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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Collapsus

de Laurent Testot et Laurent Aillet (dir.)

récension rédigée parAntoinette FerrandAgrégée d’Histoire et doctorante en Histoire de l’Égypte contemporaine (Sorbonne-Université)

Synopsis

Société

L’effondrement comme horizon tétanise l’action et la réflexion alors qu’il est urgent de dissiper la sidération ou l’indifférence que crée le constat alarmant de la dégradation planétaire. Tel est le défi que relève cet ouvrage collectif, en présentant un bilan pluridisciplinaire de la situation mondiale ainsi que des pistes d’actions concrètes.

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1. Introduction

Sous la plume de ce collectif d’auteurs, le terme de collapsologie est remis à l’honneur : ce néologisme formé par Pablo Servigne, Gauthier Chapelle et Raphaël Stevens fait de l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle un objet d’études scientifique. Cet ouvrage dessine les multiples facettes de la crise qui ébranle notre système-monde, vu, imaginé et analysé par les sciences expérimentales et sociales réunies, de la philosophie à la géo-ingénierie, en passant par la psychanalyse et la biologie.

Refusant l’irresponsable aveuglement des optimistes, les auteurs se proposent d’explorer les possibilités d’un effondrement, ses causes et ses solutions : un grand ménage de l’esprit pour une nouvelle conscience écologique courageuse et avertie.

2. La fin d’un monde, le Capitalocène

Si les auteurs divergent quant à l’imminence d’un effondrement planétaire (est-il évitable, inéluctable ou déjà produit ?), tous y reconnaissent l’ampleur d’une crise systémique qui bouleverse notre monde : la question environnementale permet de dresser le constat pessimiste d’un équilibre international bancal au mécanisme grippé.

La consommation excessive des ressources fossiles, la destruction de la biodiversité terrestre et sous-marine (Pierre-Henri Gouyon, Dominique Bourg), les millions de réfugiés climatiques (François Gemenne) ne sont que les manifestations d’un système économique ravageur, le capitalisme mondial. En intégrant tous les territoires de la planète dans une mondialisation forcenée, celui-ci lie le sort des populations à l’exigence d’une croissance soutenue qui ne souffre ni retard ni réflexion. Or, les flux – principale manifestation de cet équilibre commercial et financier – reposent sur une alimentation coûteuse en énergies et en ressources. Cet état des lieux reprend le débat théorique des notions d’Anthropocène et de Capitalocène : la première élaborée par Paul Crutzen, Prix Nobel d’économie en 2000, désigne l’ère géologique dans laquelle l’humanité est récemment entrée, du fait de la massification de son action destructrice sur la planète.

Davantage que les simples activités humaines, les contributeurs de l’ouvrage font porter la responsabilité de ce basculement géologique sur le système capitaliste aux exigences de profit à moindre coût, souscrivant ainsi au concept de Capitalocène théorisé par Andreas Malm. En adoptant cet angle de vue, ils dénoncent alors l’illusion d’un changement sans remises en question radicales. Calquer les objectifs écologiques sur la forme actuelle du marché ne ferait que reproduire des mécanismes viciés : protéger plus (la nature) en changeant moins revient à épouser l’axiome central du capitalisme : produire plus en payant moins.

De là, l’imminence d’un effondrement planétaire tiendrait davantage aux limites du modèle occidental fondé sur l’exploitation et le profit systématiques qu’à la simple présence humaine sur la Terre : la surexploitation de la nature relèverait donc d’un choix économique capitaliste, et non d’une déviance inhérente à la nature humaine (Renaud Duterme).

3. De l’écologie politique

L’enjeu de cette crise environnementale serait donc d’abord et avant tout, politique : face à l’effrayante résilience du capitalisme, il est plus que nécessaire de reconstruire un système économique viable, respectueux de l’être humain et de son environnement, loin d’une gouvernance mondiale menée par des élites compromises. Leur inertie ne fait qu’aggraver l’effondrement du système mondial ou sa « décadence bouillonnante » (Matthieu Auzanneau), faisant du problème écologique, une crise politique mondiale : répugnant à renoncer aux privilèges tirés des monopoles énergétiques et financiers, ces gouvernants œuvrent à la perpétuation d’un système en plein effondrement.

Au-delà des institutions internationales, le manque de ressources et les catastrophes naturelles à répétition fragilisent les équilibres nationaux (Jean-Michel Valantin, Alexandre Boisson) : au Moyen-Orient, la hausse des températures à la fin de la décennie 2000 provoque une succession de sécheresses dramatiques, engendrant inflation, détérioration des conditions de vie et détresse sociale. Lorsqu’en 2011, les populations syriennes se soulèvent contre le régime de Bachar al-Assad, leurs revendications mêlent à l’exigence de justice sociale et de démocratie, celle de sécurité alimentaire.

La vulnérabilité accrue des Syriens minés par la dégradation environnementale et la dictature militaire fournit alors un terrain de recrutement idoine aux extrémistes religieux. A l’autre extrémité du globe, la fonte de la calotte arctique ménage un nouveau terrain d’affrontement entre les grandes puissances régionales, Russie, Chine et Etats-Unis en tête, que l’OTAN tempère tant bien que mal : l’ouverture d’une route commerciale maritime le long du littoral sibérien déplace la lutte d’influences des géants économiques de la planète, qui se disputent les gisements gaziers et pétroliers ainsi que le volume du trafic déployé dans la zone.

Aucun domaine d’activité n’est donc à l’abri des conséquences d’un anéantissement global que la finance internationale, elle-même, subit de plein fouet : la multiplication des catastrophes naturelles provoque une hausse des frais d’assurance. L’imprévisibilité du risque environnemental nourrit un climat d’inquiétude et paralyse les anciens systèmes de prévention. Par ailleurs, la prise de conscience citoyenne d’une consommation responsable entame les revenus de l’industrie agro-alimentaire mondiale qui peine à proposer des solutions alternatives susceptibles de plaire au consommateur tout en s’assurant une rentabilité suffisante (Xavier de la Vega).

4. Freins et obstacles à la conscience écologique

Si le constat d’une catastrophe planétaire habite le débat public depuis plusieurs décennies, les appels inquiets des scientifiques sont restés sans réponse. Cette apathie collective repose sur un ensemble d’obstacles qui freinent la prise de conscience et l’action efficace. Parmi les biais cognitifs du cerveau humain qui minimisent le danger ou le surestiment et provoquent l’adoption de comportements inadéquats, figure la culpabilité écologique (Romina Rinaldi) : après un écart anti-écologique, on se rachète par un comportement eco-friendly (acheter bio après avoir pris l’avion).

Malgré l’inéluctabilité d’un effondrement décrit par « l’effet Sénèque » (tout système, après une lente croissance, finit par disparaître de manière abrupte), il nous est impossible de concevoir notre vulnérabilité réelle (Ugo Bardi). La barre de tolérance des changements observés (shifting baselines) est sans cesse repoussée, durcissant petit à petit notre capacité à « serrer les dents » (Philippe Bihouix) : on se réjouit des hivers doux et on endure les canicules à répétition.

La difficulté à appréhender l’urgence de la situation climatique repose également sur un système de croyances moderne. Alors que les grands monothéismes ont déserté la culture occidentale, le système capitaliste en a repris les mécanismes psychologiques faisant de l’esprit économique actuel, une véritable « religion du marché » (Stéphane Foucart) : « culte sans spiritualité », elle lie le bonheur humain à la croissance refusant l’alarmisme environnemental. Paradoxalement, la croyance en l’existence d’une « Nature » chère au cœur de l’homme retarde la compréhension de l’urgence climatique : hantant l’imaginaire philosophique occidental, l’état de nature rousseauiste est invoqué comme rempart à la barbarie de la civilisation industrielle, dernier réceptacle du véritable esprit humain profondément écologique.

D’aucuns pensent qu’un ultime sursaut de la conscience humaine attachée à la nature la sauvera d’un effondrement total. Or, la Nature est un concept moderne défini justement en ce qu’elle n’est pas humaine : l’environnement, c’est la nature artificialisée (Christian Godin). Le préserver, ne signifierait rien d’autre que la perpétuation d’un système qui réduit les parcelles non-anthropisées. L’analyse historique dévoile aussi des constructions idéologiques qui brouillent la réalité : le mythe de la « transition énergétique » du charbon au nucléaire gomme l’utilisation en réalité conjointe de ces deux énergies ainsi que l’explosion des méthodes d’extraction au niveau mondial (Jean-Baptiste Fressoz).

Parler de transition relève donc d’un choix politique qui nie, sinon minimise, le danger réel. Il en va de même dans l’appréhension de l’ampleur de l’extinction des espèces : son lent mouvement millénaire n’apparaît que dans sa forme actuelle la plus impressionnante (Valérie Chansigaud). Dans le domaine des sciences humaines, certains contributeurs appellent à un renouveau méthodologique, loin de l’ultra-spécialisme des champs de recherche (Alain Caillé) ou des modélisations économiques hors-sol (Gaël Giraud), inadaptés à la nécessité d’une construction collective concrète.

5. Faire le deuil de la toute-puissance : l’échec de la science

L’aspect vertigineux de la crise environnementale repose sur la profondeur des remises en question qu’elle suscite, où la science, d’ordinaire réconfortante, semble inutile. Le transhumanisme est souvent invoqué comme archétype de l’hubris humain, de cette démesure qui a précipité la dégradation environnementale : il serait l’apanage d’un cercle de privilégiés déterminés à survivre au détriment du reste de l’humanité. En réalité, atterrés par le constat environnemental, les tenants de ce courant de pensée prônent l’emploi de mesures privatives (réduction des naissances, intolérance artificielle à la viande) pour réduire drastiquement les dégâts humains. Loin d’être apprentis sorciers, ils se tournent vers la science comme dernier rempart à l’effondrement biologique de la planète (Gabriel Dorthe).

De fait, l’élaboration de solutions scientifiques innovantes compense à peine les limites et inconvénients du système-monde actuel (Nathanaël Wallenhorst). Rustine du Capitalocène, la géo-ingénierie ne permet pas à terme d’éviter la catastrophe : pourquoi développer artificiellement le plancton sous-marin pour stocker le CO2 dans les océans alors que des centaines d’espèces animales s’éteignent ? Pour certains même, l’effondrement a déjà eu lieu : face à l’imposture de la recherche scientifique qui ne conçoit des solutions que dans le cadre des activités économiques dont elle dépend, la planète a déjà basculé dans une post-apocalypse qu’il s’agit désormais de traiter (Roland Gori).

Dans la lignée des récits collectifs et schémas mythologiques développés dans l’histoire de l’humanité face à l’angoisse d’une catastrophe, la crise environnementale fait ressurgir des comportements psychologiques et sociaux typiques, dont le survivalisme, inventé par Kurt Saxon dans les années 1960, au succès croissant. Persuadés de l’imminence d’une catastrophe planétaire, ses partisans développent des aptitudes à la survie hors des villes et dans l’indépendance technologique la plus totale. Mais à l’inverse des sectes millénaristes qui se retrouvent sur la cohérence d’un récit apocalyptique commun, les survivalistes se préparent à un éventail de situations possibles (Bertrand Vidal) dont seul survivra un contingent humain surentraîné et moralement supérieur.

Du point de vue des récits religieux, le spectre d’un effondrement environnemental ne provoque pas nécessairement de comportements responsables – voir le soutien des églises évangélistes au pouvoir américain –, mais permet l’émergence de revendications sociales (Jean-Noël Lafargue). Survivalisme, millénarisme et science-fiction (Arthur Keller, Yannick Rumpala) ne sont que des voies d’apprentissage du risque et de maîtrise de l’inquiétude.

6. Des solutions, ou l’engagement citoyen

Au-delà du constat alarmant d’un effondrement mondial, les contributeurs explorent les ressorts d’une prise de conscience généralisée. À problème politique, solution politique : voter (Corinne Morel Darleux, Delphine Batho), manifester, défendre la planète en justice (Valérie Cabanes) sont tout autant de leviers d’actions responsables, collectives et efficaces.

Si les contributeurs divergent sur la part de responsabilité à conférer au simple citoyen et sur l’articulation avec les politiques publiques, tous s’accordent à faire de celui-ci le premier levier de réforme à consolider et encourager : le spectre de la fin du monde demande une action quotidienne et une persévérance à toute épreuve. Changer ses habitudes alimentaires permet de faire d’une pierre deux coups : accepter de se nourrir autrement (sans viande ni poisson) et à juste prix, revient à travailler à la protection environnementale en même temps qu’à la justice sociale (Jean-Marc Gancille, Frédéric Denhez). Le citoyen du XXIe siècle, confronté à la menace collapsologique, doit s’astreindre à une « sobriété systémique » (Dominique Bourg, Matthieu Auzanneau, Julien Vidal) à transmettre aux jeunes générations déjà averties (Lamya Essemlali, Gwennyn Tanguy, Renaud Hétier).

Le monde de demain repose sur la nécessité d’une entraide dont on déplore souvent l’inexistence : or, loin de n’être qu’une invocation utopique, celle-ci relèverait d’une des lois biologiques fondamentales dans le comportement des espèces. Première « loi de la jungle » s’il en est, la coopération entre individus d’une même espèce tient à un réflexe de survie qu’il suffit d’encourager pour le rendre systématique (Pablo Servigne, Gauthier Chapelle).

Faire de l’entraide la solution biologique et sociologique de l’humanité ne serait donc pas un doux rêve, mais bien le ressort d’une prise de conscience mondiale efficace : la collapsologie incarne la forme moderne de notre apprentissage de la finitude (Vincent Mignerot, Patrice van Eersel).

7. Conclusion

Faut-il débrider les imaginaires, encourager la science-fiction, permettre les apocalypses ? La science a-t-elle réellement un rôle à jouer ? Évitera-t-on la catastrophe ? Aucune de ces interrogations ne trouve de réponse tranchée, mais toutes donnent lieu à l’évocation de pistes multiples et contradictoires quant au défi moderne de la collapsologie.

Sans fascination morbide, les contributeurs déploient le constat effrayant d’une catastrophe en marche et refusent la résignation couarde : former un citoyen responsable est le seul gage d’un changement rapide et global des mentalités.

8. Zone critique

Véritable pari méthodologique, cet ouvrage a le mérite de tenir ensemble interdisciplinarité et action citoyenne : d’une apparente cacophonie se dégage une harmonie singulière cimentée par le constat partagé d’un bouleversement profond dont on ne peut se désintéresser. Sans optimisme outrancier, les contributeurs refusent de fournir un plan d’avenir à l’ambition déplacée, mais soulèvent un éventail de tendances à prendre en compte. Ni précis d’écologiste ni prophétie apocalyptique, l’ouvrage offre des outils de réflexion et d’action dont le discernement revient au lecteur seul.

Sans surprise, le format original choisi par Laurent Aillet et Laurent Testot rend difficile la synthèse promise : mais peut-être est-ce dans l’impossible réduction à un modèle systémique partagé que l’effondrement prend toute sa dimension ?

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Laurent Testot et Laurent Aillet (dir.), Collapsus. Changer ou disparaître ? Le vrai bilan sur notre planète, Albin Michel, 2020.

Ouvrage de Laurent Testot– Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité, Paris, Payot, 2017.

Autres pistes– Ugo Bardi, Le Grand Pillage, Comment nous épuisons les ressources de la planète, Paris, Les Petits Matins, 2015.– Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, L’Evénement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Le Seuil, 2013.– Valérie Cabanes, Un nouveau droit pour la Terre. En finir avec l’écocide, Paris, Le Seuil, 2016. – Armel Campagne, Le Capitalocène. Aux racines historiques du dérèglement climatique, Paris, Editions Divergences, 2017. – François Gemenne, Aleksandar Rankovic, Atlas de l’Anthropocène, Paris, Presses de Sciences-Po, 2019. – Andreas Malm, L’Anthropocène contre l’histoire. Le réchauffement climatique à l’ère du capital [2016], trad. 2017, Paris, La Fabrique, 2017.– George Marshall, Le Syndrome de l’Autruche. Pourquoi notre cerveau veut ignorer les changements climatiques, 2014, trad. 2017, Arles, Actes Sud. – Jean-François Mouhot, Des esclaves énergétiques. Réflexions sur le changement climatique, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2011.– Pablo Servigne, Gauthier Chapelle, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, – Paris, Le Seuil, 2015. – Pablo Servigne, Gauthier Chapelle, L’Entraide, l’autre loi de la jungle, Paris, Les liens qui libèrent, 2017.– Pablo Servigne, Gauthier Chapelle, Raphaël Sevens, Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), Paris, Le Seuil, 2018. – Jean-Michel Valantin, Géopolitique d’une planète déréglée. Le choc de l’Anthropocène, Paris, Le Seuil, 2013.

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