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Les Nouvelles Lois de l’amour

de Marie Bergström

récension rédigée parMaya PaltineauEnseignante et docteure en sociologie (EHESS).

Synopsis

Société

Cet ouvrage se fonde sur une grande enquête menée auprès d’usagers de sites et d’applications de rencontres, ainsi que de certains de leurs concepteurs. L’auteure nous explique comment les rencontres en ligne gagnent en popularité, en devenant un moyen comme un autre de rencontrer un partenaire. Ces rencontres offrent la possibilité d’expérimenter sa désirabilité et sa sexualité, à l’abri des jugements de l’entourage, mais elles ne permettent pas de s’extraire de son milieu social, des assignations propres à son genre ou des inégalités dues à l’âge.

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1. Introduction

Il existe aujourd’hui de très nombreux sites et applications de rencontres sur Internet, apparus dans les années 1990 aux États-Unis, et comptant désormais des dizaines de millions d’utilisateurs. Leur succès se comprend comme une conséquence de plusieurs transformations sociales, telles que le déclin du mariage, la mise en couple de plus en plus tardive et la diffusion du célibat. « Ni révolution, ni simple “signe du temps”, ce nouveau mode de rencontre s’inscrit dans une histoire qu’il prolonge activement » (p. 20).

Entre 2005 et 2013, période d’essor des sites de rencontres, un Français sur douze avait rencontré son conjoint sur un site de rencontres ; s’il n’est pas le mode de rencontre dominant, Internet joue un rôle dans la formation des couples.

Faire des rencontres en ligne a longtemps été une pratique stigmatisée et marginalisée, mais elle est devenue une expérience largement partagée par les célibataires. « Le tabou s’est transformé en us, et cela en moins de quinze ans » (p. 205).

2. Comment se déroule une rencontre en ligne ?

Les rencontres en ligne se déroulent selon un scénario particulier : elles commencent par une évaluation du profil de l’autre, se poursuivent par un échange écrit, et se terminent le cas échéant par une rencontre physique. On pourrait penser qu’elles commencent par de longs échanges écrits sur Internet, mais l’enquête de Marie Bergström révèle au contraire que les interlocuteurs préfèrent généralement se rencontrer assez rapidement. Souvent de courte durée, les rencontres ainsi formées deviennent sexuelles plus rapidement que des rencontres faites par d’autre biais. « La temporalité traduit une réorganisation de la rencontre et de nouvelles significations accordées à la sexualité » (p. 172).

La période de séduction est abrégée et le temps de fréquentation est plus bref, notamment parce que les rencontres faites sur Internet sont moins ambigües que celles faites sur le lieu de travail ou dans son cercle d’amis, les sites de rencontres mettant a priori en contact des individus célibataires, à la recherche de relations amoureuses ou sexuelles.

Les rencontres en ligne se caractérisent aussi par leur insularité, car elles se font en dehors des cercles habituels de sociabilité, tels que les études, le travail ou les soirées entre amis. Cette privatisation de la rencontre est pour l’auteure la différence principale avec les formes de rencontre traditionnelles. L’entourage ne joue plus le rôle d’entremetteur, pas plus qu’il n’est sollicité pour valider ou évaluer les relations naissantes.

Enfin, les sites et applications permettent des rencontres dues au hasard, considérées comme d’heureuses découvertes. Les scénarios d’amour romantique, largement véhiculés par la littérature et le cinéma, définissent des schémas de comportements amoureux selon lesquels l’amour arrive sans qu’on le poursuive ; les sites de rencontres sont vus comme de bons moyens pour provoquer cette rencontre.

3. Les différents âges de la rencontre

On observe une « diversification de la vie intime » (p. 72), qui explique le succès des sites de rencontres. À chaque âge son intérêt pour les rencontres en ligne : avant 25 ans, c’est un terrain d’expérimentation de sa désirabilité pour ce que Marie Bergström appelle une « jeunesse sexuelle » (p. 21). Après 30 ans, ces sites restent un recours propice aux rencontres que l’on a de plus en plus de mal à faire dans ses groupes de sociabilité lorsque la majorité de ses connaissances est déjà en couple ; plus tard, après un divorce ou pour les seniors, ils sont l’occasion de rencontrer quelqu’un pour refaire sa vie.

Passé l’âge des expérimentations, après la trentaine, l’usage des sites et des applications de rencontres devient plus volontariste : on chercher à se mettre en couple car la pression sociale pèse lourd sur les célibataires endurcis. Les générations plus anciennes ont été socialisées aux pratiques numériques plus tard et sont généralement plus réticentes à l’utilisation des sites de rencontre, mais le célibat prolongé ou la séparation incitent même les personnes plus âgées à « s’y mettre ».

Plus l’entourage se fait pauvre en célibataires, plus les espaces traditionnels de rencontres sont devenus inaccessibles, et plus les sites de rencontres attirent. Ils permettent de dépasser son entourage immédiat et d’élargir les possibilités de rencontres. La norme conjugale devient plus oppressante avec l’âge et les célibataires sont stigmatisés, voire marginalisés. « Le passage du modèle d’“expérimentation” au modèle conjugal n’est donc pas nécessairement aisé, et ne se passe pas sans tension » (p. 88).

L’auteure met en garde contre une « valence différentielle des âges » et explique que certaines catégories de population peinent à trouver leur compte sur les sites de rencontres : c’est notamment le cas des hommes très jeunes et des femmes qui ont passé la quarantaine. Les premiers sont souvent disqualifiés car les femmes de leur âge leur préfèrent des hommes plus âgés ; les secondes sont délaissées par leurs pairs au profit de femmes plus jeunes, préférablement sans enfants. « Les services spécialisés n’ont pas d’effet providentiel pour les célibataires qui, défavorisés par ailleurs, se trouvent souvent déçus aussi lors des rencontres en ligne » (p. 158).

4. L’homogamie reste de mise

On a souvent l’idée préconçue que les sites de rencontres permettent de mettre en relation deux personnes que tout sépare, qui ne se seraient pas rencontrées autrement. Or ce livre nous apprend justement que même dans ces rencontres, qui paraissent être le fruit du hasard, il existe une forte endogamie sociale. « Les unions issues de sites de rencontres ne sont ni plus ni moins homogames que les relations nouées ailleurs » (p. 104).

Sur Internet comme ailleurs, on se met souvent en couple avec une personne qui habite dans le même département, et il est rare de former une union avec quelqu’un né dans un pays différent du sien. En outre, les manières de se montrer aux autres sont fortement corrélées à l’appartenance sociale, et les critères attendus dans la présentation de l’autre découlent aussi de son milieu social, ce qui favorise encore l’homogamie des rencontres. Les liens se tissent sur Internet en cas d’affinité culturelle, car celle-ci permet une sorte d’« auto-sélection sociale » (p. 117), ce qui aide à décider de poursuivre les échanges ou de ne pas donner suite à l’interaction.

Cette absence de mixité sociale sur les sites de rencontres s’explique par leur mode de fonctionnement, qui comporte un processus de rapprochement bien huilé, que Marie Bergström décompose en trois étapes : tout d’abord, on évalue le profil des utilisateurs, ce qui permet d’éliminer ceux qui sont trop éloignés de ses propres caractéristiques sociales. La sélection des interlocuteurs fondée sur leurs profils est un « premier aiguillage social » (p. 114), qui s’affine au fur et à mesure de la conversation. La sélection se poursuit dans un deuxième temps par une approche critique des échanges écrits, et elle se termine lors de la rencontre de visu, le cas échéant. La validation de chaque étape comprend une évaluation qui permet une sélection sociale, et « les frontières sociales se sont déplacées [aux sites de rencontres] sans pour autant disparaître » (p. 104).

Selon Marie Bergström, les sites de rencontres « révèlent toute la force et le modus operandi de l’homogamie dans la France contemporaine » (p. 137).

5. Des rôles sexués très différents

L’auteure, forte de son enquête auprès de concepteurs de site de rencontres, révèle qu’ils sont majoritairement des hommes hétérosexuels, et cette « fabrique masculine des rencontres sur Internet » insuffle inévitablement des mécanismes de domination masculine sur les modes de rencontres qu’elle crée.

La majorité des sites met en scène une « présomption d’hétérosexualité », concept développé par Judith Butler, en ce sens qu’ils présupposent certains comportements selon le genre des utilisateurs. « Les concepteurs opposent en effet la sexualité des hommes – envisagée comme une sexualité pour soi, associée à une libido importante – et celle des femmes, considérée comme une sexualité relationnelle, davantage effacée et associée au cadre conjugal » (p. 61). Sur les sites de rencontres, ce sont les hommes les clients, ce sont eux qui payent. Cela s’enracine dans l’idée hétéronormée selon laquelle la femme aurait moins d’envies sexuelles, et aurait besoin d’être valorisée ou récompensée pour s’engager dans des relations sexuelles.

La séduction est une pratique socialement située, et abordée par le prisme du genre : flirter en ligne permet de vérifier que l’on est conforme aux attentes de genre. Il est attendu des filles qu’elles montrent une certaine pudeur, voire une résistance aux propositions des garçons. Ceux-ci, en revanche, sont incités à être entreprenants et actifs dans le jeu de la séduction.

Les relations nouées sur internet sont ainsi marquées par de fortes inégalités de genre et par l’hétéronormativité, qui considère que l’hétérosexualité va de soi et attribue à chaque genre des rôles spécifiques. Elles répondent à des normes sociales de comportement bien établies en matière de sexualité, reposant notamment sur la réserve féminine et sur l’initiative masculine. « Dans ce huis clos hétérosexuel, les femmes et les hommes avancent avec prudence, veillant à la conformité sexuelle et sexuée de leurs conduites comme de celles du sexe opposé » (p. 185).

Par ailleurs, l’hétéronormativité des sites de rencontres se manifeste également par le fait qu’il existe peu de sites de rencontres lesbiens, ce qui montre la difficulté des concepteurs masculins hétérosexuels à concevoir une sexualité féminine homosexuelle, « voire à imaginer une sexualité tout court en l’absence d’un homme » (p. 62), renforçant ainsi la thèse de l’hétéronormativité présente sur ces sites.

6. Vers une revalorisation de la sexualité

Depuis les années 1950, sexualité et conjugalité ont gagné en autonomie. Le premier partenaire sexuel n’est plus forcément le seul, pas plus qu’il ne deviendra forcément le premier conjoint. Le désir d’expérimentation caractérise de plus en plus la jeunesse, avec notamment le fait que les études s’allongent et que l’indépendance économique des jeunes est acquise plus tardivement.

On valorise la diversité des expériences et il faut dans cette optique multiplier les expériences à valeur initiatique, et éviter de se mettre en couple trop tôt. Les sites et les applications de rencontres bénéficient de cette injonction à l’expérimentation en proposant un espace propice à la découverte de l’autre et à une meilleure connaissance de soi.

Les jeunes sont les plus friands de rencontres en ligne, ceux-ci étant plus à l’aise avec les nouvelles technologies et les pratiques numériques. Ces pratiques ont leur place dans l’apprentissage de la séduction et de la sexualité, elles sont « des espaces de sociabilité sexuelle en soi » (p. 76).

L’expérimentation à travers les rencontres en ligne permet davantage l’apprentissage d’une « sexualité pour soi » (p. 208). Les rencontres en ligne sont discrètes et permettent une plus grande marge de manœuvre et d’expérimentation, notamment dans le domaine de la sexualité, même si elles ne signifient pas une banalisation des comportements sexuels. Les sites de rencontres n’ont pas aboli la morale sexuelle, mais ils permettent aux usagers de la mettre entre parenthèses pour quelque temps, le temps où leur rencontre reste encore dans le domaine privé, sans être soumise à l’approbation de l’entourage. Les rencontres en ligne permettent de s’engager plus facilement, mais aussi de se désengager plus facilement.

Les rencontres en ligne sont plus souvent sexuelles que conjugales et on assiste à une diversification des types de relation : l’auteure relève que les couples traditionnels cohabitent avec les « sex friends », les « coups d’un soir », les « plans cul » (p. 81). « Il est désormais possible pour les deux sexes de connaître la sexualité non conjugale et de vivre des expériences multiples » (p. 83). Internet propose également des espaces de rencontres homosexuelles qui peuvent servir d’expérimentation privée, avant de pouvoir se dire gay ou lesbienne.

7. Conclusion

L’utilisation accrue des services de rencontres sur internet répond à des changements dans la vie privée : les parcours conjugaux sont plus discontinus, ils se caractérisent par une entrée en couple plus tardive chez les jeunes, et plus tard par un morcellement de la vie conjugale. À chaque âge son utilisation des sites de rencontres.

Selon Marie Bergström, c’est la complexification des parcours de vie qui crée de nouvelles normes, non le contraire. Autrement dit, l’essor des rencontres sur internet est une conséquence de la diversification des modes de vie, et non pas sa cause.

Il existe une inégalité indéniable face au célibat, que l’on retrouve sur internet. Finalement, les rencontres en ligne sont le miroir des logiques d’appariement hors internet, tout en exacerbant certaines inégalités. Elles apportent tout de même la prise de conscience qu’il est possible d’avoir une sexualité pour soi, plus expérimentale, et plus privée.

8. Zone critique

Certains sociologues voient avec l’avènement des rencontres en ligne une banalisation de la sexualité : « On programme une nuit chaude comme on irait au cinéma », dit Jean-Claude Kaufmann dans son livre Sex@mour (p. 116).

Mais Marie Bergström propose une analyse qui se détache des précédentes études sociologiques dans ce domaine : elle ne constate pas de nouveaux comportements en matière de sexualité ; elle observe plutôt que c’est le cadre de la rencontre qui change véritablement avec les sites de rencontres en ligne. Désormais cette rencontre se déroule davantage en dehors des cercles de sociabilité, voire même à leur insu, procurant ainsi une grande discrétion aux relations nouées. Cela permet une plus grande marge de manœuvre dans l’exercice de sa sexualité, même si celle-ci n’échappe pas complètement aux processus de régulation sociale.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Les Nouvelles Lois de l’amour. Sexualité, couples et rencontres au temps du numérique, Paris, La Découverte, 2019.

De la même auteure

– Marie Bergström, « Introduction. Rencontres en ligne, rencontres à part ? », Sociétés contemporaines, vol. 104, n°4, 2016, p. 5-11.– Marie Bergström, « (Se) correspondre en ligne. L’homogamie à l’épreuve des sites de rencontres », Sociétés contemporaines, vol. 104, n°4, 2016, p. 13-40.– Marie Bergström, « Internet », in Juliette Rennes (éd.), Encyclopédie critique du genre. Corps, sexualité, rapports sociaux, La Découverte, 2016, p. 341-348.

Autres pistes

– Jean-Claude Kaufmann, Sex@mour, Paris, Armand Colin, 2010. – Pascale Lardellier, Le Cœur NET. Célibats et amours sur le Web, Paris, Belin, 2004.– Marc Parmentier, Philosophie des sites de rencontre, Paris, Ellipses, 2012.– Jean-Yves Rincé, Le Minitel, Paris, Presses Universitaires de France, 1990.

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