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Anthropologie de la globalisation

de Marc Abélès

récension rédigée parThomas ApchainDocteur en anthropologie (Université Paris-Descartes)

Synopsis

Société

Publié en 2008, cet ouvrage aborde la question de la place de l’anthropologie face à la globalisation. Dans un monde où les frontières et les identités sont devenues plus mouvantes, l’anthropologie doit en effet repenser son cadre traditionnel. C’est dans ce but que Marc Abélès publie ce travail se présente, à la fois, comme une synthèse des travaux existants et un programme de recherche pour l’avenir.

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1. Introduction

Anthropologie de la globalisation est un ouvrage théorique important qui accomplit plusieurs avancées majeures pour la recherche scientifique contemporaine. C’est d’abord une synthèse, jusqu’alors inédite en France, des approches anthropologiques de la globalisation, permettant de résumer la pensée d’auteurs parfois peu traduits, comme Arjun Appdurai ou George Marcus.

Mais l’ouvrage de Marc Abélès est également un programme de recherche qui entreprend de définir avec précision la contribution de l’anthropologie à la compréhension de la globalisation. Que fait la globalisation à l’anthropologie ? Comment penser une discipline fondée sur l’observation de communautés localisées dans un monde où tous les hommes sont désormais reliés ?

Pour répondre à ces questions, Marc Abélès s’emploie d’abord à circonscrire le phénomène et ses spécificités. Il montre que l’anthropologie doit prendre pour objet les conséquences culturelles de la globalisation et en montrer les ressorts symboliques. Dans cette perspective, la discipline est amenée à repenser ses méthodes tout en conservant sa particularité et son appareil conceptuel. En effet, si elle reste attachée à un « terrain » (terme désignant à la fois le lieu et le groupe étudié par un chercheur), l’articulation des échelles globales et locales, partout présente, doit être mise au cœur du travail ethnographique. Tout en restant un ouvrage de portée générale sur la question de la globalisation, le livre de Marc Abélès reflète avant tout l’intérêt de son auteur pour l’étude du politique.

Il aborde longuement la problématique de la place du politique dans la globalisation, montrant comment se modifient les rapports autrefois dominés presque exclusivement par les Etats-nations. L’analyse du concept de « global politique » est essentielle pour comprendre la manière dont Marc Abélès examine les grandes reconfigurations politiques induites par la globalisation.

2. Qu’est-ce que la globalisation ?

Afin de cerner les spécificités du contexte contemporain, Marc Abélès préfère le terme de « globalisation » à celui de « mondialisation ». Ce choix fait écho à de vieux débats opposant internationalistes et globalistes.

Pour trancher, Marc Abélès fait appel aux travaux de Paul Hirst et Graham Thompson qui ont développé deux idéal-types : l’« économie internationale » désigne des économies interdépendantes qui demeurent des entités autonomes dominées par l’État tandis que « l’économie globalisée » renvoie à des économies nationales subsumées par des processus internationaux.

Selon Marc Abélès, c’est bien du côté de la seconde qu’il faut chercher la spécificité du contexte contemporain. L’humanité n’en est pas à sa première mondialisation, mais si les notions développées par Fernand Braudel et, dans son sillage, par Immanuel Wallerstein, « d’économie monde » et de « système monde » ont montré l’existence d’un lien à échelle planétaire institué par le capitalisme et la division du travail qui lui est consubstantielle, il semble que cette dimension (souvent soulignée par les auteurs marxistes) ne définisse que partiellement le phénomène de la globalisation et qu’elle ne permette pas de singulariser notre époque.

La particularité de la globalisation tient notamment à son impact idéologique, qui transparaît jusqu’à l’échelle individuelle. Marc Abélès affirme que les personnes, dans le monde entier, sont mises en relation non seulement par la globalisation économique et politique mais également par un mouvement intellectuel, souvent individuel, qui consiste à penser son existence dans un rapport quasi permanent au monde et non plus seulement à l’échelle locale.

Selon lui, c’est dans ce nouveau rapport au monde que réside la spécificité d’une globalisation dont la définition semble souvent idéologique : il évoque l’usage qui en est fait dans les débats intellectuels pour justifier des désastres dont les causes locales sont effacées derrière la dénonciation de ses méfaits. C’est pourquoi l’auteur préfère insister, à partir de l’expérience quotidienne, sur les dimensions culturelles de la globalisation, qu’il présente comme « ni bonne ni mauvaise » (p. 33) tout en insistant sur les manières dont elle est investie de sens aux quatre coins de la planète.

3. Les dimensions culturelles de la globalisation

Marc Abélès affirme, avec Arjun Appadurai, que la globalisation « donne un rôle inédit à l’imagination » , notamment dans le rapport à l’autre. Il faut alors penser la globalisation autrement qu’en termes de domination pure et simple et contester l’unilatéralité des flux qui la composent : si l’on a souvent dénoncé la « mcdonaldisation » du monde comme un symbole de l’impérialisme américain, l’auteur montre (en s’appuyant sur les travaux de George Ritzer et de James L. Watson ) comment les différentes sociétés parviennent à des spécificités locales dans leur version du fast-food (pas de bœuf en Inde, pas de laitages en Israël, du champagne au Brésil, du vin en Italie, etc.).

L’exemple manifeste, plutôt qu’une domination sans partage, une hybridité en mouvement, faite de négociations et de compromis. Le prétendu avènement d’une monoculture planétaire serait davantage une peur des anthropologues qu’une réalité concrète, et l’hybridation qualifie mieux notre monde que l’uniformisation : « Les frontières se brouillent entre l’authentique, le traditionnel et les apports culturels issus de civilisations lointaines, mais qui circulent d’un bout à l’autre de la planète » (p.47). Cette hybridité des cultures pose un nouveau défi que l’anthropologie semble pouvoir relever.

Après avoir montré que la dimension culturelle de la globalisation, loin d’être un à côté du phénomène, se trouve au centre du processus, Marc Abélès tente de définir une anthropologie capable d’analyser la globalisation. La discipline, notamment depuis Clifford Geertz, ne considère plus la culture comme un ensemble figé mais comme un processus dynamique.

Selon Abélès, il s’agit là d’une révolution conceptuelle, si les cultures ne sont plus ces catalogues dont il suffit de répertorier les composantes, ce n’est plus la culture elle-même que l’anthropologue observe mais sa construction dynamique. L’unité de base reste le local mais, comme l’observation d’une culture en mouvement ne saurait avoir de fin, l’anthropologue est forcé d’élargir son point de vue à l’échelle globale.

4. L’ethnographie du global

Marc Abélès affirme, en prenant notamment appui sur les travaux de Michael Burawoy et sa théorie de « l’étude de cas élargie », que l’ethnographie de la globalisation est impossible sans prendre en compte « l’influence des forces externes sur la vie locale, les connexions existantes entre différents lieux, et les représentations qui façonnent le quotidien et qui s’alimentent au global » (p.102).

Les signes d’une inscription des pratiques humaines dans une dimension globale sont omniprésents et concernent l’intégralité des « terrains » des ethnologues. Cela ne veut pas dire, pour autant, que le local n’ait de sens que comme expression du global. C’est à un jeu constant de variation d’échelle, entre micro et macro, que doit se livrer l’ethnographe. L’interconnexion de ces échelles, évidente dans le cas d’« infirmières indiennes vivant aux États-Unis et qui reviennent au Kerala, ou des carrières d’ingénieurs irlandais pris dans la spirale des réseaux transnationaux » (p.101) est un phénomène complexe pour l’observateur. Bien que l’anthropologie doive toujours se construire sur la base d’une ethnographie du local, le chercheur ne peut plus ignorer qu’une part importante de ce qui détermine les pratiques qu’il observe localement répond à des enjeux et des déterminismes agissant à l’échelle globale. Ce travail ethnographique, fait d’observations locales puis suivies d’une réflexion sur le global, modifie les contours de la méthode anthropologique. Marc Abélès s’inscrit ainsi dans la lignée d’anthropologues, tels que George Marcus et Arjun Appadurai, qui ont déjà proposé de tels changements. Marcus principal promoteur de l’approche « multisite » en anthropologie, laquelle consiste à faire l’ethnographie simultanée de plusieurs terrains en vue d’étudier leurs connexions globales ; contrairement à Burawoy qui prescrit d’analyser l’interconnexion des échelles globales et locales, Marcus propose une méthode par laquelle c’est « l’ethnographe lui-même qui entre en connexion ».

Quant à Arjun Appadurai, il critique largement la division de la discipline en aires géographiques et culturelles. Mettant en évidence l’inadéquation d’un tel découpage avec la nécessité de prendre au sérieux « la notion de flux, la circulation des images, les phénomènes diasporiques, les effets d’hybridation et de métissage » (p. 107).

5. Le déplacement du politique

Chez Marc Abélès, la définition d’une méthode anthropologique d’analyse de la globalisation est au service de la compréhension du politique contemporain. L’impact de la globalisation sur les organisations politiques est étudié depuis longtemps, mais la question est presque constamment posée en termes de déclin du modèle de l’État-nation et de son autorité. Certes, la toute-puissance de l’État a été particulièrement contestée lors des dernières décennies, notamment dans le domaine de l’économie où les marchés transcendent les limites du territoire par la montée en puissance de la « gouvernance privée » (ONG, fondations, associations commerciales, syndicats du crime).

Mais la globalisation causera-t-elle la fin de l’État ? Ce pronostic est contesté par certains auteurs affirmant que l’apparition des acteurs non-gouvernementaux au premier plan de la scène politique ne saurait entraîner le déclin des États-nations qui « limitent le terrain de jeu de la société civile ». Bien plus, par les moyens de contrôle dont ils disposent, les États renforceraient même leur souveraineté tout en entretenant l’illusion de leur déclin.

Sans trancher le débat entre souverainistes et globalistes, la pensée de Marc Abélès naît de l’omniprésence d’un doute qui, selon lui, témoigne d’un bouleversement dans la manière de penser le pouvoir au sein la globalisation. L’anthropologie peut jouer un rôle important, car en se donnant pour objet les sociétés du lointain aujourd’hui disparues, elle a longtemps observé des dispositifs politiques très différents du système étatique. Les travaux des anthropologues ont, en effet, contribué à penser la formule étatique comme une variété parmi d’autres en étudiant des sociétés acéphales (« l’anarchie ordonnée » des Nuers selon Evans-Pritchard), des royautés sacrées (examinées dès Frazer) où le pouvoir écrase son détenteur jusqu’à la mort, ainsi que des « sociétés contre l’État » (concept développé par Pierre Clastres) qui auraient choisi l’anarchie.

Marc Abélès agrémente cette désacralisation de l’État de la pensée de Michel Foucault pour qui « le pouvoir n’existe qu’en acte », la question essentielle étant la manière dont il s’exerce. L’anthropologie est, sans doute, plus capable de comprendre ce qui est en train d’émerger grâce aux distances qu’elle a su prendre vis-à-vis des concepts philosophiques et politologiques qui ont tendance à essentialiser le pouvoir.

6. Le global politique

Ainsi, ce qui est profondément mis à mal à notre époque est à chercher dans l’interdépendance du pouvoir et de ses représentations ; la globalisation n’a pas causé directement le déplacement du politique mais a bouleversé nos manières de penser ce qu’il devrait être. Selon Marc Abélès, le déplacement du politique serait un mouvement profond et la question de savoir si la souveraineté des États est ou non menacée ne permettrait pas de le comprendre. Il s’agirait donc de considérer le pouvoir comme une substance qui ne saurait être qu’imparfaitement maîtrisée par ses détenteurs et dont la nature et le sens seraient fixés par la société.

Marc Abélès inverse l’idée classique suivant laquelle ce sont les changements observés sur la scène politique mondiale (comme l’accroissement de l’importance des organisations internationales) qui ont modifié notre perception du politique ; le nouvel ordre mondial répondrait plutôt aux nouvelles inquiétudes qui naissent dans un monde globalisé. Le déplacement du politique consisterait en un passage du régime de la « convivance » au régime de la « survivance », issu d’une anxiété profonde de l’homme face à son devenir.

Le politique, dont la tâche était d’améliorer les conditions de vie et celles de l’être ensemble est maintenant chargé d’amoindrir et de réguler les inégalités ainsi que les dangers qu’entraîne irrémédiablement la globalisation. Le régime de survivance est un régime d’anticipation permanente, tourné vers un avenir qui inquiète non seulement à l’échelle locale de la nation (d’où un certain regain du nationalisme) mais aussi à l’échelle globale, celle de l’humanité comme espèce menacée par les dérives incontrôlables de « l’économie monde ».

Si l’idée d’une anxiété universelle peut être critiquée, il ne paraît pas douteux que l’anticipation des cataclysmes qui menacent l’humanité s’est peu à peu inscrite dans l’agenda politique global. Ces grandes questions d’anticipation, portées par les ONG et les organisations internationales, forment ce que Marc Abélès appelle le « global-politique », qui doit se comprendre non pas comme une entité super-étatique, mais comme un « inducteur de normes, de concepts transversaux, de paramètres de discussion, de termes de négociation qui se diffusent dans les pores de la société et infusent les esprits qui les gouvernent » (p.177). Ce global-politique pèse sur la souveraineté de l’État-nation qui ne le contrôle qu’imparfaitement.

7. Conclusion

Anthropologie de la globalisation est une invitation à repenser l’anthropologie à la lumière des bouleversements du monde contemporain. Bien que celui-ci ait connu d’autres phases de mondialisations, nous sommes entrés dans un moment sans précédent, caractérisé par la multiplication et l’intensification des flux transnationaux qui touchent toute la planète. Dès lors, l’étude du phénomène ne doit plus être l’apanage des seuls économistes et Marc Abélès insiste sur les conséquences culturelles de la globalisation. Aussi faut-il commencer par réfuter une idée répandue selon laquelle elle plongerait le monde dans une sorte de monoculture.

Pour Marc Abélès, c’est l’hybridation qui caractérise le monde contemporain et modifie la tâche de l’ethnologue, lequel doit chercher les articulations entre échelles locale et globale. C’est ce programme de recherche que suit l’auteur dans son analyse des transformations du politique et de l’émergence du « global-politique ».

8. Zone critique

Le livre de Marc Abélès remplit une double fonction.

D’un côté, il fait office de manuel synthétisant des approches majoritairement anglo-saxonnes de la globalisation. Il fait donc connaître aux lecteurs français quelques auteurs peu ou pas traduits dont les travaux sont d’une importance déterminante pour la compréhension de ce phénomène contemporain et du rôle spécifique que l’anthropologie peut y tenir. Mais Anthropologie de la globalisation ne se contente pas d’exposer une synthèse. L’auteur s’attache à montrer comment l’anthropologie, notamment par sa méthode de décentrement, permet de comprendre ce que la globalisation fait au politique.

L’ouvrage présente donc l’intérêt de se situer dans deux champs différents, l’étude de la globalisation et l’anthropologie politique, tout en développant un point de vue théorique qui permet de penser l’évolution de la discipline. Aux antipodes d’une opinion répandue qui fait de la globalisation une menace pour l’anthropologie, Marc Abélès montre à quel point la discipline est taillée pour relever le défi qu’est l’analyse des dimensions culturelles du phénomène.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Anthropologie de la globalisation, Paris, Payot, 2008.

Du même auteur

– Jours tranquilles en 89, Paris, Odile Jacob, 1988.– Un ethnologue à l’Assemblée, Paris, Odile Jacob, 2000. – Politique de la survie, Paris, Flammarion, 2006.

Autres pistes

– Arjun Appadurai, Après le colonialisme, Paris, Payot, « Petite bibliothèque Payot », 2005.– Michael Burawoy, Global Ethnography, Berkeley, University of California Press, 2000. – George Marcus, Ethnography through thick and thin, Princeton, Princeton University Press, 1998.

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