peut-il encore aujourd’hui ?

Dans cet ouvrage, Habermas se demande si l’on doit – et si l’on peut – dépasser l’État-nation, car ce modèle ne semble plus satisfaisant, notamment dans le contexte d’une économie ultra-globalisée. Pour répondre à cette question, il présente deux conceptions opposées, le souverainisme et le fédéralisme. Pour les souverainistes, l’État-nation incarne l’adéquation d’un peuple et d’une structure politique. Il est indépassable car lui seul peut garantir la cohésion territoriale et l’identité nationale.

Mettre fin à l’État-nation équivaut à vider de son sens la notion de communauté politique. Selon le fédéralisme cher à Kant, au contraire, les États doivent se fondre dans des entités ou communautés plus grandes, voire une seule entité fédératrice. On voit apparaître l’idée d’instaurer un État mondial, fondé sur une conscience cosmopolite. Dans ce cas de figure, les individus se sentent appartenir à l’humanité en général et non à une communauté particulière.

Or, selon Habermas, le souverainisme et le fédéralisme ne prennent pas en compte l’évolution majeure de notre temps, la mondialisation, qui impose de repenser philosophiquement la question de l’État-nation. Face à la mondialisation qui constitue une menace pour l’État social et la démocratie, Habermas propose que des instances supranationales soient en charge des fonctions de régulation de l’État. Seule l’Union européenne serait en mesure de proposer et soutenir une communauté politique fédérale.

Il considère que le fédéralisme européen est possible, car les pays européens ne se sont pas constitués sur la base d’appartenances ethniques indépassables mais selon un « patriotisme constitutionnel ». Il est dès lors envisageable de transposer l’allégeance communautaire à l’échelle européenne. Son but est donc de fonder une Europe politique. Après avoir constaté la crise de l’État social européen et le déclin de la démocratie face à la mondialisation, Habermas tente de repenser la démocratie dans le cadre post-national, à travers l’Union européenne.

2. Les leçons de la crise de l’État social

Le XXe siècle se caractérise par le développement démographique, le changement structurel de la nature de l’emploi et les avancées scientifiques et techniques qui ont révolutionné l’économie, les rapports sociaux et les formes de vie, mais aussi par le choc de la « barbarie », qui a permis une prise de conscience menant à une atténuation de la terreur.

En effet, après la guerre, toutes les légitimations contraires à l’esprit universaliste des Lumières ont été discréditées. La période d’après-guerre se caractérise alors par la guerre froide, l’équilibre de la terreur (question du nucléaire), la décolonisation et la construction de l’État social en Europe. Se développent des systèmes d’économie mixte qui ont permis l’extension des droits civiques et la réalisation effective des droits sociaux.

Cependant, 1989 représente la fin de cette ère et le début d’un « danger structurel menaçant l’État social ». L’avancée du capitalisme limite le champ d’action des États et la mondialisation économique représente le principal défi de l’Europe politique et sociale d’après-guerre.

L’État social ou État régulateur favorisait le dynamisme de l’économie et assurait l’intégration sociale. Mais, depuis les années 1980, une politique économique orientée vers l’offre a causé la dérégulation des marchés, la réduction des subventions et l’amélioration des conditions d’investissement. Les crises que l’État social avait permis de contenir ressurgissent. Inévitablement, cette désolidarisation détruira la culture politique libérale. La création d’unités politiques plus larges devient alors nécessaire pour que la politique soit à la hauteur des forces d’une économie mondialisée.

Or ce projet doit être réalisé par des puissances politiques indépendantes qui ont des intérêts inconciliables. Il faudrait, nous dit Habermas, que les États soient intégrés, au niveau de la politique intérieure, aux procédures de coopération d’une communauté d’États ayant force d’obligation. Cette institutionnalisation ne peut s’opérer sous la forme d’un État mondial mais sur la base d’une société cosmopolite, c'est-à-dire une société globale composée de diverses nationalités. Le cosmopolitisme, qui vient du grec cosmos (univers) et polites (citoyen) est une doctrine philosophique créée par Diogène selon laquelle les individus sont des « citoyens du monde ».

Cette appartenance universelle ne renie par pour autant les particularités nationales et individuelles.

3. La mondialisation contre la démocratie

Les citoyens d’une communauté démocratique fabriquent ensemble leur environnement social. Mais cette action de la société sur elle-même ne peut se réaliser que dans un cadre national. Or l’État-nation connaît des vagues de dénationalisation et s’ouvre à une société économique mondiale. Aujourd’hui, la démocratie libérale est remise en cause et la souveraineté de l’État devient problématique. Quelle réponse politique apporter à ces défis ?

Habermas rappelle que l’État moderne est un État administratif et fiscal, un État territorial souverain avec une communauté politique et une nationalité définie en fonction du territoire, et enfin un État de droit démocratique et un État social, garantissant une autonomie privée et une égale autonomie politique.

Mais, depuis les années 1970, cette forme subit la pression de la mondialisation, dont les flux affaiblissent la capacité de l’État national à maintenir les frontières de son système et son autonomie de régulation. Ainsi, la mondialisation affecte la sécurité juridique et l’efficacité de l’État administratif : certains risques écologiques et la fragilité des installations de hautes technologies ne sont plus contrôlables dans le cadre national. La mobilité accrue des capitaux rend plus difficile la capacité fiscale de l’État. L’interdépendance accrue au sein de la société mondiale remet en cause la politique nationale territoriale. La mondialisation affecte également l’identité collective : les réactions ethnocentristes de la population à l’égard des étrangers, des groupes marginaux, des handicapés, des juifs, se multiplient ; cette rupture des solidarités peut entraîner la fragmentation politique.

Avec l’immigration, les nations européennes sont devenues multiculturelles, ce qui représente un « défi » pour la cohésion nationale. La mondialisation affecte enfin la légitimité démocratique de l’État-nation. Dans les années 1970, un « libéralisme transnational » s’est développé au détriment de l’autonomie et des marges d’action des acteurs étatiques. Les États ont vu naître de puissants concurrents : les firmes multi nationales (FMN). Confrontés au risque de fuite des capitaux, les gouvernements des États s’engagent dans une course à la dérégulation par l’abaissement des coûts ; il en résulte de grands écarts entre les salaires, la croissance du chômage et la marginalisation sociale d’une population pauvre plus importante.

4. Une démocratie post-nationale ?

Pour répondre rationnellement à ces défis, il faut développer dans la « constellation post–nationale » des formes nouvelles d’autorégulation démocratique de la société. L’Union européenne peut-elle compenser les compétences amoindries des États-nationaux ? Les néolibéraux souhaitent la dérégulation des marchés alors que les sociaux-démocrates privilégient la régulation étatique pour combler la fracture entre efficacité et justice sociale. Mais l’Europe dispose-t-elle des ressources politiques nécessaires pour obliger les pays puissants à redistribuer ?

Il ne s’agit pas de faire une nation-Europe mais de mettre en place des politiques coordonnées qui aient des effets sur la redistribution et qui soient soutenues par la volonté du peuple à l’échelle nationale, c’est-à-dire par une solidarité citoyenne. Une constitution européenne qui légitime la démocratie post-nationale est nécessaire mais elle n’est pas encore d’actualité, considère Habermas en 1998. Le processus de légitimation ne pourra se développer que si les partis débattent dans leurs « arènes nationales » de l’avenir de l’Europe, en traitant d’intérêts qui dépassent les frontières.

Ce débat doit se faire dans un espace public européen qui présuppose une société de citoyens unis dans une culture politique commune. Les conflits qui ont agité l’histoire de l’Europe ont permis le décentrement des perspectives de chacun et une volonté de surmonter les particularismes, pour apprendre à pratiquer la tolérance et institutionnaliser les conflits. Ce sont les droits de l’homme qui constituent le cadre normatif de la communauté cosmopolitique.

Il n’y a pas d’obstacle structurel qui s’oppose à l’élargissement de la solidarité nationale et de la politique de l’État providence à l’échelle d’un État fédéral post-national. Mais il manque une dimension éthico-politique commune nécessaire à la formation d’une communauté et d’une identité mondiales. La démocratie cosmopolitique doit s’élaborer sur une base de légitimation moins exigeante : l’accord s’obtient non par les pouvoirs en présence mais par une politique délibérative, qui est une politique mondiale en voie de formation. Elle n’est pas statique mais elle est une dynamique d’interférences et d’interactions entre les processus politiques au niveau national, international, mondial.

5. L’Union européenne et la pression de la mondialisation

Comment contrôler politiquement un capitalisme planétaire et le fonctionnement de la démocratie à grande échelle ? Les acteurs étatiques ne décident plus de la structure des relations internationales ou des relations interétatiques, mais ils sont enchâssés dans les marchés du fait de la mondialisation. La disparition des frontières affecte les États européens : la « constellation post-nationale » supprime le lien entre politique et systèmes juridiques ainsi qu’entre circuits économiques et traditions nationales. La mondialisation menace la base pré-politique de l’intégration des citoyens. L’État national est privé de sa puissance ; isolé, il ne peut plus protéger ses citoyens contre les décisions externes d’autres acteurs. Des déficits de légitimation affectent alors les processus de décision et la création d’institutions politiques nouvelles ne signifie pas un renforcement politique.

L’Union européenne se présente comme un espace continental formant un réseau dense de marchés mais dont la régulation politique est faible. C’est seulement en en faisant une authentique fédération que l’Europe aura la force politique de prendre des décisions susceptibles de corriger les effets du marché et d’imposer des réglementations ayant des effets en matière de redistribution.

La confrontation entre sceptiques et fédéralistes repose sur la question de savoir si, compte tenu de sa diversité, l’Union européenne pourra devenir un authentique État. Les fédéralistes veulent renforcer sa capacité à gouverner afin qu’il soit possible d’imposer des politiques et des réglementations qui obligent les États membres à se coordonner. Une Constitution ne suffira pas ; c’est d’abord dans les arènes nationales que les partis existants doivent débattre de l’avenir de l’Europe. Alors, les héritiers d’une commune histoire européenne, partant de leurs centres nationaux dispersés, partageront peu à peu une culture commune.

De plus, par sa base économique élargie, un État fédéral européen obtiendrait des avantages dans la concurrence mondiale. L’objectif à long terme serait de surmonter progressivement la division sociale et la stratification de la société mondiale sans porter atteinte aux singularités culturelles.

6. Conclusion

Le travail d’Habermas a fortement influencé la théorie de la démocratie, avec l’idée de démocratie délibérative, ainsi que de nombreuses disciplines (la communication, la philosophie, la sociologie ou la linguistique). Il veut faire émerger un « espace public » qui transcende les frontières pour faire naître un « gouvernement de l’Union » légitime. Il soutient une Europe politique qui s’enracine dans une démocratie fédérale. Mais il répète qu’il est encore trop tôt pour une Constitution de l’Union.

Une vingtaine d’années après la rédaction de cet ouvrage, son actualité est saisissante : la démocratie connaît en Europe une crise sans précédent.

L’identité européenne est ébranlée, les partis prônant la fermeture des frontières et valorisant l’identité nationale sont de plus en plus influents. La crise migratoire constitue un énorme défi pour l’Union européenne. En outre, les GAFA, qui naissaient tout juste au moment de cet ouvrage, sont devenus extrêmement puissants et mettent à mal la politique européenne commune.

7. Zone critique

Le débat public proposé par Habermas comme remède à la mondialisation pour répondre à la crise de la démocratie est plus que pertinent. Il défend le cosmopolitisme dans le cadre d’un fédéralisme européen. Néanmoins, son approche semble plus utopique que réaliste. Comme le regrette Christophe Jaffrelot, si l’approche d’Habermas se situe dans une perspective d’économie politique internationale, son raisonnement reste très général et il n’étaye pas son propos de remèdes économiques précis.

De surcroît, il est difficile de faire vivre ensemble des citoyens qui ne partagent pas une histoire et une identité communes. Comment s’émanciper de son identité particulière pour tendre vers une identité commune ? Comment dépasser son attachement national et même linguistique pour se fondre dans une communauté européenne ? Habermas ne semble pas apporter la preuve que la nation est capable de s’émanciper des marqueurs d’identité qui la représentent.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Après l’État-nation. Une nouvelle constellation politique (1998), trad. par R. Rochlitz, Paris, Fayard, 2000.

Du même auteur

– Théorie de l'agir communicationnel, Paris, Fayard, 1987.– L’Espace public, Paris, Payot-Seuil, 1992.– Entre Naturalisme et Religion. Les Défis de la démocratie, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2008.– Le discours philosophique de la modernité, Paris, Gallimard, 2011.

Autres pistes

– Jean-Marc Ferry, Habermas. L’éthique de la communication, Paris, PUF, 1987.– Bertin Beya Malengu, L’État-nation à l’épreuve de la mondialisation. Edgar Morin et Jürgen Habermas, deux penseurs de l’option postnationale, Paris, Academia/L’Harmattan, 2012.– Christian Bouchindhomme, « Habermas et l’Europe », Allemagne d’aujourd’hui, vol. 1, n° 207, 2014, p. 157-169.

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