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Le Cadavre

de Louis-Vincent Thomas

récension rédigée parAnne RichierArchéologue, ingénieure de recherches. Doctorante en histoire sociale (EHESS).

Synopsis

Société

Partant de la matérialité du cadavre humain, Louis-Vincent Thomas initie un voyage autour des gestes, des attitudes et des fantasmes liés à cet « objet » si singulier. Publié cinq ans après la monumentale Anthropologie de la mort du même auteur, il puise dans des sources ethnologiques, archéologiques, historiques ou iconographiques, pour traquer les différentes attitudes face au cadavre dans des civilisations lointaines comme dans la civilisation occidentale actuelle.

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1. Introduction

L’ouvrage paraît en 1980, dans un climat intellectuel fécond et foisonnant qui favorise la transdisciplinarité au sein des sciences humaines et sociales. Si le thème de la mort est alors largement investi par des historiens, sociologues, anthropologues et philosophes, le cadavre n’apparaît pas encore comme un objet d’étude à part entière.

Il est au centre de tous les propos, mais aucun ne l’aborde frontalement, ne le traite pour ce qu’il est : une réalité bio-physico-chimique à laquelle répond tout un arsenal de pratiques sociales destinées à calmer les angoisses des vivants.

L’ouvrage s’articule selon deux grandes thématiques, le traitement et la symbolique autour des corps morts, ici et ailleurs, hier comme aujourd’hui. Les différents traitements funéraires ou mortuaires peuvent se résumer en une question triviale : comment se débarrasser du cadavre ? Les stratégies mises en place par les différentes sociétés se regroupent pour Louis-Vincent Thomas en trois grandes catégories : esquiver, détruire, ou pétrifier.

Derrière ces traitements se lisent des aspects symboliques qui ne sont pas uniquement liés à l’eschatologie puisque le cadavre est le lieu de convergence de tous les fantasmes.

2. Le cadavre esquivé

La façon la plus simple de se débarrasser d’un cadavre est de le dissimuler. L’esquive commence par le vocabulaire employé dans les sociétés modernes : le cadavre est rarement nommé comme tel, sauf s’il désigne un mort lointain et anonyme. Dès lors que le cadavre concerne une personne proche, famille, ami, connaissance, personnalité, il devient corps : « c’est précisément la fonction du rite que de substituer symboliquement le corps au cadavre, l’être à la chose » (p. 54).

Dans les différents rituels funéraires, le terme de cadavre est soigneusement éludé, il est question de restes, de poussière, autant de métaphores qui permettent de ne pas nommer la pourriture. Le cimetière est étymologiquement le « lieu où l’on dort », pas celui où l’on se putréfie. Ce contournement linguistique se retrouve même dans la nourriture : il n’est pas question de manger du cadavre animal, mais de la viande, même lorsque celle-ci est faisandée. Ainsi, le cadavre est selon Louis-Vincent Thomas « outre-signifiant », il renvoie à des signifiants qui ne le désignent pas.

L’esquive du cadavre dans les traitements funéraires consiste à le dissimuler, à le soustraire aux regards et aux odorats. En cela, l’inhumation, c’est-à-dire le placement sous terre et souvent dans un contenant, permet de refouler la représentation de la déliquescence. Au niveau symbolique, la terre accueille le mort dans son giron, pour reprendre les termes de Gaston Bachelard, sa valence maternelle tout comme celle de la mort rejoint le mythe ancestral de la Terre-Mère. L’enterrement organique, à même la terre, sans cercueil ni caveau « exprime mieux que toute autre sépulture le lien fusionnel terre-mort » (p. 74).

Mais il permet surtout d’occulter totalement la phase transitoire de putréfaction, considérée comme impure dans la plupart des civilisations, septique dans les sociétés modernes, et d’opérer un déni total du cadavre dans sa réalité bio-physico-chimique, à l’image des pratiques crématistes. Louis-Vincent Thomas avance ainsi : « transcender la mort en se voilant la face devant le processus de putréfaction, canaliser le chagrin ou le sublimer, telle est la finalité du rituel funéraire » (p. 60). La diffusion des concessions dans les cimetières contemporains est à l’image de ce déni : le cadavre est enfermé à triple tour, dans un linceul, dans un cercueil qui peut être double ou triple, dans un caveau, le tout surmonté d’un pesant monument funéraire. Cet emboîtement, sous le prétexte de l’hygiène, masque surtout pour l’anthropologue le « non-sens de la mort que l’on veut dissimuler » (p. 202). Reprenant à son compte les paroles de Roland Barthes dans L’empire des signes, « d’enveloppe en enveloppe, le signifié fuit », il évoque l’illusion de l’imputrescibilité du corps protégé par de multiples contenants.

Cette façon de gommer les morts se retrouve dans les cimetières contemporains, exilés des villes et de la vie sociale, ceints de hauts murs, dissimulés derrière des arbres ou tout bonnement oubliés des plans d’urbanisme des villes nouvelles. Cet exil des cimetières entre la fin du XVIIIe et le XIXe pour des raisons d’hygiène constitue la principale « transition funéraire » moderne. Avant cette période, les cimetières jouxtaient les églises paroissiales, intra-muros. Leur éloignement (un des plus précoces : le cimetière des Innocents à Paris) a ensuite été rattrapé par l’agrandissement des villes lors de la révolution industrielle, d’où l’impression (fausse) qu’ils sont toujours en centre-ville…

Le cimetière, lieu dévolu à la décomposition des corps et à leur progressif anéantissement, use d’autant de stratégies de dissimulation et de déni que les sépultures à inhumation. Tout y est figé, dans un simulacre d’éternité ou plutôt d’atemporalité, reproduisant dans la mort les inégalités sociales de la vie.

3. Le cadavre détruit

La façon la plus radicale et définitive de se débarrasser d’un cadavre consiste à le détruire. Pour Louis-Vincent Thomas, les deux principaux types d’intervention visant à la destruction du corps et à la maîtrise de sa décomposition sont le cannibalisme et la réduction en cendres. Ces deux pratiques funéraires ont en commun d’accélérer voire d’annihiler le processus naturel d’entropie.

L’incorporation cannibalique rituelle consiste à manger collectivement les chairs des cadavres appartenant soit à des ennemis (exo-cannibalisme), soit à des membres du groupe (endo-cannibalisme). Qu’il y ait ou non sacrifice, la finalité de ces deux formes d’anthropophagie reste la même : « faire participer chaque individu à la régénérescence du groupe » (p. 161). La ritualisation implique la création de règles parfaitement définies, qui peuvent varier selon les cas : quel individu est mangé, quelles parties de son corps sont ingérées et éventuellement préparées, qui peut les consommer et de quelle manière ?...

Dans certains groupes, tout est ingurgité, même les os sont réduits en poudre afin d’être mélangés à des plats cuisinés. Si ce type de pratiques est tout à fait marginal, les substituts ne manquent pas, en premier lieu dans l’Occident chrétien. L’eucharistie est par exemple une forme sublimée de cannibalisme qui permet aux pécheurs de transcender la mort et d’obtenir un gage d’immortalité. L’ingestion de la chair et du sang du Christ ressuscité efface la rupture entre vie et mort et symbolise par là même une renaissance. Ainsi, que le cannibalisme rituel soit réel ou fantasmé, il permet aux vivants une incorporation du principe vital et aux morts une esquive de la putréfaction.

Un second rite de transformation qui passe par la destruction du cadavre en chair est l’incinération, largement pratiquée dans les sociétés traditionnelles comme modernes. Il ne s’agit pas de destruction totale du corps, mais d’un « passage accéléré de la chair qui se défait aux restes durables et révérés » (p. 176) ou simplement d’une technique d’élimination de la pourriture pour « le confort mental, social et physique des survivants » (p. 176).

Quelles que soient les techniques et les finalités, l’utilisation du feu permet une dessiccation rapide du corps et un escamotage total du processus naturel de décomposition. La rapidité de la crémation s’oppose à la lenteur du pourrissement et la valence positive du feu donne à cette pratique une portée hautement symbolique. Toutefois, Louis-Vincent Thomas opère une nette distinction entre crémation traditionnelle et incinération moderne, les fonctions et symboliques étant différentes, sans parler de leur aspect techniciste. Pour la première, le traitement par le feu est un rite de transformation-renaissance permettant au défunt d’accéder à un « corps nouveau dont il a besoin pour accomplir son nouveau destin » (p. 177).

Le feu purificateur permet la libération de l’âme et la transfiguration du corps. Concernant la civilisation moderne, la crémation est vue par Louis-Vincent Thomas comme un moyen efficace et expéditif de détruire des cadavres « inutiles » : « Le feu ne délivre plus le mort, mais les survivants ; il n’est plus purificateur, mais épurateur, il ne confère pas au mort une sur-signifiance, il le précipite dans l’insignifiance » (p. 188).

4. Le cadavre pétrifié

La dernière façon de se débarrasser d’un cadavre consiste paradoxalement à le conserver de manière artificielle, pour un temps plus ou moins long. Ni vraiment vivant, ni vraiment mort, il demeure figé dans un entre-deux qui nie le caractère inéluctable de l’entropie. Les deux principaux types de conservation volontaire sont la thanatopraxie, qui embellit l’image du mort pour les survivants et la cryogénisation, version moderne de la momification, qui augure d’une renaissance future au mort, par le biais de la croyance ou de la science.

Toutes les techniques conservatoires, quelles que soient leurs finalités, plongent leurs racines selon Louis-Vincent Thomas dans l’horreur universelle de la pourriture, qui engendre un souci constant de conservation des cadavres. Toilette rituelle, friction d’huiles et d’onguents, fumigation ou éviscération pratiquées depuis longtemps sur les corps morts participent ainsi de ce besoin de ralentissement de la corruption. La thanatopraxie, néologisme créé dans les années 1960, consiste en une chirurgie post-mortem permettant de repousser les signes de la thanatomorphose et de livrer une image supportable aux survivants. Il s’agit d’un procédé moderne d’embaumement consistant à injecter dans les artères un produit antiseptique et conservateur. Il permet, avec les soins esthétiques de « restituer au cadavre l’apparence de la vie » (p. 133).

À la fin des années 1970, la thanatopraxie concernait 80 % des morts étasuniens et canadiens ; en France, cette proportion s’élevait à 10 % et c’est surtout la région Provence-Côte d’Azur qui fut concernée du fait de la construction du premier athanée à Menton dans les années soixante. Il s’agit de chambres funéraires dotées de locaux techniques pour les soins de conservation, dans lesquelles le défunt peut être exposé plusieurs jours avant l’inhumation ou la crémation. Pour Louis-Vincent Thomas, ces soins de conservation et la « présentification » du corps à l’athanée augurent d’une nouvelle relation avec le mort et permettent le retour d’une forme de sacré dans la civilisation occidentale axée sur le déni de la mort.

Si la cryogénisation, congélation « éternelle » du corps mort, peut sembler être le prolongement naturel des soins thanatopraxiques, il n’en et rien puisqu’il s’agit ici « non seulement de vaincre la pourriture, mais aussi de vaincre la mort » (p. 152). Ses racines sont à chercher dans la momification, préservation artificielle des cadavres utilisée depuis le troisième millénaire avant notre ère.

Mais si les deux techniques promettent une vie éternelle, la momification propose une immortalité spirituelle avec une réincarnation dans un corps non corrompu tandis que la cryogénisation aspire à l’amortalité en plaçant le cadavre en attente de futurs progrès de la science et de la médecine. Plongé dans une capsule d’azote liquide voire l’hélium liquide dont la température est proche du zéro absolu, le corps est préservé dans l’attente d’une renaissance non plus liée aux dieux, mais aux hommes et à la science.

5. Imaginaires et fantasmes autour du cadavre

L’abjection de la pourriture entraîne pour Louis-Vincent Thomas tout un arsenal de rites funéraires parfois complexes, mais également une multitude de fantasmes construits autour d’oppositions binaires : le propre et le sale, le beau et le laid, le pur et l’impur, la minéralisation et la pourriture, la chose et la personne.

La notion de souillure attachée à la décomposition est très vive dans la plupart des sociétés, traditionnelles comme modernes. Pris dans la tempête de l’entropie, le cadavre est à la fois sali et salissant, les proches étant soumis à de nombreuses contraintes de deuil les plaçant en dehors de la vie sociale tant que la minéralisation n’est pas achevée. Ainsi, la toilette du cadavre est partagée par la majorité des sociétés puisqu’elle permet une purification symbolique, apaisant le mort comme les vivants dans leur culpabilité latente. Que les motivations soient mystiques, religieuses ou liées à l’hygiène, tout est fait pour que le cadavre soit propre, mais également beau, rappelant les mythologies primitives qui lient le destin eschatologique du défunt à son apparence au moment de sa venue dans l’au-delà.

Le cadavre engagé dans le processus d’entropie est à la fois fragile, instable et potentiellement agressif et dangereux pour les vivants. Face à cette menace, les sociétés traditionnelles ont développé des attitudes, symboliques ou réalistes, à l’égard du mort. Il s’agit souvent dans un premier temps de soins bienveillants passant par des rites de purification, de subsistance, de préparation du corps qui ont pour but d’aider l’âme du défunt à accomplir sa destinée au plus vite. Ces actes de sollicitude rendus, le mort est enjoint de quitter le monde des vivants et de les laisser en paix, parfois de façon incitative : yeux crevés, jambes cassées, éloignement du corps au-delà de limites infranchissables…

Toutes ces pratiques, pour étranges qu’elles puissent paraître, ont comme finalité de permettre au cadavre de réaliser sa transformation pour que son âme accède au statut d’ancêtre ou effectue une transmigration, par métempsychose ou réincarnation. Ainsi une cérémonie apparentée à ce que l’on nomme les doubles funérailles est fréquente dans les sociétés traditionnelles et s’effectue le plus souvent après la totale décomposition des corps. Elle peut prendre des formes variées, mais le plus intéressant est qu’elle « confirme le défunt dans son nouveau destin et confère à ses restes leur statut définitif » (p. 90).

Pour finir sur une opposition de taille qui concerne surtout les sociétés modernes et plus encore l’actuelle société de consommation, elle se résume à une question simple : le cadavre, est-il une chose ou une personne ? Les exemples de réification du corps mort ne manquent pas, le cadavre pouvant être considéré comme un déchet, une source de matières premières voire une marchandise. Toutefois, sa charge symbolique l’a entouré d’une série de protections juridiques qui en ont fait, à défaut d’un sujet de droit, une « chose sacrée ». Si les dernières volontés sont souveraines et tendent à prouver que le cadavre est inséparable de la personne, c’est au final la société qui gère le corps et son devenir, sachant que bien souvent le statut social prime sur les règles morales.

6. Conclusion

Dans son ouvrage, Louis-Vincent Thomas traite de la place qu’occupe le cadavre dans les représentations sociales et dans les pratiques des sociétés traditionnelles comme modernes et contemporaines. Le cadavre est ambivalent : présence qui signe une absence, réalité bio-chimique, fait socio-culturel, source de fantasmes, prétexte à tout un panel de rites funéraires. Il fascine tout autant qu’il dégoûte et les vivants, au travers d’attitudes et de pratiques parfois élaborées, n’ont de cesse de contrôler son processus de décomposition, seul moyen d’occulter l’horreur de la pourriture et de maintenir l’illusion de leur propre continuité.

Si cet ouvrage n’est pas le plus connu de l’œuvre de l’anthropologue, le sujet traité est totalement inédit et permet un fascinant voyage au cœur des attitudes et des fantasmes liés à cet objet singulier qu’est le cadavre.

7. Zone critique

Le Cadavre, de la biologie à l’anthropologie a été publié dans une petite maison d’édition belge et ne fut pas réédité, malgré plusieurs tentatives, rendant l’ouvrage particulièrement précieux. Son influence dans toutes les disciplines de sciences humaines et sociales qui traitent de la mort, ancienne et actuelle, proche et lointaine, est indéniable.

Partant du postulat que l’horreur de la décomposition est universelle et intemporelle, Louis-Vincent Thomas décortique le cadavre dans tous ses aspects et toutes ses nuances, sans tabou ni voyeurisme. Cet ouvrage reste unique, même si certains constats ou certaines propositions de l’auteur mériteraient d’être reconsidérés à l’aune de l’actuelle transition funéraire dans les sociétés occidentales.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Le Cadavre : de la biologie à l’anthropologie, Paris, Éditions Complexe, 1980.

Du même auteur– Anthropologie de la mort, Paris, Payot, 1975.– Mort et pouvoir, Paris, Payot, 1978.

Autres pistes– Philippe Ariès, Essais sur l'histoire de la mort en Occident : du Moyen Âge à nos jours, Seuil, 1975.– Philippe Ariès, L'Homme devant la mort, Seuil, 1977.– Pauline Launay (dir.), Louis-Vincent Thomas. Passeur de frontières, Lormont, Le bord de l’eau, 2018.

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