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Essai sur le don

de Marcel Mauss

récension rédigée parAnne BothAnthropologue, secrétaire de rédaction de la revue Études rurales (EHESS- Collège de France) et collaboratrice du Monde des livres.

Synopsis

Société

L’Essai sur le don, texte classique, est le fruit de plusieurs articles publiés par Marcel Mauss dans L’année sociologique en 1924 et 1925, d’où sa facture un peu déroutante, pour reprendre la formule de Florence Weber. L’anthropologue présente cette troisième édition. La première était introduite par Claude Lévi-Strauss (1950) et la deuxième par Victor Karady (1969). À partir de l’étude du don dans des sociétés non marchandes, l’auteur recherche les survivances de ces pratiques dans les sociétés anciennes et contemporaines et propose de rompre avec le « principe de charité ».

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1. Introduction

Quand M. Mauss publie son essai, la France vient de reconnaître officiellement l’Union soviétique. Benito Mussolini est président du conseil des ministres italien, Adolph Hitler vient de rater son putsch et la France possède un immense empire colonial. Des critiques du capitalisme de marché commencent à se faire entendre.

C’est dans ce contexte que le disciple d’Emile Durkheim, de Max Weber ou encore de Maurice Halbwachs analyse les mécanismes du don dans des sociétés « archaïques » en considérant les dimensions sociales des phénomènes économiques.

S’appuyant sur une littérature anthropologique essentiellement anglaise et américaine et partant du principe que l’humanité suit une évolution linéaire, il établit une archéologie de ces échanges non marchands. À travers l’exemple notamment du potlatch des Kwakiutl de Colombie britannique et de la kula des Trobiand, M. Mauss décèle des phénomènes totaux impliquant tous les membres des clans sous tous les aspects de la vie : sociale, économique, religieuse ou encore juridique.

De son analyse du don, il définit trois principes : l’obligation de donner, de recevoir et de rendre. Sa méthode comparative lui permet de déceler des phénomènes similaires non seulement dans des sociétés vivant dans d’autres zones géographiques, mais aussi dans des plus anciennes à travers l’étude du droit romain, germanique ou indo-européen.

Enfin, Mauss en critiquant l’aumône, pratique humiliante, et les dérives de l’homo economicus plaide pour une redistribution des richesses au-delà du salaire, contre-don insuffisant. Ce projet politique est concrétisé par la création de la Sécurité sociale.

2. La méthode comparative

Dans cet essai, Mauss entend analyser les principes codifiés du don et du contre-don comme système de prestation économique et forme archaïque de contrat dans les sociétés dites primitives. Il étudie plus spécifiquement deux phénomènes, le potlatch et la kula, rapportés respectivement par deux anthropologues, l’Américain Franz Boas (1858-1942) dans plusieurs articles et le Britannique Bronislaw Malinowski (18884-1942). Il établit une comparaison entre deux cas d’accumulation de richesses et de redistribution observés en Colombie britannique (le potlatch) pour le premier et en Mélanésie (le kula) pour le second.

Le potlatch est, en quelque sorte, une fête hivernale avec banquets, foires, marchés, assemblées solennelles, au cours de laquelle sont donnés aux chefs des tribus invitées des biens précieux – couvertures, cuivres blasonnés (objets de culte) et autres talismans –accumulés par tous les membres de la communauté à cette fin. Quant à la kula, il s’agit aussi d’un système d’échanges réciproque de biens intertribal avec force festivités, rituels et activités commerciales.

Dans ce cas, il s’agit de bracelets, qui circulent d’ouest en est entre les îles de l’archipel, et de colliers en sens inverse. Les protagonistes, les tribus maritimes et agricoles, n’entretiennent pas, d’après M. Mauss, une relation de rivalité ni de concurrence contrairement aux Indiens nord-américains, engagés dans une surenchère perpétuelle concernant la quantité et la valeur des biens donnés.

Le sociologue retrouve des phénomènes identiques d’échanges perpétuels, signalés dans la littérature savante, chez les Eskimo du nord-ouest sibérien et chez les Samoa dans les îles polynésiennes de Fidji. Le terme potlatch, terme indigène apparaît donc comme une catégorie anthropologique, voire universelle. En étendant la comparaison aux « grandes civilisations », Mauss note la persistance de ce principe de don et de contre-don, dans les droits indo-européens anciens (romain, indien et germanique).

3. Donner, recevoir et rendre

L’étude réalisée par M. Mauss débouche sur une théorie devenue classique. Le don implique trois obligations : celle de donner, de recevoir et de rendre. En effet, que ce soit chez les Kwakiutl ou les Trobriand, lors de potlatch ou de la kula, les clans sont inexorablement liés et contraints d’accepter les richesses qui leur sont offertes.

Engageant l’ensemble de la communauté qui a amassé pour leur compte tous ces biens, les chefs mettent en jeu leur honneur. Ils s’engagent non seulement vis-à-vis de leur propre clan mais aussi des autres. Refuser un don signifie qu’ils ne seraient pas en mesure de rendre la pareille. Ils perdraient alors leur superbe, leur pouvoir et leur autorité. Or, perdre son prestige revient à perdre son âme voire à devenir esclave pour dette, tout du moins chez les Kwakiult. Les chefs se trouvent donc dans l’obligation d’accepter le défi, très marqué dans le cadre du potlatch, puisque, nous explique Mauss, il y a une surenchère dans la quantité des biens donnés, les bénéficiaires allant parfois jusqu’à les détruire de manière outrancière pour manifester leur puissance et humilier le donneur.

Dans tous les cas, « les objets matériels des contrats, les choses qui y sont échangées, ont, elles aussi, une vertu spéciale qui fait qu’on les donne et surtout qu’on les rend » (p. 141). Mais avant d’être rendus à celui qui les a donnés, ces objets sont redistribués par les chefs aux membres de leur propre clan suivant leur statut. Par ailleurs, ces biens seraient dotés d’une force, d’un pouvoir, d’un nom voire d’une personnalité expliquant pourquoi il est impossible, car trop dangereux, de les conserver durablement. Aussi chez les Kwakiult, transmettre des cuivres blasonnés, par exemple, c’est transmettre leurs esprits auxiliaires, qui appellent à leur tour la richesse.

De plus, le fait que le don soit notamment public, organisé sous forme de contrat perpétuel et donne lieu à une fête à laquelle tous les membres de la communauté assistent en fait un « phénomène social total ». En effet, tous les aspects de la vie sociale – religieux, mythologiques, économiques, mais aussi juridiques, sociaux et politiques – sont en jeu.

4. Un glissement évolutionniste ?

La lecture de ce texte, presque un siècle après sa publication fragmentée originelle, laisse transparaître une conception évolutionniste de l’humanité. Elle implique en quelque sorte qu’opérer un déplacement dans l’espace géographique reviendrait à effectuer un déplacement temporel.

Autrement dit, en étudiant les pratiques des populations lointaines, qualifiées d’archaïques, M. Mauss entend remonter le cours du temps afin d’élaborer des « conclusions en quelque sorte archéologiques » (p. 65).

Contrairement à Franz Boas, fervent opposant à l’évolutionnisme culturel et social et à son corollaire comparatiste, le neveu de Durkheim promeut délibérément une vision linéaire de l’évolution de l’humanité qu’il découpe en trois phases. La première se caractérise par la circulation de choses magiques et précieuses.

Lors de la deuxième, ces objets circulent dans et hors de la tribu et permettent de se rémunérer. La troisième – sous-entendu atteinte par les « grandes civilisations » – est celle où ces choses précieuses sont détachées de leur propriétaire originel et deviennent des « instruments permanents de mesure de valeur, même de mesure universelle, sinon rationnelle » (p.106). L’ultime stade se caractériserait par le contrat individuel pur « et surtout [par] la notion de prix estimé en monnaie pesée et titrée » (p. 171).

Partant du principe que l’évolution de l’humanité est unidirectionnelle, Mauss distingue dans les sociétés modernes les réminiscences d’anciennes pratiques de celles, toujours en cours, dans les sociétés traditionnelles. Ainsi, en s’appuyant sur les travaux de folkloristes, comme l’Allemand M. Richard Meyer, il retrouve dans les fêtes, organisées à l’occasion d’un baptême, d’un mariage, d’un enterrement ou d’une communion, par exemple, où tout le village invité présente des cadeaux, les traces d’échanges et de redistribution collective des richesses.

En outre, le fait que chacun soit tenu à cette occasion « d’être grand seigneur », « de rendre plus [qu’il] a reçu », (p. 214), valide, s’il en était besoin, l’hypothèse selon laquelle les « grandes civilisations » ont évolué plus rapidement que les « archaïques ».

5. La question des sources

Marcel Mauss a formé de nombreux ethnologues aux méthodes d’observation afin d’enregistrer les faits sociaux dans le cadre de l’Institut d’ethnologie, fondé par le ministère des Colonies. Néanmoins, il n’a jamais enquêté lui-même sur le terrain.

L’auteur s’inscrit dans la tradition des anthropologues de cabinet, ces érudits qui au XIXe siècle s’appuyaient sur les récits des voyageurs, des aventuriers ou des administrateurs coloniaux. Il procède comme un savant, trouvant telle ou telle information. au gré de ses lectures de travaux d’anthropologues. La consultation des données amassées par d’autres s’apparente à un travail d’historien dépouillant des documents dans une salle de lecture. Le fait que Mauss ait compulsé 26 000 fiches de suicidés pour le compte de son oncle dans le cadre de son travail sur Le Suicide (1897) a peut-être participé de ce rapport aux sources.

Or les archives, contrairement aux textes qu’utilise Mauss, sont des documents originaux, uniques, authentiques et constituent des documents de première main. Tributaire du récit des autres et d’une certaine manière de leur arbitraire, il s’affranchit du contexte dans lequel ont lieu les événements décrits. Or, Marie Mauzé (1986) nous apprend que lorsque F. Boas mène sa première mission en Colombie britannique, en 1886, le potlatch est considéré comme une tradition dépravée, depuis peu interdite.

Les Indiens, qui ont connu une diminution drastique de leur population (maladies importées et alcool) et l’arrêt des guerres intertribales, se sont considérablement enrichis. Parmi les objets donnés lors de ces cérémonies organisées par des nouveaux riches en quête de pouvoir, les machines à coudre, les phonographes et les tables de billards, achetés avec de l’argent aux Blancs, figurent en bonne position.

Autant dire que ces biens manufacturés sont depuis longtemps affranchis de « l’âme » de leur propriétaire initial. La décontextualisation économique autant qu’historique, en partie contrainte par l’absence d’observation directe et nécessaire pour établir une comparaison avec des populations vivant à presque 5000 kilomètres, est donc problématique. Elle aboutit in fine à la fabrication d’une catégorie en grande partie abstraite.

6. Un projet politique

Malgré les critiques, que l’on peut aisément formuler avec le recul du lecteur d’aujourd’hui, ce livre de Marcel Mauss soutient un projet politique remarquablement moderne.

L’auteur le développe en conclusion. L’anthropologue, militant socialiste et collaborateur régulier du quotidien L’Humanité, s’interroge, au moins depuis une vingtaine d’années au moment de la parution de son essai, sur les coopératives socialistes. Il voit dans ces structures un moyen efficace de corriger certains effets du système capitaliste. C’est probablement dans la critique du don comme facteur de dépendance, notamment rapporté au contexte de la France du début du XXe siècle, que se loge l’intérêt de ce texte.

Arguant que les « dons ne sont pas vraiment libres ni vraiment désintéressés » (p. 226), qu’ils manifestent une relation de pouvoir, de supériorité, il en souligne le caractère humiliant. L’aumône, qu’elle prenne la forme de patronage industriel ou de charité, revêt une dimension éminemment asymétrique. Elle est par principe non réciproque et instaure une relation de dépendance.

Mauss défend alors le développement d’un dispositif de prestations sociales ne relevant plus du don – sous-entendu de l’aumône. Pour l’anthropologue, de telles aides devraient être conçues comme des droits ouverts par des individus sur la société dans son ensemble. En évoquant ces pistes à la fin de l’ouvrage, il ébauche les principes aux fondements du système de la Sécurité sociale dont la création sera scellée par l’ordonnance du 4 octobre 1945. Pour le militant socialiste, l’obtention de salaires est une chose insuffisante.

En effet, il postule que la société doit donner aux travailleurs les moyens de vivre décemment et de leur permettre de faire face aux risques (chômage, maladie, vieillesse). Le développement d’un tel dispositif permet d’éviter les effets pervers de certaines initiatives privées. Les caisses d’assistance familiales, par exemple: mises en place par les industriels, elles ne seraient pour eux qu’une manière de s’attacher les ouvriers et donc de maintenir une relation de sujétion.

La portée contemporaine de son propos est saisissante: il insiste sur la nécessité que la morale et le droit régissent la redistribution des richesses et critique l’évolution des sociétés occidentales qui ont « fait de l’homme un animal économique » (p. 231), érigeant le profit et d’individu au rang de valeur : « Il faut plus de souci de l’individu, de sa vie, de sa santé, de son éducation […] de sa famille et de l’avenir de celle-ci. Il faut plus de bonne foi, de sensibilité, de générosité dans les contrats de louage de services, de location d’immeubles, de vente de denrées nécessaires » (p. 219).

7. Conclusion

Comme tous les livres érigés au rang de classique, ce texte a donné lieu à une abondante littérature tant en sociologie qu’en anthropologie, puisqu’il se situe, comme son auteur, à la charnière de ces deux disciplines. La pluralité des sujets et des notions abordés autour du don – la dette, le gage, le droit, le contrat, la morale ou le fait social total – suscite encore pléthore de controverses et de débats y compris chez les psychanalystes.

Pourtant, les récits ethnographiques sur lesquels s’appuie Mauss sont totalement obsolètes. Certains datent de presque un siècle et demi quand ils ne sont pas tout bonnement contredits par des anthropologues revenus sur ces terrains, comme l’a fait Antoinette Weiner, par exemple, en suivant les traces de Malinowski aux îles Trobriand.

Néanmoins, la force de ce texte demeure incontestable. Elle se loge dans son implacable théorie du don et dans l’intuition politique, étonnamment moderne, de son auteur. Cette étude soutient un projet de redistribution des richesses, définitivement affranchie de l’humiliante charité.

8. Zone critique

Comme le souligne Florence Weber dans sa présentation, ce livre ouvre d’innombrables perspectives. Il est pour Claude Lévi-Strauss le chef-d’œuvre incontesté de Mauss, notamment parce qu’il y « a introduit et imposé la notion de fait social total », réconciliant le social et l’individuel, le physique et le psychique.

Aussi, l’auteur de Tristes tropiques (1955) le considère-t-il comme le précurseur du structuralisme. Pierre Bourdieu poursuivra, dans ses Méditations pascaliennes, la réflexion sur la difficulté à penser le don dans sa dimension rationnelle d’investissement orientée vers l’accumulation du capital social. Pour ce même sociologue, il est également insuffisant de penser le don comme un acte parfaitement gratuit, n’engageant aucune forme de réciprocité.

Enfin Maurice Godelier, dans son Enigme du don (1996), apporte un éclairage singulier à l’analyse du potlatch et de la kula en s’intéressant aux objets inaliénables comme les objets sacrés, dont seul l’usage peut être accordé à autrui.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, présentation de Florence Weber, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 2012 [1925].

Autres pistes– Franz Boas, et George Hunt, Kwakiutl texts. Memoirs of the AMNH, vol. 5, 1902-1905.– Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Liber », 1997.– Maurice Godelier, L'Énigme du don, Paris, Flammarion, coll. « champs essais », 1996.– Josef Gugler, « Bibliographie de Marcel Mauss », L’Homme, 4 (1), 1964 : 105-112.– Claude Lévi-Strauss, « Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss », in M. Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, Presses universitaires de France, 1950 : IX-LII.– Bronislaw Malinowski, Les Argonautes du Pacifique occidental, Paris, Gallimard coll. « tel », 1989 (1922).– Marie Mauzé et al., « Boas, les Kwagul et le potlatch. Éléments pour une réévaluation, suivi des commentaires de Claude Meillassoux, Alain Testart, Dominique – Legros, Serge Grunzinski, et d’une réponse de Marie Mauzé », L’Homme, 100 (36), 1986 : 21-63.

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