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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Riot grrrls

de Manon Labry

récension rédigée parColine GuérinDiplômée d'un master 2 en sociologie (EHESS).

Synopsis

Société

Nous sommes à la fin des années 1980 aux États-Unis, dix ans de présidence de Reagan ont ouvert le sillon des néo conservateurs qui font de l’antiféminisme leur cheval de bataille. Le puritanisme de l’époque rock n’roll des années 1950 redevient à la mode et se propage doucement dans toutes les sphères de la société. La scène punk n’y échappe pas. Elle est devenue majoritairement masculine, violente et normée. Les femmes n’y trouvent plus leur place. Quelques-unes d’entre elles vont alors se réunir autour d’une même idée : se mobiliser contre le sexisme, le capitalisme et le puritanisme ambiant. Elles seront les Riot Grrrls, « Revolution Grrrl Style Now ! » sera leur slogan.

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1. Introduction

Riot grrrls de Manon Labry est une claque. Ce n’est pas le premier ouvrage sur le mouvement riot grrrls, mais c’est pourtant celui qui a fait connaître le mouvement en France.

Loin d’adopter un ton universitaire, la jeune docteure en civilisation nord-américaine nous prend par la main pour nous emmener dans les années 1980-90, aux États Unis, telle une grande sœur aventureuse et rebelle. Elle y analyse finement l’histoire des premières filles qui prétendaient constituer un mouvement féministe punk révolutionnaire. Dans cet ouvrage, Manon Labry détaille la construction du mouvement riot grrrl ou plutôt, l’histoire d’un mensonge devenu réalité. En un an, une poignée de filles ont constitué un mouvement qui a secoué les cultures underground, mainstream et les mouvements féministes.

Manon Labry nous fait rencontrer ces cousines américaines, ces filles brillantes, inventives et ambitieuses, qui ont fait frémir l’image d’hégémonie culturelle que les États-Unis affichaient dans les années 1990. Ainsi, le mouvement punk se transforme, des jeunes le réinventent et le politisent. Parmi eux des filles qui en ont marre d’être discriminées. « Revolution Grrrl Style Now ! » est un cri porté par Bikini Kills, un des premier groupes riots grrrls.

Ce cri ouvrira des brèches et donnera envie à des filles du monde entier de prendre guitare et stylo, de créer leur groupe de musique et d’écrire des fanzines. Un mouvement féministe par les jeunes et pour les jeunes naît et se répand massivement. Ces groupes de punk féministes qui célèbrent la puissance des femmes dérangent. Les riot grrrls seront vite caricaturées et harcelées par les médias. Pourtant, nous verrons dans l’ouvrage que les riot grrrls ne sont pas mortes, leur mouvement s’est transformé : « À cœurs vaillants en feu rien d’impossible » (p. 138).

2. Nirvana, l’arbre qui cache la forêt...

Tout le monde connaît la chanson Smell like teen spirit, le premier tube de Nirvana dans l’album Nevermind. En revanche, qui sait qu’une jeune femme est à l’origine du titre de cette chanson ? Qui sait que cette jeune femme, c’est Kathleen Hanna, celle qui est devenu la figure de proue du mouvement riot grrrls dans les années 1990 ? Amie avec Kurt Cobain, ils faisaient partie, dans leur jeunesse, du bouillonnement créatif de la côte ouest.

À l’époque, la musique pop et les chaînes TV comme MTV explosaient. Mais parallèlement, à l’Ouest et à l’Est du pays, les jeunes se réappropriaient la culture punk des années 1970 encourageant l’amateurisme : les labels de musique indépendants et les fanzines proliféraient. ?C’est notamment dans la petite ville d’Olympia (État de Washington) qu’un des centres névralgiques du punk et de la culture Do It Yourself (DIY) s’est formé. Cette culture DIY souvent attribuée au mouvement punk des 1970 semble dépasser cette fois ci la dynamique d’élan spontanée jadis connue. Le contexte néo conservateur des années 1980 pousse les jeunes générations à se politiser. Ainsi, la philosophie DIY se positionne comme anti-capitaliste à mesure que le mandat de Ronald Reagan avance.

À Olympia, cette culture underground anticapitaliste et punk fourmille au sein de l’université alternative d’Evergreen. Les jeunes se rencontrent et dépassent les frontières du campus. Ils viennent s’installer en ville et font souffler le vent de la contestation. La culture des houseshows (les concerts à la maison, qui permettent aux jeunes de moins de 21 ans de sortir) se développe. Aller à des concerts punks, former des groupes revient à se politiser, c’est aller à contre-courant de la société. À contre-courant, mais pas totalement non plus, souvenez-vous de Kathleen Hanna. Elle incarne une des figures fondamentales de l’ouvrage. Une des nombreuses femmes qui ont dû lutter pour se faire une place dans le milieu punk et plus largement, celui de la musique. L’auteure explique ainsi que dans la musique comme dans d’autres domaines : « Les années 1980 marquent pour les femmes la fin du début.

À nouveau, dans les salles de concert, les codes sont bien là, le mépris et les préjugés sur la technique aussi, la coolitude itou, le cock-tail gagnant pour un parfait backlash. » (p. 13). Kathleen Hanna participe grandement à créer un nouveau mouvement : celui des riot grrrls. Ce mouvement dépasse une réaction d’opposition aux cultures punk et mainstream dominées par les hommes, il instaure un nouvel espace à l’intersection entre les mouvements féministes, punks et underground.

3. Contre la coolitude, le féminisme n’est pas mort

En réaction à cette normalisation progressive de la scène punk, en 1987-88, les groupes et fanzines punk féministes se multiplient, un vent nouveau se lève. Lors d’un concert punk féminin, Tobi Vail, Kathleen Hanna et Kathi Wilcox se rencontrent. Elles sont alors, les seules personnes époustouflées par le show des musiciennes qui ont selon leurs mots, réussi à « rendre leur colère belle » (p. 24). Le reste du public critique le groupe et s’énerve. Elles décident alors de former un groupe, où leur colère pourra s’exprimer librement.

Les trois olympiennes deviennent alors les Bikini Kills et écrivent aussi un fanzine éponyme qu’elles distribuent pendant leurs premiers concerts. Le message de ce premier fanzine présente une vision révolutionnaire de ces groupes de femmes en bourgeonnement : « Cette société n’est pas ma société parce que cette société hait les femmes et pas moi. Cette société ne veut en aucune manière que nous les filles nous sentions heureuses et puissantes. Mes amies de cœur m’aident à arrêter de pleurer et à commencer à regarder vers ce qui est important (révolution). MES AMIES DE CŒUR VEULENT LA RÉVOLUTION GIRL STYLE MAINTENANT. » (p. 36).

Au même moment, Allison Wolfe et Molly Neuman, deux amies qui font souvent des allers- retours entre Eugene (Oregon, à 300 km) et Olympia, se lancent dans l’écriture d’un fanzine : Girl Germs. Le premier numéro sort en 1990 et compile des interviews de groupes féminins punk de l’époque comme Calamity Jane, Fastbacks, Jawbox, 7 Year Bitch et Love Child (p. 32).

Dans leur fanzine, les deux amies se disent fières d’être des « squares » (ce qui signifie « losers » en français). S’affirmer « squares », c’est un moyen de contrer la culture de la coolitude soit « l’un des innombrables effets secondaires qu’engendre une société patriarcale, capitaliste, raciste, hiérarchique » (p. 35). L’équation qu’établissent Wolfe et Neuman devient rapidement essentielle dans la culture riot grrrl : dork (ringard) = cool. À l’inverse, la figure représentant la société patriarcale est le « white boy » : celui qui jouit des privilèges du système, les alimente et les reproduit. Ce sera d’ailleurs le nom d’une chanson quand elles deviendront les Bratmobiles.

4. « Ose faire ce que tu veux, ose être qui tu es »

La révolution qu’expérimentent Bikini Kills et Bratmobile s’articule autour de deux idées-clés : l’idée de processus, plutôt que celle du produit final, et celle de vrai-ification (néologisme employé par l’auteure), un art de transformer les mensonges en réalité.

Tobi Vail, membre des Bikini Kills s’inspire de la philosophie DIY en affirmant dans ces premiers fanzines que le processus est plus important que le produit final. Ainsi, elle définit son premier fanzine Jigsaw (puzzle) comme n’étant pas un produit ni même une méthode, mais un processus. On retrouve cette idée dès le début du mouvement des riot grrrls : la manière avec laquelle les idées révolutionnaires, féministes et anticapitalistes circulent, la manière d’être sur scène ou d’écouter un groupe jouer sont, pour les pionnières du mouvement, déterminantes. En effet, les fanzines font émerger une circulation des idées underground plus inclusive, notamment vis- à- vis des classes ouvrières et des minorités sexuelles et ethniques. La culture des houseshows permet aux jeunes de créer leurs propre groupes, labels et tournées.

En somme, toutes les pièces du puzzle doivent se placer pour que chacun y trouve sa place. C’est ce processus de disposition des pièces du puzzle qui est crucial dans le mouvement riot grrrls. Leurs concerts et leur musique acquièrent de la puissance et se structurent dans le cadre de cette circulation d’idées et cette émulation créative. C’est la base du processus qui les amènent à devenir un mouvement politique.La « vrai-ification » fait partie de ce processus d’émancipation. À ce propos, Kathleen Hanna dira plus tard : « On devrait mentir aux gens pour obtenir ce qu’on veut ; on peut faire advenir les choses pour soi-même rien qu’en ayant l’air en confiance. » (p. 32).

Ainsi, la première vrai-ification de mensonge de l’histoire des riot grrrls s’incarne dans la trajectoire de Wolfe et Neuman : au moment où elles écrivent leurs premiers fanzines, elles n’ont pas de groupe. Pour la Saint-Valentin 1991, on leur demande de jouer devant la crème du milieu underground du nord-ouest. En un mois, elles créent leurs chansons et deviennent un des groupes phares riot grrrls.

Lorsqu’il s’agira d’élargir le mouvement, Kathleen Hanna déclarera à une journaliste qu’il y a des comités riot grrrls partout dans le pays. Ce mensonge deviendra réel en l’espace d’un an.

5. Revolution Grrrl Style Now, un mouvement féministe pour les jeunes

Outre l’idée d’un processus d’émancipation à soigner et de jouer avec les codes de la société et du mensonge, un point clé du mouvement demeure son inventivité. L’intelligence collective et individuelle des riots grrrls leur a permis de transformer les pièces du puzzle – les cellules punk féministes – en véritable mouvement féministe : Riot Grrrl (nom emprunté à un fanzine de l’époque).

Ce qui installe ce mouvement dans une position singulière et nouvelle dans l’histoire des féminismes est, en premier lieu, la revendication « girl ». Les mouvements féministes des années 1960 et 1970 se souciaient peu de la jeunesse et des « filles ». Les riots grrrls ouvrent une brèche : elles veulent étendre le féminisme aux adolescentes.

Dans la pratique, cette singularité favorise l’inventivité du mouvement. Les filles cheminent dans des sphères souvent très hostiles à leurs messages (y compris les milieux punk et underground politisés). Elles subissent un grand nombre d’agressions physiques et morales pendant leurs concerts. C’est lors d’une scène ouverte que le « girls to the front » se crée : les filles en viennent ainsi à occuper le devant de la scène. Très vite, cette pratique se propage dans les concerts punks féminin, dépasse l’aspect sécuritaire et devient source d’empouvoirment (traduction littérale de l’anglais : « empowerment », on pourrait le traduire également par empuissancement).

6. L’histoire, n’est-elle pas « une certaine façon de raconter » ?

Alors que le mouvement commence à se structurer et à s’installer au sein des mouvements féministes et underground, la chasse aux sorcières commence.

Lors de la première Riot Grrrls Convention à l’été 1992 à Washington DC, cent cinquante filles se réunissent autour d’ateliers, de discussions et de concerts en non-mixité. À partir de là, l’establishment s’inquiète de l’ampleur que prend le mouvement. Des journalistes s’infiltrent dans les diverses activités du week-end et tout dégénère.

Dès lors, la presse et plus largement les médias mainstream n’auront de cesse d’humilier le mouvement dans une veine antiféministe et sexiste. Leur propos sont déformés et caricaturés, les riots grrrls sont accusées de reproduire les impasses de la deuxième vague féministes en constituant un entre-soi de blanches de classes moyennes et supérieures. Les groupes cités auparavant sont les plus ciblés, notamment Bikini Kills qui, selon le FBI, les médias et les politiques est le groupe en tête du mouvement. À ce moment la chanteuse du groupe, Kathleen Hanna, est violemment ciblée. Le FBI va jusqu’à dire à son propos qu’elle « pourrait être la leadeuse provisoire de l’armée des femmes » et déclare : « tout ce que l’on sait, c’est qu’elles commencent à attirer des femmes qui les auraient tenues pour folles il y a quelques temps. » (p. 57).

Mais, les riots grrrls ne se démontent pas : elles décident de refuser de parler aux médias et poursuivent leurs aventures. Ainsi, début 1993, elles mettent en place Riot Grrrls Press, un système de diffusion des « grrrls zines ». Il s’agit de centraliser les fanzines pour pouvoir les distribuer plus facilement nationalement. Les fanzines voyagent alors plus facilement dans tout le pays, ils s’exportent au Canada et traversent l’océan Atlantique où les premiers groupes riot grrrls se forment au même moment. Loin des caricatures médiatiques, les fanzines se multiplient et donnent lieu à des milliers d’échanges épistolaires, à la création d’espaces non mixtes, de groupes de musique, de rencontres et de collaborations.

7. Conclusion

Comme le souligne avec humour son auteure Manon Labry, le mouvement riot grrrls est une chasse au trésor qui dure encore. Son ouvrage contribue à exporter quelques-unes de ses pépites en France. L’histoire complète de ce mouvement récent reste à faire, et le travail d’archivage est en cours. Lisa Darms, auteure d’un ouvrage sur le sujet, mène ce processus à la bibliothèque Fales de New York.

Pour cette chercheuse américaine comme pour Manon Labry, il est très important de continuer à mener des recherches sur ce mouvement. Selon elles, il a été extrêmement caricaturé et n’était pas seulement constitué par une communauté de femmes blanches, originaires de classes moyennes et supérieures. Par ailleurs, il est possible de rencontrer les héritières directes du mouvement parmi les organisatrices et participantes des Ladyfest ( festival en non-mixité choisie) partout dans le monde. Ceci semble être une preuve que ce mouvement n’est pas éteint, mais plutôt qu’il s’est transformé avec le contexte socio- politique.

8. Zone critique

Dans cet ouvrage, Manon Labry s’intéresse essentiellement à trois groupes initiateurs du mouvement : Bikini Kills, Bratmobile et Heavens to Betsy. Afin de développer sa critique des détracteurs du mouvement dénonçant un caractère classiste et blanc, l’auteure aurait peut-être pu développer ses recherches sur les autres cellules du mouvement plus minoritaires et racisées. Le passage où elle critique « ceux qui veulent se donner bonne conscience » et qui par leurs critiques tendent à unifier ce qui ne peut pas l’être et ne souhaite pas l’être semble incarner l’essence du mouvement : « Ose faire ce que tu veux, ose être qui tu es ».

Avec son écriture punk et son humour piquant, Manon Labry transmet ces histoires qui semblent l’avoir elle-même touchée en France. Son deuxième essai viendra compléter cet ouvrage pour celles et ceux avides d’en savoir plus. Toutefois, la curiosité pour ce mouvement presque inconnu en France étant lancinante, une partie de l’ouvrage consacrée à celles qui ont participé au mouvement (en allant à des concerts, en lisant les fanzines par exemple) aurait pu être plus fouillée. Une piste qui aurait peut-être pu participer à rendre compte de la diversité du mouvement, ce qu’a commencé à entreprendre Lisa Darms dans The Riot Grrrl Collection (2013).

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Riot grrrls, chronique d’une révolution punk féministe, Paris, Édition La découverte, coll. « Zones », 2016.

De la même auteure– Pussy Riot Grrrls : émeutières, Donnemarie-Dontilly, Éd. Ixe, Coll. « Racine de Ixe », 2017.

Autres pistes – Lisa Darms (dir.), The Riot Grrrl Collection, New York, The Feminist Press, 2013.– Sara Marcus, Girls to the Front: The True Story of the Riot Grrrl Revolution, Ed. Harper Collins libri, 2010– Nadine Monem, Riot Grrrl: Revolution Girl Style Now!, Ed. Black Dog, 2014– Sonia Gonzales (réal.), Riot Grrrl - Quand les filles ont pris le pouvoir, ARTE France, POINT DU JOUR, 2015.

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