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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Les Hommes lents. Résister à la modernité (XVe-XXe siècle)

de Laurent Vidal

récension rédigée parRobert Guégan

Synopsis

Histoire

Des faubourgs de Londres à la moiteur des tropiques, la vitesse, figure sociale de la modernité, a créé les hommes lents : ceux qui ne tiennent pas le rythme. Stigmatisés depuis la fin du Moyen Âge, ils sont le sous-texte, invisible, de la société industrielle. Ils en sont aussi les critiques. Fondées sur les ruptures de rythme, leurs réactions contre le chronomètre ou les longues période d'attente mettent en avant des formes de résistance qui brisent les temporalités imposées : dans l'atelier, mais aussi en dehors, à travers une oisiveté assumée ou des musiques syncopées.

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1. Introduction

Les hommes lents sont d'abord des hommes. À quelques exceptions près. Réfugiées et migrantes, surtout quand elles sont accompagnées d'enfants, se caractérisent en effet par une progression lente, condition même de leur survie. À cette mobilité réduite s'ajoutent les temporalités administratives de l'exil (rétention à la frontière, contrôle sanitaire, période d'instruction du dossier...), qui font de chaque lieu de passage un territoire de l'attente.

Ces déplacées ne sont pas les seules : les précaires qui se sont installées sur les ronds-points sont aussi des femmes lentes. À l'heure où l'efficace distribution du flux automobile participe de la temporalité des temps modernes, leur immobilité inquiète.

Historiquement, c'est toutefois en direction des hommes, des travailleurs, que la modernité industrielle a articulé son discours politique et corporel. Avec sa puissance, synonyme de vitesse, la machine à vapeur (30 000 exemplaires en Angleterre en 1830) a induit un changement de rythme, affectant l'Europe et le Nouveau Monde. La vitesse est devenue un acteur social, appelé à balayer les oisifs et les hommes lents. Charlot s'en fait l'écho dans Les Temps modernes, film qui met en perspective la vitesse, érigée en vertu dominante.Mais la révolution n'est pas seulement industrielle. Au XIXe siècle, l'accélération est également politique.

En France, en Haïti ou bien outre-Atlantique, avec les treize premiers États-Unis d'Amérique, elle fait surgir une autre figure sociale, le peuple. Vidal fait d'ailleurs remarquer que la Révolution française est née de la rupture d'un rythme imposé, les députés du tiers état ayant refusé de répondre à l'injonction de l'urgence. Au-delà des différences nationales, ces révolutions conduisent à redéfinir les statuts sociaux de chacun. Le rapport de l'homme au travail est donc questionné, alors que « l'âge mécanique » assujettit le corps et l'esprit à des cadences qui n'ont plus rien de naturel.

2. Les mots de la discrimination

Au XVIe siècle, les débats avaient mis l'accent sur l'indolence. Signifiant à l'origine « absence de douleur, insensibilité », le vocable était alors utilisé pour qualifier celui qui évite de se donner de la peine, de faire des efforts. Caractérisée par la mollesse, l'indolence a donc été associée à la lenteur, voire à l'insolence. Un auteur comme James Thomson distinguait ainsi le triptyque indolence-paresse-pauvreté de l'Ancien régime et celui des villes, donc du monde moderne – accélération-labeur-richesse.

C'est toutefois un autre mot, « lambin » (dérivé de lambeau, apparu en 1584), qui va caractériser la lenteur et la mollesse. Le verbe « lambiner » est créé en 1642. L'adjectif est attesté en 1727, avant de devenir courant, et de rejoindre le mot « traînard », qui désignait à l'origine un soldat restant en arrière de la troupe. En 1793, le traînard est devenu une personne trop lente dans son activité, ce qui en dit long sur l'importance qu'a pris le travail dans la vie sociale.

Ces évolutions de langage renvoient à une mise aux normes qui s'effectue dans et par le travail. Car « lambin » et « traînard » ne pointent plus vers des identités. Ils mettent l'accent sur un caractère : l'incapacité à suivre le rythme de la société industrielle. Ils témoignent d'une discrimination à l'encontre des hommes lents, qui va s'amplifier avec la généralisation de l'horloge, puis du chronomètre.

À l'échelle individuelle ou collective, à l'horizon de l'atelier ou à celui du monde, la synchronisation forcée des activités conduit en effet à discipliner les corps. Ce n'est pas un hasard si le terme « normaliser » apparaît en 1834. Il correspond au développement du machinisme, qui suscite une nouvelle définition des hommes lents : négligents, distraits, étourdis, indifférents...

L'homme lent est considéré comme incapable, physiquement et psychologiquement, de tenir le rythme des machines, à une époque où la vigilance est cruciale. Réduit à un corps inadapté aux exigences de la modernité, il s'inscrit dans la hiérarchie évoquée par Jacques Rancière (2018) : d'un côté, ceux qui vivent dans le temps des événements qui peuvent arriver, le temps de la connaissance et des loisirs (les hommes actifs), de l'autre, ceux qui vivent dans le temps des choses qui arrivent les unes après les autres, le temps rétréci de ceux qu'on appelle hommes passifs ou hommes mécaniques ».

3. Vite, partout

Une discrimination comparable se met en place de l'autre côté de l'Atlantique, où le temps uniformisé s'impose avec le fouet et l'horloge. En cause, l'indolence des populations noires, amérindiennes ou colonisées : indigènes jugés incapables d'adopter une discipline de travail. Au Cap, après l'abolition de l'esclavage, sur 301 plaintes déposées contre des apprentis, 36 % le sont ainsi pour « manque d'ardeur au travail ». En France, le code de l'indigénat (appliqué en Algérie en 1881) a pour objectif avoué de « vaincre l'inertie des indigènes ».

Ces considérations raciales sont renforcées par la science de l'époque, qui distingue les sens distanciés (comme la vue), garants d'objectivité, des sens dit de proximité (comme le toucher), porteurs de subjectivité. Une telle partition met en avant la supériorité des sociétés occidentales et isole les hommes lents, considérés comme résidus d'un monde en voie de disparition.

Le monde moderne est en effet celui de la vitesse. En 1900, la voiture atteint 100 km/h. Elle participe d'une mobilisation contre la lenteur, qui investit les usines via l'organisation scientifique du travail, inaugurée par Charles Taylor. Apparaissent ainsi de nouvelles temporalités sociales, qui aboutissent à ce que l'historien Michael Young qualifie de « société métronomique ».

Celle-ci n'échappe ni aux cinéastes (Charlie Chaplin, Réné Clair) ni aux chansonniers, ni aux contremaîtres qui pointent du doigt les nouveaux hommes lents, ni aux politiques qui les assimilent à des asociaux. Au point qu'en 1937, le régime nazi décrète l'internement de toute personne « sans emploi, criminelle d'habitude et qui à travers son comportement asocial met en danger la collectivité ». Les « fainéants du travail » rejoignent donc les camps. Aboutissement d'un processus qui vise à contrôler les corps.

4. Généalogie de la lenteur

C'est à la fin du Moyen Âge que la lenteur, attestée dans certaines cultures premières (chez les aborigènes d'Australie, par exemple) est devenue objet de discrimination sociale.

Attesté pour la première fois en 1080, l'adjectif « lent » (du latin lentus) signifiait alors « mou et flexible » (comme on dirait d'une plante). Les médiévaux l'employaient aussi pour décrire ce qui était faible ou ce qui manquait de rapidité, à l'image d'une fièvre lente. Les hommes lents ont donc été assimilés aux combattants les moins valeureux lors des batailles contre les infidèles et partant, comme de mauvais défenseurs de la chrétienté.

Le mot « lenteur » surgit en 1355, pour désigner « le manque de vivacité et le caractère de ce qui est lent ». Son apparition coïncide avec une préoccupation de l'Église, qui a d'abord associé l’acédie (chez les Grecs, le manque de soin, au sens philosophique) à l'oisiveté et à la paresse, qui se manifeste par la négligence et la lenteur. Les bestiaires, qui popularisaient les messages religieux, ont rapidement donné une représentation de cette lenteur sous les traits de l'âne et surtout de l'escargot. Cette inscription dans l'imaginaire s'est maintenue jusqu'à nos jours, mais on a oublié qu'à l'époque, l'escargot bavait : le paresseux n'était pas seulement lent, il souillait son environnement.

Une telle infamie renvoie à la notion de pêché capital, dont Guillaume Peyraud donne les clés. Pour ce théologien dominicain, l'action remise à plus tard et l'action lente sont les deux pires formes de l’acédie : elles consistent à gaspiller l'un des biens les plus précieux que Dieu a donnés à l'homme : le temps.

Cette dilatation du temps n'est pas tolérée, car elle ouvre la voie à une temporalité qui ne se laisse pas encadrer par le rythme de la liturgie. Elle autorise une émancipation, dont témoigne le pays de Cocagne, mis en scène par les fables : un lieu fabuleux où règnent l'abondance et l'oisiveté.

5. Un pêché contre la société

Sans surprise, ce temps « autre » est aussi la cible de Luther, selon lequel « l'homme n'a pas été créée pour être oisif, mais pour travailler. » Un des premiers économistes, Antoine de Monchrestien, ne dit rien d'autre. Alors que pauvres et vagabonds, « gens qui ne servent que de nombre », sont dans le collimateur de la police, il considère que « personne qui ne soit capable de travailler ne peut rester oisif ».

Un rétrécissement s'est donc opéré au XVIe siècle. Les sens concrets de lentus, comme « mou » mais aussi « visqueux, gélatineux » (que l'on trouvait chez Pline l'Ancien) ont disparu, au profit d'une connotation temporelle, et dans une moindre mesure, psychologique. Dans le même mouvement, le terme promptitudo signale que la vivacité (d'esprit) et la rapidité (d'action) concernent désormais le profane et le sacré. À la dénonciation du pêché de négligence, la littérature économique renvoie en effet un écho qui célèbre la rapidité. Le premier traité commercial connu en Europe (1582) insiste sur la vitesse de réaction des marchands : ils doivent être prompts à vendre et à expédier.

« Ce qui était un pêché envers Dieu, devient, à l'aube de la modernité, un péché face à la société », résume Vidal (p. 43). Pour l'auteur, on a ici le sous-texte, le non-dit, de la société industrielle, caractérisée par un nouveau rapport culturel au travail qui exclut les plus faibles ou les plus fragiles : ceux qui ne peuvent pas accéder à « ce modèle de mise en civilisation » où la vitesse dicte sa loi. Ceux qui sont en porte-à-faux avec le rythme du travail et le rythme de la vie, ce sont aujourd'hui les marginaux, les précaires, les migrants : en un mot, les exclus. L'homme lent serait-il devenu inutile ?

6. La lenteur, fille de la mondialisation

La découverte du Nouveau Monde a renforcé la mise en tension créée par la vitesse. Alors que la Fontaine proclame que le travail est un trésor » (« Le laboureur et ses enfants »), Cartier, Colomb et leurs successeurs découvrent que les Naturels ne travaillent pas beaucoup. Ils ne se pressent pas, ils ne vénèrent pas le travail. Vite qualifiés de paresseux, ils se voient aussi reprocher leur sensualité et parfois leur gourmandise. La lenteur se voit donc associée à trois vices majeurs, et surtout à un symbole, le hamac, qui permet de renouveler la narration européenne sur la différence des rythmes entre dominants et dominés, et d'ancrer la figure sociale de l'homme lent. Le sauvage, paresseux, immoral, irrespectueux est mis à l'index au profit de l'homme moderne, civilisé, prompt, efficace et moral.

La littérature de l'époque se fait l'écho de ces rythmiques. Du Richard III de Shakespeare, qui doit soutenir un rythme effréné pour s'asseoir sur le trône d'Angleterre, à Don Quichotte, « premier personnage de roman peint sous les traits d'un homme lent ». Don Quichotte ne combat pas seulement les moulins, signe de modernité. Il interroge deux modes de déplacement opposés : le bœuf, paresseux et tardif, et le mythique hippogriffe, mi-cheval, mi-aigle, monture associée aux chevaliers conquérants. Comme dans le poème anglais, les slow men of London, les hommes lents s’avèrent des hommes déplacés, au sens spatial et au sens social.

Ces dimensions spatiales et temporelles se rejoignent. Pour les hommes lents, l'espace et le temps constituent des ressources interchangeables, et leur mobilisation est fonction des circonstances. « Quand il n'est pas possible d'habiter pleinement l'espace (car on y est marginalisé), alors le temps (un temps enchanté) peut offrir des solutions pour une extension de l'existence » (p. 202).

7. Notes de discorde

C'est à travers ce prisme qu'il faut déchiffrer le langage des hommes lents, dont les protestations renvoient à des temporalités particulières : le sabotage (cassure du rythme de production), le Ca' Canny (mouvement consistant à ralentir les cadences, apparu à la fin du XIXe siècle), la grève (suspension du temps)… Pour Vidal, « c'est par une compréhension bien plus sensible qu'intellectuelle que ces hommes lents en sont venus à inventer des modalités d'action d'ordre rythmique » (p. 161).

En dehors de l'atelier, on peut citer la pratique du Saint Lundi, la célébration de Saint-Fainéant (de « fait néant »), les communautés issues du socialisme utopique et, à titre individuel, le droit à la paresse (« cette folie [qu'] est l'amour du travail », écrivait Lafargue). Il faut ajouter le suicide, l'éternité étant l'ultime refuge pour beaucoup de travailleurs et d'esclaves brésiliens, qui avalaient de la terre pour mourir. Phénomène connu sous le nom de banzo, à l'origine de plusieurs dérivés (banzar, banzeiro…).

Dans les villes portuaires où le tempo de la vie moderne était particulièrement marqué, le temps fragmenté des hommes lents, les périodes d'attente, ont fait naître des réactions qui s'expriment par le corps et le sensible : le batuque à Rio ou le ragtime à La Nouvelle Orléans. Ces deux formes musicales, ancêtres de la samba et du jazz, reposent sur l'usage de la syncope, qui consiste métaphoriquement à transformer les temps faibles en temps forts, les ramenant des marges vers le centre.

L'analogie avec les hommes lents est ici très claire, mais la même quête de ré-existence dans les villes du XIXe siècle s'est aussi exprimée dans la rumba à La Havane ou la biguine à Saint-Pierre.

8. Conclusion

Considérant que la vitesse est une prison, et qu'efficacité ne rime pas avec frénésie, le mouvement slow vise aujourd'hui à adopter des rythmes plus doux. Apparu en 1986 avec le Slow food (contre le fast food), il touche aujourd'hui l'urbanisme (réseau Cittaslow), le tourisme, etc. Peut-on y déceler la naissance de nouveaux hommes lents, sans lien avec une discrimination ?

De part et d'autre de l'Atlantique, Vidal souligne que la culture de ces derniers est faite de subversion, où un « temps enchanté s'oppose au temps réglé du chronomètre, et où les courbes des corps dansants s'opposent à la ligne droite des négociants » (p. 194).

9. Zone critique

L'auteur a la bonne idée de mobiliser la littérature, la musique et la photo. Et son écriture méandre pour mieux mettre en lumière les hommes lents. Cette approche sensible, qui renvoie une partie de l'argumentaire à un important appareil critique (70 pages), questionne la définition même des hommes lents. L'auteur le reconnaît. « Il serait vain, écrit-il, de prétendre les définir une fois pour toutes […] Seule leur indéfinition peut éviter de les figer dans une catégorie trop étroite » (p. 218).

L'approche contextuelle de la lenteur (par association avec la paresse, l'insolence, l'immigration, etc.) vaut-elle pour autant démonstration ? La lenteur envoyant à un mode de production, peut-elle s'abstenir d'une analyse économique ? Temporalité souvent mise en avant, l'attente elle-même est une notion problématique. Les Syriens ou les Irakiens qui tentent de s'embarquer à bord d'un ferry pour l'Angleterre, ne sont-ils pas des jeunes gens pressés plus que des hommes lents ?

10. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Les Hommes lents. Résister à la modernité (XVe-XXe siècle), Paris, Flammarion, 2020.

Du même auteur– Ils ont rêvé d'un autre monde, Paris, Flammarion, 2014.

Autre piste– Christophe Bouton, Le temps de l'urgence, Lormont, Le Bord de l'Eau, 2013.– Hartmut Rosa, Aliénation et accélération, Vers une théorie critique de la modernité tardive, La Découverte/Poche, 2014.

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