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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Le Roundup face à ses juges

de Marie-Monique Robin

récension rédigée parRobert Guégan

Synopsis

Science et environnement

Malgré les manœuvres de la firme américaine Monsanto, les données accablantes s’accumulent sur le Roundup, l’herbicide le plus vendu de la planète, et sur son principe actif : le glyphosate. Désormais utilisé dans la culture des organismes génétiquement modifiés (OGM), le glyphosate provoque cancers, maladies des reins, et malformations congénitales. Il détruit les sols et provoque le développement d’organismes indésirables, avec la bénédiction des agences officielles censées nous protéger. Ses promoteurs peuvent-ils contaminer le monde entier en toute impunité ? Les drames et les dégâts provoqués par le Roundup ont conduit à instruire le procès qui est présenté ici.

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1. Introduction

Réuni à la Haye les 15 et 16 octobre 2016, le tribunal international Monsanto (TIM) s’est ouvert après deux ans d’une instruction diligentée par quarante étudiants en droit international. L’auteur, marraine du projet, explique dans quelles conditions s’est réuni le TIM, mais son livre est d’abord un compte-rendu des séances présidées par Françoise Tulkens, ancienne vice-présidente de la Cour européenne des droits de l’homme. Séances où se sont exprimés vingt-quatre témoins venant du monde entier. Monsanto a joué la chaise vide.

Depuis le début du XXe siècle, signale le texte de présentation du TIM, la multinationale commercialise des « produits hautement toxiques qui ont durablement contaminé l’environnement et rendu malades ou causé la mort de milliers de personnes » : les PCB (biphényls polychlorés), la dioxine, le Lasso (pesticide interdit en Europe), ou le Roundup, principal objet du procès : un herbicide constitué d’adjuvants et d’un principe actif, le glyphosate, dont le brevet est tombé dans le domaine public en 2000 .Comme les débats l’ont fait ressortir, le glyphosate présente plusieurs caractéristiques, qui expliquent ses effets délétères.

Le premier brevet sur la molécule (1964) portait sur son pouvoir de chélation. Le glyphosate est un chélateur de métaux, c’est-à-dire qu’il rend solubles le magnésium, le cobalt, etc. C’est ainsi, signale Marie-Monique Robin, que le glyphosate a d’abord été utilisé pour décrasser les chaudières. Le deuxième brevet, déposé par Monsanto (1970), concerne ses propriétés herbicides Il a signé le succès du Roundup. Absorbé par les feuilles des plantes, le produit atteint les racines et bloque toute croissance végétale.

Le glyphosate a enfin une fonction antibiotique, objet d’un troisième brevet déposé par la firme américaine (2010). Celle-ci préconisait alors son usage pour des « maladies infectieuses graves ».

Le Roundup est aussi une machine à dollars. Monsanto en tirait 45 % de ses revenus quand le glyphosate est tombé dans le domaine public. D’où l’intérêt des OGM « Roundup ready » (RR) : maïs, soja, coton, betterave, luzerne… conçus pour résister au glyphosate. On peut tout asperger d’herbicide : seules les plantes RR sont pousser.

2. Des cultures ravagées

Dans la réalité, la situation des producteurs peut tourner au cauchemar. Dans la Pampa argentine, Diego Fernandez explique ainsi au tribunal comment, avec le soja RR, « les mauvaises herbes sont devenues résistantes, un phénomène qui n’existait pas avant. Monsanto nous a vendu le “ Roundup Full 2 ”, puis le “ Roundup Up Ultramax ” qui contient plus d’adjuvants, et a théoriquement plus d’efficacité. Mais ça n’a pas suffi non plus (...) De plus, mes champs sont infectés par de nouvelles plantes invasives. Cette année, j’ai dû embaucher une équipe d’ouvriers agricoles pour les arracher à la main » (p. 119).

Un comble, mais l’agronome Charles Benbrook confirme que les OGM ont conduit à consommer davantage d’herbicides aux États-Unis : + 239 000 tonnes de 1996 à 2011. Dans le même temps, la Weed science society of America signale que 22 « mauvaises herbes » résistaient au glyphosate. La situation vire à l’absurde : du fait de la rotation des cultures, le maïs en vent à être considéré comme une mauvaise herbe quand il pousse dans un champ de soja. Comment l’éliminer ? C’est un maïs RR !

Avec le glyphosate, apparaissent aussi de nouveaux fléaux, comme le « syndrome de la mort subite », sans remède connu à ce jour, bien qu’il ampute les rendements de soja de 10 % à 100 %. La plante vire au marron, sous l’effet de champignons dopés par l’herbicide. Le maïs, lui, est victime de la « flétrissure bactérienne de Goss ». Pour le chercheur et colonel américain Don Huber, le principal mode d’action du glyphosate tient à ses fonctions d’antibiotique et de chélateur. « Les agents pathogènes, comme les bactéries E. coli, les salmonelles, les listeria ou les clostridium, qui servent à faire des armes chimiques, sont tous résistants, dit-il. Donc, quand nous appliquons du glyphosate dans nos champs, nous favorisons les organismes pathogènes et éliminons ceux qui sont capables de contrôler les maladies. » (p. 125)

Par ailleurs, l’insertion du gène de résistance à l’herbicide réduit la capacité du maïs d’absorber le zinc de 45 % et le manganèse de 17 %. Ces résultats sont d’autant plus préoccupants que le glyphosate s’accumule dans le sol. Monsanto l’a toujours nié, mais une étude déclassifiée le montre clairement.

3. Des troupeaux détruits

Les OGM et leurs résidus de glyphosate nourrissant les animaux, le TIM a été amené à entendre Art Dunham, un vétérinaire de l’Iowa. Un lanceur d’alerte malgré lui.

En 2005, plusieurs éleveurs l’ont contacté après la naissance de veaux avec de graves malformations. Les vaches laitières et les truies présentaient par ailleurs des troubles d’ovulation. Les analyses indiquaient une grave déficience en manganèse. Une telle carence provoque des malformations du fœtus, mais le vétérinaire était incapable d’en comprendre l’origine, jusqu’à ce qu’il découvre les propriétés de chélation du glyphosate. En revenant à une alimentation conventionnelle, les troupeaux ont retrouvé santé et fertilité.

Les porcelets américains subissent également une hécatombe. Cinq à dix jours après le sevrage, deux à dix pour cent des jeunes cochons arrêtent de s’alimenter, et ils finissent par mourir. La fin du sevrage signifiant la consommation d’OGM, le lien avec Monsanto a été établi. Le glyphosate chélate le cobalt, davantage encore que le manganèse. Or, le cobalt joue un rôle essentiel pour la vitamine B12, qui agit sur la production d’enzymes digestives, et l’élimination de bactéries pathogènes du tube digestif.

Les porcelets ou les vaches laitières souffrent d’autres maladies (hémorragies intestinales, diarrhées chroniques, botulisme…) où la fonction antibiotique du glyphosate apparaît clairement en cause, selon Art Dunham. La vétérinaire allemande Monika Krüger confirme les propos de son collègue. Selon l’ancienne directrice de l’Institut de bactériologie de Leipzig, le glyphosate provoque un déséquilibre de la flore intestinale, qui perturbe le système immunitaire. Il est probable que la bio-accumulation de la molécule, mesurée par le biochimiste Anthony Samsel, joue aussi un rôle dans les pathologies animales, d’autant que le glyphosate passe la frontière du placenta, comme l’explique un éleveur danois.

Ib Pedersen a d’abord découvert un porcelet à deux têtes. D’autres malformations ont suivi. Des épidémies de diarrhée se sont déclarées. Suspectant le soja, l’éleveur a fait mesurer les taux de glyphosate à chaque livraison, et de 2011 à 2013, il a consigné les malformations visibles. Il a fait des photos et congelé les corps des animaux. C’est un musée des horreurs. Certains porcelets n’ont pas de pieds, des femelles ont des testicules… L’exploitation de cette immense base statistique (32 000 cochons) a mis en évidence « une relation linéaire entre le niveau de concentration du glyphosate dans le soja et le taux de malformations ».

On comprend mieux pourquoi des éleveurs américains bannissent les OGM. Comme le résume le conservateur Howard Vlieger, les OGM ont apporté la mort dans les élevages et dans les sols. En Argentine, les sols quasi stériles nécessitent de gros volumes d’engrais. Et comme ils ne retiennent plus l’eau, la « jachère chimique » favorise l’érosion. La pluie entraîne le glyphosate. Dans le fleuve Parana, on relève des taux en glyphosate de 3 294 µg/kg dans les sédiments.

4. Des milliers de morts et de malades

Ces eaux chargées d’herbicides expliquent pourquoi le Sri Lanka a interdit le Roundup le 8 janvier 2015. Chaque année, le pays importait 5,3 Ml de glyphosate pour traiter son riz et son thé. Mais il était victime d’une épidémie sans cause connue : une maladie rénale à l’issue fatale. Il a fallu près de 15 ans pour désigner le coupable, qui empoisonne l’eau des puits où s’alimente une partie de la population. En séquestrant les métaux, le glyphosate produit un complexe, un chélate, plus toxique pour les reins que la molécule ou les métaux pris isolément.

La maladie, rebaptisée « néphrite agricole », ressemble en tous points à celle que Monsanto avait identifiée, dès 1981, sur des rats exposés au glyphosate par voie orale. Pour le Dr Channa Jayasumana, qui accompagne les patients dans les rizières, cette étude déclassifiée, intégrée au dossier d’homologation du Roundup, atteste clairement d’un comportement criminel de la multinationale. Selon les statistiques de 2015, 24 800 personnes sont décédées, et 400 000 considérées en danger. Kolon Saman, le chef d’un village sri lankais, ajoute qu’il y a aussi une recrudescence de cas de leucémies chez les jeunes et de cancers (sein, prostate) dans la population adulte.

La néphrite agricole affecte aussi l’état rizicole d’Andhra Pradesh (Inde), le Costa Rica, le Nicaragua et le Salvador, où le glyphosate utilisé dans les champs de canne a également été interdit. La maladie rénale (39 000 victimes entre 2005 et 2012) y représentait la première cause de mortalité dans les hôpitaux.En Argentine, où la consommation de glyphosate atteint un record du monde (5 litres par habitant), des enfants naissent avec des malformations car leur mère a été exposée pendant sa grossesse. On ne compte plus les cancers, les fausses couches et les cas d’hypothyroïdie.

En France aussi, il y a des victimes. Sabine Grataloup raconte ainsi le calvaire de son fils, victime d’une rare atrésie de l’œsophage. Parce que sa mère avait aspergé sa carrière d’équitation quand elle était enceinte. Aux États-Unis, Christine Sheppard décrit en termes voisins l’origine de son lymphome, survenu malgré une vie très saine. « Personne ne nous a dit que c’était dangereux » (p. 80).

Les bidons d’herbicides ne préconisent en effet aucune mesure de protection. Il apparaît aussi que Monsanto a produit des études pour le moins douteuses qui ne sont pas accessibles aux chercheurs. Et quand les données sont déclassifiées, reproduire les expériences conduit à des résultats très différents de ceux de Monsanto. Il en résulte des campagnes de dénigrement, comme celle menée contre le Pr Gilles-Eric Séralini (Université de Caen). Mais la firme américaine, qui mise son avenir sur le Roundup, ne recule devant rien.

Elle offre à des scientifiques des collaborations bien rétribuées, elle crée et finance des associations « écologistes ». Elle met aussi en scène de faux scientifiques pour relayer le message de la European Glyphosate Task Force, qui regroupe les 22 fabricants européens sous la houlette de Monsanto : « Le glyphosate est deux fois moins toxique que le sel de table ».

5. La santé publique, version Monsanto

Les Monsanto papers (documents déclassifiés) montrent que Monsanto n’ignore rien, mais son objectif est purement commercial. Il s’agit d’obtenir la ré-homologation du Roundup, et de se mettre à l’abri de recours qui coûteraient cher. À l’image de la class action intentée par des victimes américaines des PCB, qui a entraîné une amende de 700 millions de dollars : la plus forte de l’histoire industrielle.

Sur ce point, l’auteure et les témoins du TIM montrent que les autorités officielles font passer les intérêts industriels avant la santé publique. En Europe, Peter Clausing dénonce même une fraude grossière, car la législation ne peut approuver la molécule active d’un pesticide que si elle n’a pas été classée comme cancérigène. Or, en mars 2015 le centre international de recherche sur le Cancer (CIRC, Organisation mondiale de la santé) a justement classé le glyphosate comme « cancérigène probable pour les humains ».Le toxicologue met donc en cause les travaux de l’Institut allemand, chargé d’instruire, pour la European food safety authority (EFSA), la ré-autorisation du glyphosate en Europe. La compromission de trop ? Le rapport (anonyme) a suscité un tollé dans la communauté scientifique. D’autant que, parallèlement, l’EFSA relevait la dose journalière admissible (DJA) du glyphosate de 0,3 à 0,5 mg/kg.

Ces « doses admissibles » étant un enjeu majeur pour le consommateur, Marie-Monique Robin en démonte les mécanismes. Alors que les Européens et les Américains se sont basés sur les mêmes études de Monsanto, les premiers ont fixé la DJA à 1,75 mg par kilo et par jour, les seconds à 0,3 mg/kg/j, et un organisme onusien à 1mg/kg/j. On comprend pourquoi le Pr Millstone (université du Sussex) parle de « décision arbitraire érigée en concept-pseudo scientifique pour couvrir les industriels et protéger les politiciens » (p. 193).

Ces DJA sont ensuite déclinées, produit par produit, sous forme de LMR ou limites maximales de résidus. Pour le soja, par exemple, on atteint 20 mg/kg. Avant que le soja RR ne touche l’Europe, la LMR européenne était de 0,1mg/kg, soit 200 fois moins.

Ces doses sont trop élevées : des rats développent des maladies du foie avec 0,004 µg de glyphosate par litre, soit 75 000 fois moins que la DJA européenne. En fait, ce produit agit comme un perturbateur endocrinien. Le moment de l’exposition fait le poison. Un résultat inquiétant, car 99,9 % de nos urines contiennent du glyphosate. Ce produit qui servait à décrasser les canalisations industrielles se retrouve désormais dans le pain et le lait maternel.

6. Conclusion

L’herbicide « bio-dégradable » de Monsanto est un poison pour le sol, les plantes, les animaux, et les humains. Le discours de la firme s’apparente à un mensonge criminel, relayé par des moyens considérables. Le bilan est terrible – des milliers de morts, des écosystèmes détruits, des productions agricoles compromises – et il faut craindre de nouvelles découvertes. Si on compare les cas d’autisme enregistrés aux États-Unis aux volumes de Roundup utilisés dans l’agriculture (137 millions de litres en 2016), les courbes « coïncident parfaitement avec un décollage exponentiel amorcé autour de 1995 » (p. 222). En fait, aucune dose ne semble inoffensive.

Le tribunal international Monsanto a conclu à une agression contre les principes mêmes du vivant. Dans leur « avis d’autorité » rendu le 18 avril 2017, les juges ont estimé que « si le crime d’écocide était reconnu par le droit international, le glyphosate pourrait être considéré comme un outil de ce crime » (p. 15).

7. Zone critique

Cet ouvrage emprunte l’itinéraire d’hommes et de femmes qui, à titre personnel ou professionnel, ont croisé le glyphosate. Il nous fait toucher du doigt une réalité dont peu sont sortis indemnes, y compris les « lanceurs d’alerte » qui ne font que pointer la collusion des agences officielles, l’irresponsabilité des politiques, et le manque de courage des scientifiques. « Nous sommes face à une multinationale qui dispose de moyens quasi-illimités » souligne l’avocat américain Timothy Litzenburg (p. 84).

Le cas de Monsanto est-il exceptionnel pour autant ? Les méthodes que décrivent les témoins ont accompagné le développement de l’énergie nucléaire. Depuis le message initial (« Ce n’est pas dangereux ») jusqu’au contrôle des autorités « de protection », en passant par les rapports douteux, les relais d’opinion, et au bout du compte, le même arbitraire lié aux doses « admissibles » et à leur fondement théorique.

Le même acharnement à imposer les intérêts industriels avant la santé publique s’est également manifesté avec les PCB, l’amiante, etc. Depuis la Libération, 100 000 produits chimiques ont envahi notre environnement, écrit l’auteure. À l’heure où on entrevoit le rôle des perturbateurs endocriniens et qu’on pêche du thon radioactif, ce livre pose concrètement la question du crime contre l’environnement. Malheureusement, il le fait magistralement.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Marie-Monique Robin, Le Roundup face à ses juges. Paris? ; Issy-les-Moulineaux, La Découverte?; Arte éditions, 2017.

De la même auteure

– Le blog de l’auteure : https://www.arte.tv/sites/robin/– Son site : https://www.mariemoniquerobin.com/index.html– Escadrons de la mort, l'école française, Paris, La Découverte, 2008.– Les Moissons du futur ; Comment l'agroécologie peut nourrir le monde, Paris, La Découverte, 2012. – Le monde selon Monsanto : de la dioxine aux OGM, une multinationale qui vous veut du bien, Paris, La Découverte, 2009.– Notre poison quotidien : La responsabilité de l'industrie chimique dans l'épidémie des maladies chroniques, Paris, Éditions la Découverte et Arte Éditions, avril 2013.

Autres pistes

– Sur Monsanto (logiquement daté) : https://www.combat-monsanto.org/– Jean-Marie Pelt et Frank Steffan, Cessons de tuer la terre pour nourrir l’homme ! Pour en finir avec les pesticides, Paris, Fayard, 2012.Une longue interview : https://www.youtube.com/watch?v=ZW6UH1bm40Y

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