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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Dénoncer les Juifs sous l’Occupation

de Laurent Joly

récension rédigée parAlexandre KousnetzoffAncien élève de l'IEP de Paris.

Synopsis

Histoire

Cet ouvrage est la première étude statistique fondée sur le dépouillement systématique d’archives consacrée à la dénonciation des Juifs sous l’Occupation en France. Une somme qui vient bousculer un certain nombre d’idées reçues, et qui, preuves à l’appui, démontre que les dénonciations ont été exceptionnelles.

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1. Introduction

Le thème de la dénonciation des Juifs est omniprésent dans l’évocation de la France de l’Occupation. Pourtant, aucune étude chiffrée, menée selon une méthode historique stricte et alimentée par l’étude détaillée des archives n’avait jamais été publiée en France. Une lacune que l’ouvrage de Laurent Joly comble enfin.

L’ouvrage mêle l’approche institutionnelle et l’étude de cas individuels ou familiaux en examinant tour à tour le rôle de la dénonciation dans la pratique du Commissariat général aux Questions juives, de la Gestapo, de la Préfecture de police de Paris et du journal Au Pilori, de l’aveu général le plus abject de tous les titres de la presse collaborationniste.

Enfin, ayant exhumé les archives judiciaires des 240 Parisiens jugés après la guerre pour dénonciation de Juifs, Laurent Joly étudie avec minutie et précision le profil, les profils des délateurs de la période de l’Occupation. Mentalité, mobiles, justifications : aucun aspect n’est laissé dans l’ombre dans le décryptage de cette démarche qui, la plupart du temps, a envoyé à la mort les personnes dénoncées.

2. Les limites du sujet

Laurent Joly revient longuement sur le cadre dans lequel il a mené ses recherches. Tout d’abord, l’ouvrage ne concerne que les Juifs de Paris et de la région parisienne. Le sous-titre du livre, « Paris, 1940-1944 », l’indique d’ailleurs clairement. C’est une limite à la fois sérieuse, vu l’importance des communautés juives françaises de province, et en même temps modérément significative. En effet, la région parisienne, en ce début des années 1940, concentre bien la plus grande partie (la majorité ?) des Juifs vivant en France, qu’ils soient de nationalité française ou de nationalité étrangère.

Ensuite, l’auteur, en traitant ce sujet, fait œuvre de pionnier, de défricheur. En effet, pendant longtemps, l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale s’est avant tout préoccupée des victimes et des bourreaux, laissant dans l’ombre les délateurs.

Par ailleurs, la majorité des archives concernant la période de la Seconde Guerre mondiale et de l’Occupation ne se sont ouvertes que dans le courant des années 1990 et 2000. Les recherches auxquelles s’est livré Laurent Joly étaient donc impossibles à une époque plus ancienne, tout simplement. Enfin une législation très conservatrice a pendant longtemps entravé les recherches, afin de ne pas livrer au public les noms de personnes s’étant rendues coupables de délation de Juifs.

Voilà pourquoi, d’ailleurs, jusqu’à cet ouvrage, tous ceux qui ont traité la question, à l’image du journaliste André Halimi (La Délation sous l’Occupation), cité par l’auteur, ont accumulé les approximations et les évaluations grossières fondées sur des sources inconnues et d’ailleurs jamais citées, mais certainement pas sur l’examen des archives du temps. Un privilège qui devait revenir à Laurent Joly.

3. Les institutions

Les institutions auxquelles s’adressent ceux qui dénoncent les Juifs, que ce soit aux autorités françaises du régime de Vichy ou à l’occupant nazi, sont à la fois diverses et peu nombreuses.

En premier lieu intervient le Commissariat général aux Questions juives. Dirigée successivement par deux antisémites notoires, Xavier Vallat et Louis Darquier de Pellepoix, cette institution typique de l’État français du maréchal Pétain avait la haute main sur toutes les questions touchant aux Juifs de France sous l’Occupation. Son but premier était de permettre la mise en place des deux statuts des Juifs promulgués en France pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que de veiller à leur bonne application. Son siège se trouvait à Paris, place des Petits-Pères.

Cette institution sera considérée pendant l’Occupation comme le destinataire « naturel » des dénonciations de Juifs, notamment pour non-respect de la législation antisémite tatillonne de Vichy : port de l’étoile jaune, exclusion de certaines professions, interdiction de fréquenter certains lieux en particulier. C’était, en quelque sorte, un véritable ministère de l’antisémitisme.

En second lieu intervient la Préfecture de police de Paris (pour Paris et le département de la Seine) et, dans l’ensemble du pays, la police française. Cette institution n’est que le deuxième destinataire des dénonciations de Juifs, après le Commissariat général aux Questions juives. La Préfecture de police de Paris a mis sur pied pendant l’Occupation une brigade dédiée à toutes les questions relatives aux Juifs : c’est la « brigade Permilleux », le Service des affaires juives rattaché en 1943 à la Police judiciaire, redoutée par tous les Juifs vivant à Paris et dans la région parisienne à l’époque. Leur chef, le commissaire Permilleux, n’était d’ailleurs pas particulièrement antisémite : il exécutait simplement les ordres donnés aussi bien par les autorités françaises que par les autorités allemandes.

En troisième lieu intervient la Gestapo (« Police secrète d’État »), la police politique de l’Allemagne nazie. Les dénonciations qui y affluent en France pendant l’Occupation sont le fait de Français qui présentent un profil nettement collaborationniste : l’écrasante majorité des Français, en effet, préfèrent s’adresser aux autorités françaises qu’aux autorités allemandes. Les interventions de la Gestapo sont particulièrement violentes et aveugles. L’infime marge de manœuvre, de négociation, d’empathie pour les persécutés juifs qui peut parfois exister avec les autorités françaises disparaît alors complètement.

Enfin, à côté de ces instances officielles, existaient d’autres institutions comme l’organe de presse Au Pilori, de l’ancien antidreyfusard Jean Drault, qui incitaient à la dénonciation de Juifs. D’autres titres de la presse de la collaboration, notamment Je suis partout et La Gerbe, pratiquaient également la délation sur une vaste échelle, mais de manière moins systématique cependant que Au Pilori, qui était véritablement spécialisé dans la dénonciation de Juifs, de résistants ou de toute autre personne n’ayant pas l’heur de plaire à la clique collaborationniste du Paris occupé.

4. Les délateurs

Le profil des délateurs de Juifs sous l’Occupation est extrêmement diversifié. On y trouve ainsi des voisins, des collègues, des confrères, des concierges enfin. Pour cette dernière profession, la mieux représentée dans l’échantillon de délateurs étudié par Laurent Joly, le comportement est, comme souvent, ambivalent. Ainsi, si certains et certaines concierges ont caché et protégé des Juifs, avec tous les périls que cela représentait à l’époque, d’autres ont livré, avec ou sans états d’âme, des résidents Juifs de leur immeuble, clandestins ou officiels, au bras séculier français ou allemand.

Assouvir une vengeance, dénouer une querelle : telles semblent être les motivations principales des délateurs. En effet, les dénonciations « idéologiques », celles inspirées par les théories antisémites officielles du nazisme et du régime de Vichy, semblent être extrêmement peu nombreuses et, quand elles existent, être le fait d’exaltés qui ne sont pas représentatifs de la masse des délateurs. Mais la jalousie, la crapulerie ou encore l’âpreté au gain font également partie des motivations des délateurs.

Aussi la délation de Juifs sous l’Occupation en France semble-t-elle bien correspondre à l’adage « l’occasion fait le larron » : voyant une opportunité de s’assurer un avantage décisif dans une situation de conflit, le délateur est porté à dénoncer un Juif, en escomptant un bénéfice immédiat du fait de cette dénonciation.

5. Un exemple de dénonciation

Quant au modus operandi, il est toujours le même : la lettre accusatrice, souvent anonyme, même si la plupart des institutions, y compris les organes de presse comme Au Pilori, prennent soin de préciser qu’elles ne prennent pas en compte les dénonciations anonymes. Dans les faits, les organes d’État diligentent des enquêtes sur la base de dénonciations anonymes par lettre, sans aucune hésitation à partir du moment où les faits sont suffisamment précis, à défaut d’être suffisamment graves, et les renseignements fournis suffisants pour identifier et localiser le ou les Juifs faisant l’objet de la dénonciation.

Parmi les nombreux exemples de délation cités et documentés par Laurent Joly, celui de Maurice Lecourtois, ouvrier-ajusteur, est particulièrement significatif. Marié à une femme gravement malade, il a depuis 1938 un lourd contentieux avec ses voisins, des Juifs de Roumanie auxquels il reproche de faire trop de bruit. La grande rafle des Juifs roumains de septembre 1942 ne le « libère » cependant pas complètement : dans la famille de ses voisins, arrêtés et déportés pour la plupart, demeurent la grand-mère, la fille âgée de dix-neuf ans ainsi qu’un bébé. Maurice Lecourtois écrit donc aux autorités allemandes d’occupation, en l’occurrence au général von Stülpnagel à l’hôtel Majestic à Paris, siège du commandement militaire supérieur allemand, afin que le reste de la famille soit également « pris en charge » par les autorités d’occupation.

Sa missive, qui n’est pas anonyme, n’est cependant pas suivie d’effet. Maurice Lecourtois récidive donc en août 1943 et écrit cette fois à la Gestapo, après force menaces à la jeune fille, Liliane Calman, et un contentieux alourdi par le fait que le bébé commence à marcher, ce qui d’après le couple Lecourtois occasionne un bruit intolérable. Cette dénonciation sera la bonne, puisque Liliane Calman sera raflée très peu de temps après, grâce aux nombreuses indications de Maurice Lecourtois. Elle ne reviendra pas d’Auschwitz.

6. Les victimes

Laurent Joly identifie un certain nombre de victimes de dénonciations de Juifs sous l’Occupation, dont il retrace brièvement l’histoire et le parcours.

Ce parcours se termine le plus souvent dans un camp d’extermination nazi : rares en effet sont les rescapés de la solution finale, rares également ceux qui ont pu fuir et se cacher après avoir fait l’objet d’une dénonciation. Pour ces derniers, la traque est un long calvaire, et une dénonciation qui n’aboutit pas peut être suivie d’une ou de plusieurs dénonciations qui, elles, débouchent sur leur arrestation et leur déportation.

Ainsi Cypa Holman, mère d’un enfant en bas âge, est-elle victime d’un aigrefin qui veut lui vendre de manière forcée des tirages de clichés photographiques et cadres de photos facturés à des prix exorbitants. Elle ne reviendra pas de déportation. Sort qui fut également celui de Bella Ariel, mannequin chez Lanvin, qui vivait dans le Paris de l’Occupation presque comme si elle ne pouvait pas être inquiétée du fait de son appartenance au peuple juif.

Un comportement qui sera également celui d’Annette Zelman, égérie de la jeunesse existentialiste qui hantait le café de Flore et les soirées de Saint-Germain-des-Prés à qui Laurent Joly consacre un chapitre entier. Simone de Beauvoir, qui a connu l’étudiante des Beaux-Arts à cette époque dans le tourbillon mondain et culturel propre à la rive gauche de l’Occupation, incroyablement animée et insouciante en dépit des circonstances tragiques, évoque Annette Zeman dans son livre de souvenirs La Force de l’âge.

La jeune femme sera dénoncée par le père de son fiancé, le poète Jean Jausion, le docteur Hubert Jausion. Ce dernier, grand patron de la médecine hospitalière parisienne, dénoncera Annette Zelman pour éviter à sa famille la « tache » sociale d’une mésalliance. Une union matrimoniale avec une jeune femme juive d’une part, certes relativement fortunée mais de bourgeoisie récente et d’extraction assez modeste, ne cadrait pas en effet avec les conceptions rigides qu’avait Hubert Jausion de la respectabilité sociale.

Dans le cas d’Annette Zelman, seul exemple de dénonciation évoqué par Laurent Joly qui soit le fait d’un homme issu des couches sociales supérieures, c’est le snobisme ordinaire qui a conduit à la mort. La dénonciation de la fiancée de son fils au service juif de la Gestapo parisienne, installé avenue Foch et dirigée par Theodor Dannecker, s’est imposée à l’esprit du docteur Jausion comme le seul et unique moyen de préserver le statut social de sa famille.

7. Le sort des délateurs à la Libération

On peut se demander ce que sont devenus les délateurs à la Libération. C’est un aspect essentiel de la question, et que Laurent Joly ne laisse pas dans l’ombre.

Avant toute chose, il faut rappeler qu’à la Libération avoir dénoncé un résistant était considéré comme un délit infiniment plus grave que le fait d’avoir dénoncé un Juif. Par ailleurs, devant le faible nombre de rescapés des camps d’extermination nazis qui pouvaient vouloir obtenir réparation, les plaintes des victimes pour dénonciation après la guerre étaient par définition d’un nombre extrêmement peu élevé.

C’est le dépouillement des dossiers judiciaires ouverts après la guerre dans le département de la Seine (c’est-à-dire à l’époque Paris et la petite couronne, et non pas Paris seulement) qui est la matrice de l’ouvrage. On ne s’étonnera donc pas de trouver un florilège de condamnations citées par Laurent Joly : 12 condamnations à mort et 44 lourdes peines, de dix ans de travaux forcés aux travaux forcés à perpétuité.

Ces 56 condamnations « lourdes » représentent 19 % des peines prononcées contre les délateurs de Juifs, soit un taux presque exactement similaire à celui, 20 %, observé pour l’ensemble des délateurs poursuivis, quelle que soit la qualité des personnes dénoncées. Enfin ce barème ne présente aucun caractère automatique. Ainsi, Maurice Lecourtois, délateur de la jeune Liliane Calman morte à Auschwitz, n’est condamné qu’à cinq ans de travaux forcés en août 1945.

8. Conclusion

De 1941 à 1944, place des Petits-Pères à Paris, au siège du Commissariat général aux Questions juives, environ 3 000 dénonciations écrites sont parvenues, parmi lesquelles 70 % de lettres anonymes. Même si les dénonciations auprès de cette institution ne sont pas les seules pendant cette période, puisqu’il y eut également des délations adressées à la police française et à la Gestapo, on est donc extrêmement loin des 3 à 5 millions de lettres, célèbre estimation due au journaliste André Halimi en 1983 dans La Délation sous l’Occupation.

C’est l’immense mérite du livre de Laurent Joly de dépasser les idées reçues et les lieux communs pour apporter, enfin, des chiffres fondés sur le dépouillement systématique des archives.

9. Zone critique

Le principal reproche que l’on peut adresser à ce titre tient à son caractère quelque peu décousu. En effet, en juxtaposant plusieurs « histoires », individuelles ou familiales, et plusieurs thématiques, comme une analyse des appels à la dénonciation de Juifs du journal collaborationniste Au Pilori, Laurent Joly livre un ouvrage qui, inévitablement, fait un peu figure de patchwork.

Le lecteur aurait incontestablement souhaité un texte un peu plus linéaire, avec des approches transversales plus nombreuses et plus présentes tout au long du livre.

10. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Laurent Joly, Dénoncer les Juifs sous l’Occupation, Paris, CNRS Éditions, 2017.

Du même auteur– La France antijuive de 1936, Sainte-Marguerite-sur-Mer, Éditions des Équateurs, 2006.– L’antisémitisme de bureau, Paris, Grasset, 2011.

Autre piste– La France de Vichy 1940-1944, Paris, Éditions du Seuil, 1973.

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