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L'Esprit de réaction

de Mark Lilla

récension rédigée parAlexandre KousnetzoffAncien élève de l'IEP de Paris.

Synopsis

Société

Le réactionnaire se nourrit de nostalgie comme le révolutionnaire se nourrit d’espoir. Le pessimisme culturel est son pain quotidien. Chaque expérience du monde qu’il habite ne fait que le conforter dans sa nostalgie, une nostalgie qui est absolument irréfutable dans la mesure où elle échappe à la raison. Voilà pourquoi les figures du réactionnaire sont tellement nombreuses, des maoïstes aux catholiques intégristes et des islamistes radicaux aux polémistes islamophobes.

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1. Introduction

L’esprit de réaction procède toujours d’une nostalgie historique, d’une fixation sur le passé. Pour celui dont l’esprit est enténébré par les sirènes de la réaction, il y a un « avant » et un « après ». Avant : l’âge d’or, l’époque du bonheur et de l’harmonie, où les bons principes régnaient sur la société tout entière. Après : la chute, la disgrâce, l’expulsion du paradis terrestre. Un monde profondément corrompu et pervers, intrinsèquement mauvais, a pris la place de l’univers chaleureux et bienveillant du « temps d’avant ».

Selon les tempéraments, la date de la chute est très variable. Pour les uns, elle correspond à la révolution des mœurs et des mentalités des années 1960. Pour d’autres, à l’immédiat après-Seconde Guerre mondiale et à la décolonisation. Sans omettre ceux, très nombreux, qui croient que le monde a sombré avec l’Europe de la Belle Époque en 1914.

Viennent ensuite les réactionnaires authentiques, si l’on peut dire, ceux qui datent tous les malheurs du monde de la Révolution française de 1789. Ceux-là sont arrivés à édifier, siècle après siècle, une forme de consensus autour de leur idée fixe. Mais certains remontent encore beaucoup plus haut : la Réforme protestante, la Renaissance, ou même le Moyen Âge.

On le voit, à la limite, il n’est pas de période historique qui échappe à la censure atrabilaire des réactionnaires. L’esprit de réaction est une véritable auberge espagnole, où chacun trouve ce qu’il y a apporté. Et il ne s’embarrasse pas non plus de cohérence. Ainsi de Vladimir Poutine, qui inculque au peuple russe une double nostalgie, celle de la Sainte Russie orthodoxe de l’Empire des Tsars et celle de l’URSS communiste, unique superpuissance avec les États-Unis.

Alors, parce que l’univers de la réaction est une véritable Terra incognita, qui échappe le plus souvent à l’analyse et à l’observation, Mark Lilla a décidé de rompre le silence sur ce sujet.

2. Trois figures de réactionnaires

Mark Lilla analyse longuement l’œuvre de trois intellectuels issus de l’aire culturelle germanique : Franz Rosenzweig (1886-1929), Eric Voegelin (1901-1985) et Leo Strauss (1899-1973). Eric Voegelin comme Leo Strauss émigreront aux États-Unis à la suite de la prise du pouvoir par Hitler, le premier parce qu’il s’était opposé à l’Anschluss, le second parce que Juif. Ils y exerceront une profonde influence intellectuelle, qui dure encore et qui est particulièrement active auprès des courants néo-conservateurs.

Ce qui intéresse Mark Lilla chez Franz Rosenzweig, épris de philosophie mais surtout de spiritualité juive, c’est sa dénonciation frontale du libéralisme juif du XIXe siècle. À rebours de tout le courant de pensée du judaïsme allemand depuis, grossièrement, le milieu ou la fin du XVIIIe siècle, cet auteur, dans son livre majeur L’Étoile de la rédemption, fait l’apologie d’un judaïsme débarrassé de ses oripeaux libéraux et de sa gangue positiviste et scientiste, rationaliste et moderniste, et ainsi « ressourcé », retrempé à la source de ses origines et de sa vitalité spirituelle. Cette attitude, profondément spiritualiste, lui vaut d’être considéré par Mark Lilla comme l’une des figures les plus éminentes de sa galerie de réactionnaires.

Eric Voegelin, lui, était un historien. Dans Les Religions politiques, il y attaque le nazisme comme une puissance surgie des ténèbres. Mais, dans le même temps, il identifie ce dernier comme le fruit de l’Occident moderne sécularisé. Au bout du chemin de la « mort de Dieu », ce que l’on trouve en toute certitude, c’est le nazisme… Une thèse réactionnaire au sens propre, c’est-à-dire au sens de la dénonciation radicale des idéaux de la modernité. Et une thèse qui vaut à Voegelin de figurer en bonne place dans le panthéon de Mark Lilla.

Pour Leo Strauss enfin, ancien élève de Heidegger, dont la philosophie étincelait alors au firmament de l’horizon philosophique allemand, les problèmes de la civilisation occidentale avaient débuté lorsque les premiers parmi les modernes et les penseurs des Lumières s’étaient détournés de la tradition philosophique de la Grèce antique pour construire quelque chose qui fût à la fois radicalement nouveau et radicalement différent.

Pour Strauss, il exista un âge d’or de la pensée occidentale, que l’ère moderne a mis à mort, tout simplement : lent déclin, puis chute brutale – construction intellectuelle que Mark Lilla assimile à un mythe.

3. Actualité de la réaction

Longtemps, la réaction à l’état pur s’est incarnée dans un catholicisme intransigeant, versant des larmes sur « le monde que nous avons perdu ». C’est-à-dire, en fait, le monde de l’Ancien Régime, le monde d’avant la Révolution de 1789. Le monde également d’avant la révolution industrielle.

Un monde agraire, pastoral, où les hiérarchies traditionnelles étaient respectées et où la soumission à un ordre divin perçu comme providentiel allait de soi. Cet ordre, c’est celui défendu par de très brillants auteurs partisans de la contre-révolution en France au début du XIXe siècle : Maistre, Bonald, Lamennais (du moins avant le tournant libéral de ce dernier).

Mais ces chantres de l’ancienne France ont eu une postérité. Entre les années 1930 et les années 1950 paraissent un nombre important d’ouvrages qui apportent de l’eau au moulin de cette thèse, une eau rajeunie, renouvelée, modernisée.

Deux auteurs se distinguent en particulier, membres de l’ordre jésuite, qui avait été à l’avant-garde de la lutte contre le modernisme protestant sous l’Ancien Régime et qui, au XIXe siècle, sera le fer de lance de la lutte contre le libéralisme spirituel, philosophique et politique. Le premier, Hans Urs von Balthasar, théologien suisse, donne avec L’Apocalypse de l’âme allemande (1937-1939) une brillantissime étude sur la philosophie allemande moderne, des idéalistes et des romantiques jusqu’à Heidegger, et en dénonce la dimension prométhéenne. Le second, le père Henri de Lubac, publie en 1959 Le Drame de l’humanisme athée, dans lequel il cloue au pilori l’auto-divinisation de l’homme moderne.

À ces deux ouvrages peut être ajoutée la somme du grand médiéviste français Étienne Gilson qui, avec Raison et Révélation au Moyen Âge, fait l’apologie du thomisme, la philosophie de saint Thomas d’Aquin, et renvoie dos à dos aussi bien Luther et son « Écriture seule » (seuls comptent les textes bibliques, sans la Tradition de l’Église, c’est-à-dire ce qui a été tenu pour vrai toujours et partout) que le rationalisme scientifique de Descartes.

Mais, plus près de nous, des auteurs comme Alasdair MacIntyre, avec Après la vertu (1981), ou Brad Gregory, avec The Unintended Reformation (La Réforme imprévue, non traduit en français, 2012), s’inscrivent clairement dans cette lignée : condamnation du protestantisme, présenté comme la source de toutes les erreurs et de toutes les déviations (Brad Gregory), ainsi que du projet des Lumières dans son ensemble (Alasdair MacIntyre).

4. Saint Paul, premier maoïste ?

Mark Lilla remarque que, si l’on cherche des ouvrages sur saint Paul dans une librairie religieuse, on trouvera fort peu de choses. En revanche, si l’on en cherche dans une librairie universitaire, une pléthore d’ouvrages s’offrira à la curiosité du lecteur aux rayons philosophie et sciences humaines.

La raison en est simple. Saint Paul a été récupéré par une certaine ultra-gauche à la fois américaine et européenne (française en particulier) que l’auteur identifie comme l’un des acteurs majeurs de l’esprit de réaction contemporain.

La thèse de cette ultra-gauche : saint Paul était une sorte de Lénine de l’antiquité, qui a fait de l’Église chrétienne des premiers temps ce que l’homme politique russe a fait du Parti communiste de son pays : une avant-garde à vocation messianique, dénonçant un présent insupportable au profit de « lendemains qui chantent », d’une rédemption future et d’un avenir meilleur, à la fois au Ciel et sur la Terre dans le cas de Paul de Tarse.

Cette thèse commencera à être soutenue par certains intellectuels à la fin des années 1960, en relation directe avec les événements de mai 1968. Pour ces derniers, saint Paul était le premier des maoïstes, tout simplement.

L’une des figures majeures de ce courant est le philosophe français Alain Badiou. Élève du théoricien marxiste Louis Althusser, philosophe officiel du PCF dans les années 1960 et 1970, maoïste radical et défenseur attitré des khmers rouges génocidaires dans les années 1970, Alain Badiou est également un habitué des dérapages à forts relents d’antisémitisme, dont Mark Lilla cite plusieurs exemples. Alain Badiou publie en 1997 Saint Paul. La fondation de l’universalisme, dans lequel il soutient l’idée que saint Paul a été le précurseur et l’inventeur d’un universalisme radical, et qu’il faut appliquer ce dernier à la révolution en politique. En d’autres termes, Alain Badiou sécularise la pensée de saint Paul, lui retirant toute portée religieuse.

Mais le plus ennuyeux dans cette nouvelle actualité de saint Paul est qu’elle découle entièrement des idées du philosophe et historien du droit Carl Schmitt, un nazi convaincu, et de ce qu’il nommait la « théologie politique », soit la façon dont les structures légales et/ou politiques gagnent ou perdent en légitimité, processus qui d’après lui dépend toujours d’une décision arbitraire prise par un « souverain » qui peut être humain ou divin.

5. Les attentats de janvier 2015 à Paris

Pour Mark Lilla, les attentats de janvier 2015 à Paris sont symptomatiques d’un certain esprit réactionnaire. D’abord, bien entendu, du côté de l’islam radical dévoyé en terrorisme. L’islam politique est, en effet, pour Mark Lilla, l’une des figures majeures de la réaction contemporaine.

Parce que ce dernier n’opère pas vraiment de distinction entre l’histoire et la légende, entre le spirituel et le temporel, entre le sacré et le profane, entre ce qui relève du Ciel et ce qui n’est que terrestre, entre ce qui est transcendant et ce qui est immanent, il ouvre la porte à toutes les confusions. Il devient le vecteur privilégié d’un ordre fondé non plus sur la volonté de discernement, mais sur une sorte de consentement à l’illusion généralisée.

Et cela au nom d’une fausse tradition, qui n’est qu’un ensemble d’usages reçus de l’histoire, et nullement d’une Révélation divine, quoiqu’on puisse penser par ailleurs de la valeur et la véracité de cette dernière.Mais ces événements sont également symptomatiques de l’esprit dénoncé par l’auteur de par les réactions qu’ils provoquèrent en France. Immédiatement ressurgit dans le pays une islamophobie qui y a toujours existé à l’état latent, porteuse du discours suivant : les musulmans ne sont pas « intégrables » à la société française, l’islam n’est pas soluble dans la démocratie, dans la laïcité et les droits de l’homme.

Avec un corollaire : les musulmans de France veulent prendre la place des Français de souche par la démographie (ce que l’on appelait la « guerre des ventres » pendant la guerre d’Algérie) et faire du pays une république islamique. C’est le thème du « grand remplacement », discours entonné par le RN (Rassemblement national) de Marine Le Pen à la suite de l’écrivain Renaud Camus, à l’origine de l’expression : la France, et avec elle l’Occident, ont perdu la maîtrise de leur avenir. On en revient à Maistre, à Bonald, à Maurras, voire à Vichy.

Avec, au passage, une réduction des personnes à leur culture d’origine et à leur religion qui est totalement incompatible avec la notion d’individu comme avec celle d’universalité, notions dont Mark Lilla regrette qu’elles soient jetées par-dessus bord dans notre société. Au profit, justement, de l’esprit de réaction, qui fait des ravages dans tous les camps, celui des anciens comme celui des modernes.

6. Conclusion

La réaction gagne chaque jour du terrain partout dans le monde, aussi bien dans le champ politique que, surtout, dans le champ intellectuel et culturel. En France, deux figures notables de la réaction actuelle sont le polémiste Éric Zemmour et l’écrivain Michel Houellebecq. L’ouvrage comporte une analyse détaillée du Suicide français, du premier, et de Soumission, du second.

Fort du succès croissant de ce « déclinisme » aussi ambiant que militant, aussi présent en Europe qu’aux États-Unis, dans le monde arabo-musulman qu’en Russie, de plus en plus nombreux sont ceux qui pensent qu’en s’affranchissant de la soumission à Dieu et aux systèmes politiques et sociaux traditionnels, voilà maintenant un peu plus de deux siècles (l’auteur vise essentiellement la révolution américaine des années 1770 et surtout la Révolution française de 1789), les hommes n’ont pas trouvé le bonheur qu’ils croyaient trouver en même temps qu’une certaine forme de liberté.

7. Zone critique

Qui trop embrasse mal étreint. Tel pourrait être le principal reproche adressé à l’auteur pour cet ouvrage. En effet, réunir sous la seule et unique bannière « réactionnaire » des éléments aussi disparates que les maoïstes, les catholiques intégristes, les djihadistes, l’extrême-droite et une certaine ultra-gauche, c’est pratiquer l’art d’une sorte d’auberge espagnole qui, à force de tout mélanger et amalgamer, perd toute pertinence et toute acuité dans son analyse.

Surtout, Mark Lilla commet une erreur de taille. Il range le fascisme et le nazisme sous la bannière de la réaction, alors que ces deux mouvements étaient authentiquement révolutionnaires : ils souhaitaient instaurer un ordre nouveau, aussi libéré que possible de toutes les entraves du passé. Faute d’avoir pris la peine de définir de manière précise ce qu’il entend par « réaction », l’auteur peut provoquer de graves contresens chez ses lecteurs.

Des erreurs factuelles déparent le texte d’un intellectuel de cette envergure. Ainsi, Le Drame de l’humanisme athée du Père de Lubac n’a pas été publié « pendant la Deuxième Guerre mondiale » (p.119), comme l’écrit Mark Lilla, mais en 1959. De même, L’Apocalypse de l’âme allemande, de Hans Urs von Balthasar, a été publiée entre 1937 et 1939, et pas tout à fait « pendant la Deuxième Guerre mondiale » comme le prétend l’auteur. On n’ose croire qu’en avançant de telles assertions, Mark Lilla veuille associer ces deux immenses théologiens et philosophes au nazisme et à la peste brune.Enfin, parfois, on en vient à se demander si, pour Mark Lilla, ne relève pas de la « réaction » tout ce qui s’éloigne du prêt-à-penser politiquement correct, matérialiste et hédoniste qui ne reconnaît comme valeur supérieure qu’une tolérance universelle dans tous les domaines sans exception.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– L’Esprit de réaction, Paris, Desclée de Brouwer, 2019.

Du même auteur– Le Dieu mort-né. La religion, la politique et l’Occident moderne, Paris, Seuil, 2010.– La Gauche identitaire. L’Amérique en miettes, Paris, Stock, 2018.

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