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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Le Nouvel esprit du capitalisme

de Luc Bolstanski et Ève Chiapello

récension rédigée parCéline MorinMaître de conférences à l'Université Paris-Nanterre, spécialiste de la communication et des médias.

Synopsis

Société

Peut-on parler de capitalisme au singulier, quand ce régime économique a connu tant de mutations dans ses valeurs et dans ses applications ? L’ambition de Luc Boltanski et Ève Chiapello est précisément de proposer une lecture historique des « esprits du capitalisme », entendus comme les systèmes de valeurs et de pratiques qui le soutiennent et le légitiment aux yeux de tous, indépendamment des intérêts individuels. À partir d’une lecture approfondie de la littérature de management des années 1990 sont révélées les grandes transformations du monde de l’entreprise à l’ère néolibérale.

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1. Introduction

La contradiction n’est pas mince : bien que le capitalisme produise de larges richesses, non seulement ces dernières ruissellent peu vers les employés qui les produisent, mais de surcroît la critique sociale des inégalités économiques reste largement inaudible. Comment expliquer cette situation ? La réponse tient à la capacité du capitalisme à absorber stratégiquement les critiques historiques qui lui sont faites.

À partir d’une lecture éclairée de la littérature de management des années 1990, les auteurs identifient, d’un côté, l’émergence d’une nouvelle catégorie sociale, les cadres, dont la fonction est de défendre localement les politiques néolibérales des entreprises ; et, de l’autre, le développement de nouveaux environnements de travail en apparence plus égalitaires… mais en apparence seulement. Tournant le dos au fordisme, qui plaidait pour l’organisation hiérarchique du travail, le capitalisme privilégie depuis quelques décennies une organisation en réseau, où le travail s’élabore dans une succession de projets.

2. L’héritage de Max Weber : de l’esprit du capitalisme au nouvel esprit du capitalisme

Le Nouvel esprit du capitalisme, ce titre est un clin d’œil à un ouvrage fondateur de la sociologie écrit par Max Weber, et publié en deux volumes entre 1904 et 1905 : L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

Dans cet ouvrage, Weber montre combien l’éthique protestante a favorisé le développement, à compter du XVIIIe siècle, du capitalisme : un phénomène de correspondance entre l’esprit religieux et l’esprit économique a mené à la cristallisation du régime capitaliste.

Cette correspondance réside majoritairement dans la superposition d’un ascétisme spirituel, celui du protestantisme, et d’un ascétisme économique, celui du capitalisme pré-consumériste.

Alors que le catholicisme valorisait peu le travail et sa fonction sociale, et favorisait plutôt le retrait du monde, le silence, voire la pauvreté, le protestantisme de la Réforme envisage quant à lui le travail comme un signe du salut divin. Le raisonnement est relativement simple : le protestantisme accorde une place importante à l’idée de prédestination, selon laquelle nos destins sont déterminés par Dieu, qui a d’ores et déjà accordé le salut à certains individus et en a condamné d’autres à l’enfer. Le travail fait partie intégrante de nos destins et, en conséquence, il apparaît comme une vocation personnelle dictée par Dieu. Les signes de réussite professionnelle sont donc les signes du salut divin qui nous attend.

Le protestantisme défend en outre un mode de vie tourné vers l’ascétisme : les individus se soumettent à une discipline rigide du corps et de l’esprit. L’austérité, l’exigence, la modestie et l’humilité sont défendues, qui évitent la dépense irraisonnée des capitaux accumulés par le travail. La richesse n’est pas (encore) dépensée de façon consumériste mais réinvestie dans le travail : elle est capitalisée en retour.

L’« éthique protestante » additionne donc le travail comme vocation divine et une vie rigoureuse et humble, pour produire ce que Max Weber appelle « l’esprit du capitalisme » : il s’agit d’un système de valeurs dans lequel la quête de profits est rationalisée et systématisée à travers le travail.

3. Le capitalisme moderne, ou comment justifier un système « absurde »

Comment expliquer et surtout analyser la situation contemporaine qui voit fleurir un capitalisme très épanoui et des sociétés occidentales dont les inégalités ne cessent de se creuser ?

Partant à contre-courant des discours autour de la « crise » du capitalisme, Luc Boltanski et Ève Chiapello explorent l’excellente santé économique et politique du capitalisme. Les revenus du capital connaissent une progression historique ; les opérateurs financiers bénéficient de la déréglementation des marchés qui laisse libre cours à la création de nombreux « produits financiers », souvent spéculatifs ; enfin, les entreprises multinationales croissent considérablement, du fait de stratégies de « fusions et acquisitions », jusqu’à produire d’énormes monstres industriels et financiers. Bref, le capitalisme s’épanouit.

Cependant, en parallèle, les sociétés font grise mine. Le chômage augmente ; le salaire réel recule ; le pouvoir d’achat baisse et la population active compte de plus en plus de personnes vivant sous le seuil de pauvreté. Le découpage des territoires témoigne de ces disparités, avec des phénomènes de ghettoïsation qui favorisent des activités illicites, de la violence à l’égard des personnes vulnérables (en particulier les plus jeunes) et des intégrations rendues difficiles pour les personnes issues de l’immigration. La fracture est devenue flagrante : si le capitalisme capitalise, la société, elle, s’appauvrit. Pour que ce système « absurde » se maintienne, des justifications sont nécessaires qui formeront les « esprits » idéologiques du capitalisme.

Les mutations du capitalisme peuvent être comprises comme autant de justifications, de compromis passés entre entreprises, institutions, acteurs sociaux pour définir les priorités (les « ordres de grandeurs ») auxquelles se soumettre collectivement.

Ces justifications se sont progressivement détachées de la sphère morale pour puiser, en interne, dans l’accumulation du capital et, en externe, dans les intérêts des employés. Le capitalisme approfondit ou redéploie ses « esprits » en collaboration avec sa critique. Cette dernière pousse le régime économique à se justifier en permanence, et de deux façons : soit directement, en renforçant les systèmes de justice qu’il met déjà à disposition, soit indirectement, en se transformant le plus vite possible pour devenir insaisissable.

4. Une histoire des « esprits du capitalisme »

Le capitalisme a connu trois grands « esprits ». Le premier, de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1930, a pour figure centrale un patron à même de prendre des risques, au sein d’une entreprise souvent familiale ; l’épargne y est hautement valorisée. Le second esprit, des années 1930 aux années 1960, signe l’émergence des grandes entreprises à l’international : le dirigeant y a pour objectif de faire grandir l’entreprise et, avec elle, la sécurité socioéconomique des employés.

Le « compromis industriel-civique » y est fort : les États régulent le marché, qui n’est pas laissé à ses seules logiques internes, et ils interviennent si besoin pour aider à la redistribution. Au cœur des valeurs figurent le labeur et la compétence.

Les années 1980 voient l’arrivée du « nouvel esprit », le troisième, mis en exergue par les auteurs. Dans les précédentes époques, la production relevait principalement de collaborations entre travailleurs et animaux ou travailleurs et machines, à l’instar des économies agricoles ou industrielles. Ce nouvel esprit, lui, est centré sur un employé qualifié, devant mener à bien une succession de projets, dont les temporalités sont relativement courtes. Le travailleur est jugé sur sa capacité à enchaîner des projets et à s’y engager avec intérêt et renouveau, même s’ils durent peu de temps et que leur pleine réalisation n’est jamais garantie. La connexion avec les autres et le statut d’entrepreneur appliqué à sa propre personne sont valorisés.

Ce nouvel esprit du capitalisme est relayé par une nouvelle catégorie de salariés dans l’entreprise, les cadres, dont le travail recouvre la médiation des intérêts de la hiérarchie auprès du reste des employés.

En ce sens, la littérature de management qui leur est consacrée est une mine d’or pour saisir les mutations du capitalisme de ces dernières décennies. Elle amène les cadres à défendre les biens communs autour desquels doivent converger le travail des employés et les motifs personnels d’engagement qui valorisent l’individu seul. Les défis du troisième esprit du capitalisme semblent s’articuler autour de la mondialisation et des nouvelles technologies.

5. Promesses et critiques du capitalisme

Les réformes néolibérales des années 1980, portées en premier lieu par Margaret Thatcher en Angleterre et Ronald Reagan aux États-Unis, ont été les moteurs de ce « nouvel esprit du capitalisme ». Le néolibéralisme a grandement accentué les inégalités sociales à travers le monde. Comment expliquer, dès lors, que des individus n’ayant que peu d’intérêts et ne trouvant que peu de satisfactions dans ce système continuent d’y adhérer ?

Comprendre l’« esprit » du capitalisme, c’est comprendre l’engagement pérenne des travailleurs dans le capitalisme. Il intègre, d’une part, l’exigence d’accumulation illimitée du capital obtenu par des moyens pacifiques et, d’autre part, la généralisation du salariat des travailleurs.

Le système capitaliste a ses promesses. Il séduit d’abord en promettant autonomie, enthousiasme et, par-là, investissement personnel. Il séduit encore en assurant une sécurité minimale pour soi et ses proches, en particulier via un salariat qui, s’il est parfois modeste et repose toujours sur l’exploitation, est garanti d’être stable. Il séduit enfin en vendant l’entreprise comme un bien commun à l’ensemble des participants, travailleurs comme dirigeants, un bien auquel chacun doit participer au mieux pour que l’ensemble réussisse. L’accroissement de l’entreprise promet en retour d’autant plus de sécurité et d’investissement personnel.

Mais le système capitaliste subit aussi, bien sûr, des critiques. Boltanski et Chiapello les résument en deux grands ensembles : la critique artiste et la critique sociale. Le premier ensemble critique le désenchantement du monde et l’anéantissement de l’authenticité des personnes et des objets que produit le capitalisme, ainsi que l’oppression de la créativité et de l’autonomie, en particulier des plus faibles. La seconde critique porte sur le développement des inégalités et de la misère sociale, ainsi que sur les comportements égoïstes, individualistes et opportunistes des dirigeants.

On le voit, la critique artiste dénonce l’effet délétère du capitalisme sur l’épanouissement de l’individu ; la critique sociale, sur l’ensemble des liens sociaux.

6. Le néomanagement, ou la « critique artiste » récupérée

La stratégie du « nouvel esprit du capitalisme » repose en réalité sur trois étapes : d’abord, la compréhension et l’intégration des critiques de déshumanisation faites au régime capitaliste ; ensuite, l’absorption et l’adaptation de la critique artiste ; le tout pour mener, in fine, à un désamorçage de la critique sociale. L’ambition est de contenter sur le moment les employés avec des avantages « artistiques » pour améliorer l’environnement de travail et ainsi éviter de répondre au problème de l’injustice sociale, ce qui serait infiniment plus coûteux pour les grandes entreprises. La conséquence est une précarisation croissante des employés.

La force historique du « nouvel esprit du capitalisme » aura été d’absorber certaines de ces critiques pour les désamorcer. Ce fut le cas de l’ensemble de la critique artiste. Les mouvements contre-culturels et révolutionnaires des années 1960, comme le mouvement hippie, plaidaient pour la liberté artistique, la création libre, l’autogestion et l’abolition des hiérarchies. Ces valeurs ont été intégrées, avec de fortes adaptations, dans les modèles des grandes entreprises capitalistes : des environnements de travail comme aujourd’hui ceux d’Apple, Google ou Facebook présentent des avantages inédits pour leurs employés.

Bureaux en open space, temps pour soi, cours de yoga ou encore espaces méditatifs se côtoient dans ces « nouveaux esprits capitalistes » pour améliorer les conditions de travail des employés, non par pur altruisme ni par conviction libertaire mais bien pour augmenter la productivité !

Ces configurations sont en fait une appropriation de la critique artiste, qui plaidait pour la création libre, l’autogestion et l’horizontalité des relations (en opposition avec la verticalité hiérarchique). Elles produisent un mariage étrange entre autonomie et authenticité d’un côté, néolibéralisme et productivité de l’autre. Pendant ce temps, la critique sociale est largement disqualifiée : l’individualisation des employés explique l’abandon des syndicats, hauts lieux de la lutte sociale en entreprise.

7. Conclusion

En saisissant les transformations idéologiques du capitalisme, Luc Boltanski et Ève Chiapello éclairent la place et la contribution de chaque acteur dans le système capitaliste. Dirigeants, cadres et employés adhèrent à l’esprit du capitalisme, adoptent ses justifications et acceptent les inégalités. La succession des trois esprits du capitalisme est résumée par leur incarnation respective en un supérieur hiérarchique très significatif : le propriétaire bourgeois ; le directeur d’usine ; le manageur de réseau.

L’éclatement apparent de la hiérarchie explique l’individualisation forte de l’entreprise, où priment des valeurs a priori révolutionnaires comme la liberté, la créativité et l’autonomie, mais qui sont réorientées vers le seul bien commun qu’est la capitalisation. L’absorption stratégique de la critique artiste a été un coup de maître de la part des grandes entreprises en vue de désamorcer la critique sociale, plus radicale sur le plan économique.

8. Zone critique

Le Nouvel Esprit du capitalisme est un grand classique de la sociologie française contemporaine.

En allant au-delà des seules considérations économiques qui justifient le capitalisme avancé (dérégulation des marchés, désengagement de l’État, financiarisation généralisée…), les auteurs explorent la façon dont l’environnement culturel influence, légitime, recadre le capitalisme. Les grandes entreprises capitalistes ne sont pas sourdes aux critiques qui leur sont faites mais travaillent au contraire à les absorber pour mieux les déminer.

Bien que sa publication remonte à 1999, cet ouvrage apparaît bel et bien d’actualité, lorsqu’on observe les campus ludiques de Google, Apple ou Pixar qui encouragent les employés à la productivité. De même, depuis peu, de nouvelles formes de critiques se forment, sur le plan écologique cette fois-ci, réabsorbées par la constitution de nouveaux services de communication autour de la responsabilité sociale et environnementale que certains dénoncent comme étant du greenwashing.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Le Nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

Des mêmes auteurs– Ève Chiapello, Artistes versus managers. Le management culturel, Paris, Métaillé, coll. « Leçons de chose », 1998.– Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les Économies de grandeur, Paris, Gallimard, 1991.– Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Enrichissement. Une critique de la marchandise, Paris, Gallimard, coll. « NRF essais », 2017.– Luc Boltanski, Les Cadres : La formation d'un groupe social, Paris, éditions de Minuit, 1982

Autres pistes– Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Pocket, 1991.– Karl Polanyi, La Grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 2009.

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