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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Pour un nouveau cosmopolitisme

de Kwame A. Appiah

récension rédigée parClara BoutetDoctorante en anthropologie sociale (EHESS/EPHE).

Synopsis

Philosophie

Ce qu’il faut d’abord comprendre, c’est que le cosmopolitisme n’est pas un choix, mais plutôt une réalité, un état de fait. La globalisation qui signe une interdépendance planétaire est désormais bien installée, si bien que la vision strictement nationale ne peut qu’être dépassée. C’est un phénomène concret, engendré notamment par les échanges de biens commerciaux et culturels. L’idée n’est pas pour autant de plaider en faveur du multiculturalisme, car ses défenseurs continuent de penser les différences culturelles au sein de l’espace national.

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1. Introduction

Nous faisons désormais partie d’une tribu mondiale au sens où tous les individus de la planète sont interconnectés et peuvent influer les uns sur les autres. Les divers réseaux de communication nous permettent d’atteindre l’autre bout de la planète en instantané. Si nous vivons dans un monde globalisé, comment cohabiter malgré nos différences et nos choix culturels divergents ? Cet ouvrage s’apparente à un manifeste pour une éthique cosmopolite du vivre ensemble.

Nous sommes unis par le respect de la vie humaine qui concerne tous les individus, et cette idée recèle le fondement d’une éthique garante des obligations qui nous lient les uns aux autres. Cependant, pour penser le vivre ensemble, il faut choisir entre universalisme et relativisme, entre uniformité et conservation de la différence.

L’auteur prend parti pour que nous puissions choisir les deux à la fois. Il cherche à faire converser entre eux des individus dont les modes de vie diffèrent, ce qui implique d’interroger l’objectivité des valeurs. En ce sens, il défend la position suivante : « Je dirai qu’il existe des valeurs qui sont, et qui doivent être universelles, tout comme il existe quantité de valeurs qui sont et qui ne peuvent être que locales » (p. 23).

Comment faire coexister des individus issus de cultures différentes ? Quels fondements doivent demeurer universels ? Qu’en est-il du partage des valeurs communes ? Appiah nous enjoint à devenir de véritables cosmopolites, c’est-à-dire à mêler universalisme et respect de la différence.

2. L’idéal de conversation comme éthique

« En attendant, essayons de converser sans nous exalter puisque nous sommes incapables de nous taire ». Moins pessimiste que Samuel Beckett, Kwame A. Appiah place dans la conversation l’espoir de la coexistence des individus. Selon lui, il est possible de cohabiter de façon pacifique sans pour autant partager les mêmes valeurs, grâce au mode de la conversation. C’est l’objectif même de cette coexistence que l’auteur appelle « converser » tel un engagement à favoriser les « conversations morales » entre des individus issus de cultures différentes.

Le programme doit mener, nous l’avons compris, au cosmopolitisme. Le postulat de départ est le suivant : nous sommes différents et ces différences forment une richesse dont nous devons nous abreuver. La conversation induit des échanges, mais aussi des confrontations d’idées, une connaissance du vécu de l’autre et, in fine, un apprivoisement de sa différence. La finalité est de créer des nouveaux comportements dont l’essentiel consiste, pour les êtres humains, à « s’habituer les uns aux autres ».

À travers le portrait de cosmopolites célèbres tels que le grand voyageur, poète et orientaliste Sir Richard Francis Burton, l’auteur montre que le rejet de l’autre et les préjugés que l’on peut nourrir sur une autre culture ne sont pas que le fait de l’ignorance : on peut connaître les coutumes d’un peuple tout en continuant à le considérer comme inférieur. Ainsi, le fait de voyager, connaître et fréquenter l’autre ne suffit pas. Par ailleurs, la figure de l’anthropologue – celui qui, par excellence, va à la rencontre des autres cultures – n’est pas à proprement parler un cosmopolite. Au contraire, souvent, l’anthropologue pense que si « nous avons une responsabilité, c’est celle de nous garder de tout interventionnisme » (p. 41). Du fait de leur appréhension des coutumes les plus exotiques, rares sont les anthropologues qui défendent un point de vue universaliste.

Appiah rejette une forme de multiculturalisme standard, car celui-ci tend à favoriser le communautarisme. Pour rappel, le multiculturalisme prône le respect des différentes cultures cohabitant sur un territoire commun, en leur accordant une valeur égale. Quant aux termes de mondialisation et de globalisation, ils renvoient de façon trop marquée à l’univers du marketing. C’est pourquoi l’auteur s’engage pour une conversation transculturelle à travers un cosmopolitisme enraciné, conscient de ses préférences locales et, en ce sens, « patriotique ».

3. Réquisitionner désirs et passions pour sortir du positivisme

L’auteur puise nombre de ses exemples au cœur de son expérience personnelle et familiale, issue des traditions ghanéennes telles les croyances en les esprits et le culte des ancêtres qui font partie de la vie quotidienne locale et accompagnent les gestes les plus simples. Parmi ces gestes, on peut citer le fait de verser quelques gouttes au sol comme offrande aux ancêtres avant de boire. Kwame Appiah ne discute pas la portée symbolique de ces gestes, mais montre à quel point ils sont compatibles avec un développement rationnel.

Qu’en est-il du relativisme moderne ? Celui-ci se fonde sur une distinction entre faits et valeurs, issue du positivisme. En effet, deux états psychologiques gouvernent l’homme : les croyances et les désirs (ou passions). Les premières reflètent le monde tel que je me l’imagine donc tel qu’il est censé être pour moi ; les secondes renvoient au monde tel que je voudrais qu’il soit. Les croyances peuvent donc fonctionner sur le système de la preuve tandis que les désirs sont subis. Par exemple, l’aspiration à amasser de l’argent ne s’explique que par ce que l’on projette d’obtenir grâce à cet argent. Ce dernier est perçu comme le moyen de se procurer quelque chose. En cas de crise majeure, par exemple, sa valeur pourrait être relativisée : par conséquent, il s’agit d’un désir conditionnel.

L’auteur opère une distinction essentielle entre d’un côté les croyances et, de l’autre, les désirs. Les premières peuvent être critiquables du fait de leur caractère raisonnable ou déraisonnable. Les seconds ne sauraient être critiqués puisqu’ils ne peuvent être ni bons ni mauvais. On ne peut critiquer que les moyens pour les atteindre, c’est-à-dire les croyances. Ainsi, « il est possible de critiquer rationnellement les désirs qui sont conditionnels en critiquant les croyances qui les sous-tendent » (p. 47). En somme, il faut se débarrasser des composantes conditionnelles pour ne conserver que les désirs élémentaires.

C’est la différence exprimée par David Hume entre ce qui est et ce qui devrait être, c'est-à-dire la grande division entre « l’être » et le « devoir-être ». C’est ainsi que les croyances et les désirs président à l’action humaine, les premiers définissant nos objectifs, les seconds déterminant les moyens pour les atteindre.

4. L’objectivité des valeurs

La règle fondamentale d’une éthique mondiale demeure la Règle d’or : « Ne fais pas à autrui ce que tu n'aimerais pas qu'on te fasse » ou, dans sa forme positive, « Fais à autrui ce que tu voudrais qu'on fasse pour toi ». Cela implique un processus empathique qui connaît certaines limites, car, selon le point de vue ou les habitudes culturelles, un même acte ne procure pas le même plaisir ou le même profit.

Or, la majorité des conflits ne naissent pas de la confrontation entre des valeurs : selon l’auteur, « nous pouvons être d’accord sur ce qu’il convient de faire dans la plupart des cas, sans être d’accord sur les raisons pour lesquelles il convient de le faire » (p. 115). L’auteur développe l’exemple des pieds bandés en Chine comme le cas d’une pratique coutumière définissant la norme esthétique qui devient ensuite assignée à la laideur. Pour K. Appiah, il s’agit d’une véritable révolution morale, à l’instar de la destitution du duel et la fin de la traite négrière. Son ouvrage Le code d’honneur. Comment adviennent les révolutions morales (2012) se fonde sur ces trois exemples.

« Une grande partie de nos actes n’a pour justification que l’habitude » (p. 117). Tout dépend, non de la rationalisation (qui vient après, pour justifier un comportement, et non l’inverse) ni de la réflexion elle-même pour amener son opinion, mais cela dépend de la « manière de voir », c’est-à-dire du point de vue, certes individuel, mais d’abord culturel. Ce changement de point de vue s’appuie sur une évolution historique et non sur des décisions nourries d’une argumentation.

L’auteur démontre philosophiquement que l’on peut vivre en harmonie sans nécessairement être en accord avec certaines valeurs et, inversement, des affrontements peuvent survenir tandis que les valeurs de base sont partagées. Selon l’auteur, les conflits proviennent davantage du fait que les deux parties « voient le bien dans une même chose » (p. 123). Les débats éthiques autour de la fin de vie (« droit de mourir dans la dignité ») sont un exemple typique d’une bataille pour les mêmes valeurs : partisans et opposants défendent la forme de sacralité ou de primauté de la vie humaine à travers le concept de dignité.

5. Tradition et modernité : bienvenue dans le grand village-monde

En même temps que les rituels les plus traditionnels se déroulent, les individus sont reliés à l’autre bout du monde et les téléphones continuent de sonner dans les poches. L’auteur nous invite à ne pas être dupes : notre monde est connecté, c’est un grand village constitué de pratiques variées. Au cours des cérémonies traditionnelles, les individus échangent des objets que l’on dit « issus de la modernité » pour les opposer à la tradition, mais qui sont les objets de leur temps.

La mondialisation crée de l’homogénéité, mais n’empêche pas pour autant la survie des caractéristiques locales : par exemple, à Kumasi, au royaume d’Ashanti (Ghana), même si les gens boivent du Coca-Cola et ont accès à des éléments de la culture occidentale, certaines particularités locales sont conservées. On ne peut pas dire que tous les villages du monde se ressemblent. Cependant, l’homogénéité ambiante fait craindre à certains la perte de leur identité propre.

L’auteur dénonce, en revanche, l’absurdité de la préservation culturelle à tout prix, pour garantir le caractère « authentique » d’une culture : il n’hésite pas à rappeler que « ce qui est aujourd’hui une tradition fut un jour une innovation » (p. 168). L’ensemble des institutions sociales représente le trait commun à toutes les sociétés : arts, mariage, enterrement ; certaines valeurs parmi lesquelles on peut citer la politesse, l’hospitalité, la pudeur, la générosité et d’autres encore représentent aussi des traits communs, mais ne sont pas équivalentes dans leurs modes d’expression : un même comportement pourra être interprété comme un signe de politesse dans une culture quand il sera perçu comme injurieux pour une autre. Seules les situations sont aptes à déterminer ces valeurs.

6. Sauver une vie ?

K. Appiah fait intervenir des discussions éthiques à travers des cas pratiques que l’on rencontre dans la vie quotidienne. Se dire cosmopolite implique de prendre position sur la valeur d’une vie. Une vie lointaine vaut certes autant que celle de mon plus proche voisin, mais faut-il mettre en œuvre tous les possibles pour sauver une vie ?

Par là même, la vie d’une personne blessée que l’on pourrait sauver vaut-elle autant que celle des enfants présentés sur une carte de l’Unicef faisant appel à notre générosité ? Passer notre chemin ou jeter l’enveloppe provoque-t-il les mêmes effets ? Certains philosophes (tel Peter Unger) défendent l’idée qu’il faudrait mettre en œuvre le maximum de moyens pour sauver une vie, quelle qu’elle soit (jusqu’à se débarrasser de tous ses biens matériels s’il le faut). D’autres préconisent d’évaluer les malheurs engendrés selon le principe suivant : « Empêcher qu’un malheur se produise au prix d’un malheur moindre » (que l’auteur appelle « principe de Singer » du nom de Peter Singer, philosophe utilitariste dont les positionnements éthiques sont sujets à controverse).

L’auteur interroge philosophiquement l’usage de l’argent. Par exemple, ne vaudrait-il pas mieux investir dans la recherche pour un vaccin contre le Sida au lieu de dépenser pour allonger la vie des malades ? Il souligne la complexité des raisonnements mis en œuvre dès lors que l’on se met à juger nos actes et nos dépenses en fonction du nombre de vie à sauver dans le monde. De là, quand je fais une sortie au théâtre, le prix du billet pourrait nourrir combien d’enfants affamés ? Avec cette somme, je pourrais sauver la vie d’une trentaine d’entre eux… En réalité, leur sauverais-je véritablement la vie ou leur offrirais-je seulement un peu de survie ?

En revanche, une pensée « éthique » voudrait que si je souhaite aller au théâtre je choisisse de manière raisonnée comment dépenser mon argent : en ce sens, il est préférable de rétribuer une compagnie locale plutôt qu’une grosse industrie du spectacle. Penser ainsi est une manière de contribuer à la préservation de son propre écosystème et d’en maintenir la diversité. De la même manière, il s’agit de prendre en compte l’écosystème des enfants malnutris : dans certains cas, envoyer de la nourriture peut mettre en péril les producteurs locaux qui ne sauraient rivaliser avec la gratuité… Cela a un impact sur l’ensemble de l’économie. Chaque individu a un devoir d’aide élémentaire envers son prochain, mais le don doit être raisonné.

7. Conclusion

L’État-nation assure le respect des droits et donc l’accomplissement des besoins essentiels à chaque individu.

Cependant, le cosmopolitisme prôné par l’auteur n’encourage pas pour autant la création d’un État mondial, et ce, pour trois raisons fondamentales :

1. Un État mondial serait détenteur d’un pouvoir incontrôlable, car beaucoup trop étendu (comment en faire bon usage ?) ; 2. On alimente le risque d’indifférence aux besoins locaux ; 3. La variété des institutions que nous connaissons et qui constitue une richesse se verrait considérablement diminuée.

Dans notre monde actuel, les Jeux olympiques peuvent être pensés comme un exemple réussi de conversation cosmopolite.

8. Zone critique

L’ouvrage se présente nourri de réflexions anthropologiques à partir du point de vue occidental et plus particulièrement américain, agrémenté d’exemples venus du monde entier, et spécifiquement du Ghana, grâce aux exemples familiaux.

L’engagement pour une conversation cosmopolite est enthousiasmant quoiqu’il semble utopique par divers aspects, notamment par les problèmes que pose le relativisme.

L’auteur s’en prémunit en prônant une forme d’universalisme combinée au relativisme, mais cela a pour effet de laisser chaque cas dans la nécessité d’être exploré. Il est difficile d’en tirer une règle. La charte éthique à laquelle pourrait souscrire l’ensemble de l’humanité ne semble pas encore prête à l’emploi !

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Pour un nouveau cosmopolitisme, Paris, Odile Jacob, 2006.

Du même auteur– Le code d’honneur. Comment adviennent les révolutions morales, Paris, Gallimard, Nrf essais, 2012.

Autres pistes– Ulrich Beck, Qu’est-ce que le cosmopolitisme, Alto Aubier, 2006.– Ulrich Beck, Pouvoir et contre-pouvoir à l’heure de la mondialisation, 2003.

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