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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

L’histoire : pourquoi elle nous concerne

de Lynn Hunt

récension rédigée parPierre BoucaudAgrégé d’histoire et docteur en histoire médiévale (Paris IV).

Synopsis

Histoire

Les régimes politiques, surtout les plus autoritaires, peuvent instrumentaliser l’histoire, qu’il s’agisse, pour eux, de conforter leur légitimité ou de souder la nation. De plus, la révolution numérique favorise une diffusion accélérée de l’erreur et du mensonge. On peut, dans ces conditions, évoquer la fonction citoyenne de l’histoire, qui consiste à établir au mieux la vérité sur les faits passés. À partir du XXe siècle, l’objet d’étude des historiens et les historiens eux-mêmes se sont considérablement diversifiés, les progrès technologiques stimulant par ailleurs la modernisation de la discipline.

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1. Introduction

L’attaque perpétrée contre les tours jumelles à New York, le 11 septembre 2001, ne résulte-t-elle pas d’un sombre complot émanant du gouvernement américain lui-même ? Il n’aura pas fallu beaucoup attendre avant que des internautes, à peine remis du spectacle tragique de cet attentat, n’émettent sans preuve une telle hypothèse. Non que vouloir préciser, voire contredire les explications fournies par les médias soit répréhensible. Cependant, faute de preuves et de recul, l’imagination la plus débridée prend de cours les enquêtes les plus sérieuses qui, par nature, demandent du temps et de l’objectivité lorsqu’il s’agit d’établir les faits.

La « recherche » ou « l’enquête » : tel est le sens du terme grec historia, au moyen duquel Hérodote désigne son propre ouvrage, sans doute achevé vers 445 av. J.-C. L’historien révèle d’emblée sa démarche, mais également son but : décrire les faits et en publier le récit. En cela, il répond à une curiosité inhérente à l’être humain et fondatrice de toute connaissance, selon un autre Grec, Aristote. L’historien tisse alors la trame d’une narration véridique, cohérente et la plus complète possible.

Dans cet essai, Lynn Hunt commence par justifier sa démarche historiographique, autrement dit l’analyse critique de l’histoire en tant que discipline intellectuelle autonome. Elle aborde ensuite la notion de vérité en histoire, puis étudie le rapport de la discipline avec le pouvoir politique avant de s’interroger sur l’avenir de l’histoire. Cela revient à analyser l’intérêt, la méthode et l’évolution de cette discipline, dont il faut rappeler que, sous sa forme moderne, elle fut largement promue et influencée par l’Occident.

2. Besoin d’histoire

Des siècles d’activité humaine ont souvent laissé des traces dans le paysage urbain ou rural. Les monuments en témoignent, comme les collections muséales, très prisées par les contemporains. L’apparition, au XVIe siècle, du terme « antiquités » pour désigner le patrimoine ancien, montre que se renforce alors un désir de transmission de la mémoire historique.

En France, il fallut cependant attendre les ravages du « vandalisme » (1793-1794), expression créée à cette occasion, pour que soient fondés le Musée du Louvre (1793) et le premier Musée des monuments français (1795). Paradoxalement, l’iconoclasme révolutionnaire suscitait la création de structures destinées à la conservation des œuvres d’art. Actuellement, aux États-Unis, la moitié des 35 000 musées sont des musées d’histoire ou des sites historiques. Leur succès ne se dément pas, ce qui incite Lynn Hunt à écrire que « notre époque est obsédée par l’histoire » (p. 9). De fait, ce savoir satisfait une curiosité spontanée, mais il répond aussi à des besoins plus intéressés.

Ainsi, sur le plan politique, l’histoire a contribué à façonner le « récit national » (p. 24) à travers la mise en valeur insistante des grands hommes de la nation, comme George Washington aux États-Unis. Le passé peut aussi être nié. Lorsque, le 14 décembre 2005, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad qualifia l’Holocauste de « mythe » (p. 12), ce négationnisme n’était-il pas mû par une profonde hostilité à l’égard de l’État d’Israël ? Pour mettre fin aux « guerres mémorielles » (p. 30), des commissions de vérité ont été créées dès les années 1980. Toutefois, celles-ci ont parfois été accusées de parti pris, comme ce fut le cas de la Commission Vérité et Réconciliation (CVR), mise en place en 1995 en Afrique du Sud au sujet de l’apartheid, mais influencée par l’African National Congress (ANC), un parti anti-apartheid.

L’histoire est aussi un enjeu culturel. Le projet de la mairie de Charlottesville, consistant à retirer de l’espace public la statue du général Robert E. Lee, héros sudiste de la guerre de Sécession (1861-1865), a ainsi provoqué la colère d’une frange nationaliste de la population blanche de l’État de Virginie (2017). Les protestataires refusaient qu’une politique de réconciliation empêchât de commémorer un valeureux militaire associé à la culture sudiste, quand bien même celle-ci avait été esclavagiste. L’affrontement des mémoires concurrentes rappelle donc la nécessité d’établir la vérité historique. Cet effort constitue une réponse citoyenne aux défis de l’instrumentalisation et du mensonge.

3. Écrire l’histoire

Le statut épistémologique de l’histoire a été souvent débattu. Qu’est-ce que l’histoire ? Après d’autres historiographes, Lynn Hunt considère que cette discipline, aujourd’hui classée dans les sciences humaines, n’est pas une science. À la différence des sciences de la nature, l’histoire ne découvre ni ne formule de lois qui détermineraient invariablement les comportements individuels et collectifs. Établir les faits du passé et en faire le récit constitue son objet propre. À ce titre, l’histoire est « un art littéraire qui recourt à des techniques scientifiques lorsque c’est nécessaire, mais dont l’objectif fondamental est de dire une histoire vraie ». (p. 51-52).

Mais qu’est-ce que la vérité historique ? Celle-ci est délivrée par un discours fondé sur des documents probatoires aussi nombreux et variés que possible, mais dont la crédibilité est susceptible d’être remise en cause. Des sources, longtemps exploitées avec confiance, se sont parfois révélées être des documents falsifiés, sinon des faux, comme la Donation de Constantin, par laquelle cet empereur romain du IVe siècle aurait cédé au pape Sylvestre le pouvoir impérial, outre certains territoires, en Occident. Lorenzo Valla (1407-1457) a démontré, grâce à la critique textuelle, qu’il s’agissait d’un faux confectionné à la fin du VIIIe ou au début du IXe siècle. Les protestants s’en firent d’ailleurs l’écho pour dénoncer les manœuvres de la papauté.

Le discours historique est donc constamment précisé, voire rectifié. Les progrès technologiques, notamment, le lui permettent. Ils dotent la recherche de moyens d’investigation toujours plus efficaces, comme la télédétection, grâce à laquelle, par exemple, on localise les voies romaines.

En outre, l’interprétation constitue un filtre entre les faits et le récit que l’on en tire. Or le discours historique doit être objectif. Mais qu’est-ce que l’objectivité ? Il se trouve que c’est dans une Europe coloniale que s’est développée l’histoire en tant que discipline rationnelle et que l’on prétendait établir de cette façon l’exactitude des faits. Ce « modèle eurocentré » (p. 62) de l’histoire, souvent nationaliste ou impérialiste, a été dénoncé dès les années 1990 par l’historien indien Dipesh Chakrabarty.

En outre, paradoxalement, ces méthodes ont parfois été mises en œuvre pour affirmer une distance entre l’Europe et un monde dominé ou en quête d’identité. Ainsi l’historien argentin Ricardo Rojas, formé en Allemagne, formula-t-il en 1916 son concept nationaliste d’« argentinidad » (« argentinité »), qui venait à l’appui d’une « identité non-européenne » (p. 71). L’histoire pouvait ainsi être convoquée au service d’intérêts non européens avec des méthodes européennes. Cela montre, à tout le moins, l’influence de l’Occident en matière d’enseignement de la discipline dans le monde.

4. Enseigner l’histoire

L’enseignement de l’histoire en tant que discipline indépendante ne date que du XIXe siècle. Encore insistait-on surtout, à cette époque, sur l’Antiquité et le Moyen Âge, la période moderne puis les XIXe-XXe siècles s’affirmant peu à peu dans la recherche universitaire et les manuels scolaires, au risque, d’ailleurs, de voir le temps présent envahir le champ historique. Ce déplacement de l’objet étudié fut contemporain d’une évolution dans les méthodes d’apprentissage. Un groupe de travail, au sein de l’American Historical Association, aux États-Unis, suggéra par exemple, à l’initiative de Lucy Maynard Salmon (1853-1927), professeur à Vassar College (État de New York), de « laisser de côté l’apprentissage par cœur des faits pour favoriser la pensée critique et l’étude des sources primaires » (p. 89).

La féminisation de la profession et son ouverture aux minorités, les Noirs et les Asiatiques par exemple, ont aussi contribué à ouvrir les horizons de la recherche historique au champ social puis à celui de la culture, enfin à des thèmes comme le genre, l’esclavage ou les rapports entre l’homme et son milieu. On est ainsi passé d’une histoire politique, « école de l’homme d’État » (p. 83) glorifiant le modèle, le héros, et adhérant au dogme du progrès, disqualifié par les guerres mondiales, à une histoire perméable à des problématiques diversifiées et mondialisées. La formation historique est elle-même plus largement dispensée.

Rappelons que vers 1870, en France et en Grande-Bretagne, respectivement, 0,5 et 0,3% des jeunes de 18 à 24 ans poursuivaient un cursus universitaire. La proportion est montée à plus de 50% dès les années 1990. Cette ouverture se refléta dans la composition du corps enseignant des principales universités, notamment en Occident, où se sont multipliées les chaires d’histoire non-européenne.

Désormais, il s’en faut de beaucoup que l’historien puisse s’approprier tous les progrès de sa discipline. Cela conduit à une forte spécialisation, qui seule permet de continuer à maîtriser la bibliographie. Cela rend également élitiste l’histoire universitaire et favorise l’essor d’une histoire que l’auteur qualifie de « publique » (p. 36), c’est-à-dire « grand public », même si les historiens de métier dénoncent parfois « l’identification émotionnelle » (p. 39) que celle-ci comporte, l’histoire devant absolument être attrayante dans ce cas. Pourtant, ces vecteurs de la culture historique ne sont pas exclusifs l’un de l’autre.

Il faut, selon Lynn Hunt, « maintenir la tension entre histoire universitaire et histoire populaire » (p. 136), au bénéfice d’une richesse disciplinaire amplement partagée.

5. Conclusion

L’écriture de l’histoire, mais également son enseignement, sont éminemment politiques, pour le meilleur et pour le pire. Née d’une curiosité native pour ce qui forge l’individu et la société, l’histoire a pour vocation de délivrer une narration aussi juste que possible des faits passés. La tentation est évidemment forte de valoriser tel fait plutôt que tel autre ou d’interpréter celui-ci à travers un prisme idéologique.

L’histoire doit aujourd’hui affronter le défi des replis identitaires et la négation opportuniste de certaines mémoires. Elle participe d’une cohésion sociale et d’une ouverture au monde dont la recherche de la vérité et la diversité des points de vue doivent garantir l’efficacité. Son succès, auprès du grand public, est une bonne nouvelle, à condition qu’elle ne cède pas aux sirènes de l’esthétisme ou de l’émotion et qu’elle reste arrimée aux méthodes scientifiques qui en assurent la qualité.

6. Zone critique

L’un des principaux mérites de cet ouvrage est d’avoir montré en peu de pages comment la discipline historique s’est professionnalisée et modernisée à mesure que se diversifiaient, notamment sous l’effet des circonstances, son objet d’étude et l’origine géographique ou sociale de ses praticiens.

Évidemment, le propos de Lynn Hunt est très marqué par l’historiographie anglo-saxonne, américaine plus spécifiquement, comme l’indiquent par exemple son insistance sur les apports novateurs de l’histoire du genre et les sources citées en fin de volume. La nécessité, pour les historiens, de confronter leurs approches passe aussi par les traductions. Or celles-ci, en français notamment, manquent encore pour une historienne comme Lucy Maynard Salmon et pour Lynn Hunt elle-même, ce qui justifie l’incitation de l’auteur à enrichir les analyses et à les diffuser.

De fait, Lynn Hunt a su mobiliser une bibliographie internationale assez large, française en particulier. Il est d’autant plus regrettable que n’apparaisse pas Comment on écrit l’histoire (1971), un livre important dans lequel Paul Veyne soutient, comme Lynn Hunt, la vocation narrative de l’histoire et lui dénie sa nature scientifique, mais cela ne porte pas préjudice au livre. De toute manière, l’ambition de l’auteur ne consiste pas à proposer un manuel d’historiographie historique complet. Il s’agit, rappelons-le, d’un essai bref et agréablement écrit qu’alimente une réflexion mûrie par une longue pratique de l’histoire. Cela en fait toute la valeur, même si, comme toujours en histoire, il y a place pour le débat.

7. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– L’histoire. Pourquoi elle nous concerne, Genève, Markus Haller, 2019.

De la même auteure– L’invention des droits de l’homme. Histoire, psychologie et politique, Genève, Markus Haller, 2013.– Le roman familial de la Révolution française, Paris, Albin Michel, 1995.

Autre piste– Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire : essai d'épistémologie, Paris, Éditions du Seuil, « L'Univers historique », 1971.

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