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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

Avoir 20 ans en 2020

de Martine Segalen, Claudine Attias-Donfut

récension rédigée parCatherine Piraud-RouetJournaliste et auteure spécialisée en puériculture et éducation.

Synopsis

Société

Le fossé qui s’est installé entre les vingtenaires d’aujourd’hui et les générations précédentes est d’une ampleur sans précédent. Les jeunes nés au tournant du millénaire constituent une classe d’âge inédite sur quatre plans : la première socialisée à l’ère numérique, la première horizontale, la première transnationale et la première écologique. C’est aussi la « génération pandémie », la plus impactée dans son quotidien et dans son avenir par les mesures de restrictions sanitaires et par la crise économique et sociale qui se profile. Comment les 17-24 ans se positionnent-ils face aux immenses défis politiques, sociaux et environnementaux de notre société ? Dans ce livre fondé sur une enquête menée auprès de centaines d’étudiants, deux sociologues nous proposent une radioscopie inédite de la jeunesse des années 2020.

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1. Introduction

La toile de fond initiale de cet ouvrage concernait la culture, le monde numérique, les valeurs et les façons de faire de la jeunesse. L’arrivée de la pandémie de coronavirus, dont les implications sociales et économiques sont particulièrement fortes pour les 17-24 ans - pourtant très peu touchés d’un point de vue sanitaire - a bouleversé le sommaire. Etudier la jeunesse de 2020, c’est aussi braquer le projecteur sur une génération en première ligne en matière de lutte contre le réchauffement climatique, les inégalités et le racisme.

Et qui, par-delà son extrême diversité sociologique, se manifeste également par une profonde coupure générationnelle d’avec ses parents et ses grands-parents. Autant d’aspects analysés via une enquête conduite auprès d’étudiants qui ont exprimé aux deux auteures (de l’âge d’être leurs grands-mères) leurs étonnements, leurs inquiétudes, leurs certitudes et leurs espoirs.

2. Une génération en rupture d’avec les précédentes, mais uniquement sur le plan des valeurs

Du côté des jeunes nés au tournant du millénaire comme de celui de leurs grands-parents « boomers » (issus des Trente Glorieuses), on trouve le même constat d’une profonde rupture de génération. Rupture plus radicale que toutes les précédentes : en dépit de leurs différences, un substrat commun permettait en effet à ceux nés dans les années 1930 et ceux nés dans les années 1960, par exemple, de se comprendre. Pendant longtemps, les générations se sont représentées dans la continuité des précédentes, développant le même idéal de réussite familial et économique.

Avec la génération dernière-née, ce partage commun semble impossible, car les 17-24 ans portent un modèle culturel et des références incompréhensible aux plus âgés. D’ailleurs, à la question concernant le fait de se sentir ou non « proche des 40-50 ans », plus des deux tiers des étudiants s’en disent « assez peu » ou « pas du tout proches ». De part et d’autre, la transmission semble plus difficile que jamais. Les habitudes se modifient : on ne veut plus posséder, mais user, louer ou partager, dans le cadre de l’économie dite collaborative. Aujourd’hui, c’est l’idée même de la continuité du modèle dans lequel ils ont grandi qui est repoussée par les jeunes de 2020. Parents et grands-parents sont accusés d’avoir consommé à outrance, mondialisé la planète et engendré une crise écologique dont ils vont être les premières victimes.

Paradoxe de cette situation : la rupture ne repose que sur les valeurs, elle n’est pas affective. Bien au contraire. La génération 2020 évolue dans le contexte d’une société en fort vieillissement, souvent pentagénérationnelle en raison des forts gains d’espérance de vie. Le soutien psychologique et financier que leur apportent leurs aînés ont rapproché la génération la plus jeune de leurs proches plus âgés. De fait, en dépit des coupures dans les valeurs et les façons de faire, le lien au sein des familles continue d’exercer son effet protecteur. Et en 2020, les relations entre les générations et au sein de la famille proche n’ont jamais été aussi bonnes sur le plan interpersonnel.

3. Relationnel, musique, mode : une classe d’âge hyperconnectée

Biberonnés aux écrans qui les accompagnent depuis leur plus tendre enfance, ces jeunes ne parlent plus, ni n’écrivent plus à la main : ils s’expriment à base de textos rédigés phonétiquement (voire dictés). Avec pour conséquence l’écroulement du niveau moyen en orthographe et en grammaire. Au grand dam des deux auteures. « Là où, il y a trente ans, l’écran rassemblait, les écrans maintenant séparent », regrettent-elles (p.79).

De fait, les pratiques numériques ont envahi l’univers des vingtenaires, pour tous les actes de la vie. Les réseaux sociaux encouragent autonomie et individualisme, tombant souvent dans le narcissisme pur. L’autorité hiérarchique du père, du maître, de l’aîné, a cédé le pas face à la société du « like », dont le nombre assure la réputation auprès des pairs. Ce, via le smartphone, objet transitionnel incontournable qui permet la mise en relation constante avec ces derniers. Ce partage étendu d’une intimité et d’une complicité expose les jeunes, dès la préadolescence, à une forme inédite de vie publique, avec en particulier le risque du harcèlement.

Les vingtenaires sont, par ailleurs, « accros » aux séries, qui ont colonisé les plateformes vidéo comme Netflix. Ces oeuvres ont bien évolué depuis les sitcoms des années 1990. Désormais, tous les sujets y sont abordés : sexualités, problèmes sociaux, drogue, problèmes psys, harcèlement… Autre objet de leur enthousiasme : la musique, activité culturelle favorite des 15-24 ans : ils en écoutent, en moyenne, plus de deux heures chaque jour. C’est l’avènement de la « playlist », à 100 % dématérialisée. Ils sont aussi grands consommateurs de mode, unisexe la plupart du temps. Les sites de vente en ligne connaissent un fort succès auprès d’eux, en dépit du coût élevé de la transaction en matière d’empreinte carbone. Ce sont des consommateurs versatiles, qui multiplient les enseignes, et achètent souvent davantage de produits soldés que leurs aînés.

4. Les thématiques politiques et sociétales qui interpellent les vingtenaires

Les 17-24 ans font état de références historiques et culturelles spécifiques. Ce sont les changements survenus dans la décennie écoulée qui les ont le plus marqués : la Coupe du monde 2018, l’élection de Donald Trump, celle de Barack Obama, les attentats de Charlie Hebdo. Quelle que soit leur formation, ils manifestent un solide consensus autour de trois thèmes : les nouvelles technologies et Internet ; le dérèglement climatique ; la question relative aux nouvelles identités sexuelles, associée à la transformation des mœurs, le mariage pour tous, les mouvements féministes.

Si l’on se penche sur les thématiques politiques et sociales qui les préoccupent, un premier ensemble touche à la perte des valeurs : délitement des solidarités ; absence d’engagement ; désagrégation des idéaux communs ; absence de figures d’autorité ou encore déclassement social. Un deuxième bloc est lié à la crise de la démocratie : montée des populismes, questions identitaires, perte des acquis sociaux, désillusion face au capitalisme et conviction d’un nécessaire changement de système, montée des inégalités, individualisation et ubérisation de la société. Un troisième ensemble porte sur l’environnement international : instabilité mondiale, risques de conflits, Brexit, guerres, crises migratoires.

Questionnés sur la nature des défis auxquels leur génération doit faire face, sans surprise, et en réponse à leur leitmotiv de « prise de conscience », ce sont d’abord toutes les questions autour du dérèglement climatique qui sont citées. Viennent ensuite l’emploi, le chômage et la précarité, plus souvent mis en avant par les étudiants les moins favorisés. Beaucoup soulèvent un défi économique : privilégier la récupération, l’économie circulaire. Ils expriment aussi de fortes inquiétudes quant aux difficultés à maîtriser les conséquences de l’évolution technologique.

En troisième lieu, sont mentionnées la montée des extrêmes et la question du terrorisme. Sont également posées les questions d’ordre éthique, sur la fin de vie, sur la PMA ou la GPA ou les dangers des pratiques eugénistes.

5. Un pessimisme fort, alimenté par de réelles difficultés générationnelles

Comparés à leurs homologues européens, les jeunes Français sont, de longue date, parmi les plus pessimistes. Il faut dire qu’il s’agit d’une génération traversée de profondes inégalités sociales et économiques. Inégalités qui commencent dès l’école et dont les conséquences se font sentir tout au long de la vie, à commencer lors de la phase d’accès à l’emploi. 20 % des étudiants qui ont entamé des études supérieures quittent l’enseignement sans diplôme ; 17 % sont au chômage trois ans après leur sortie des études.

En France, les jeunes seraient désormais 2,85 millions de NEET (Not in education, employment or training), à savoir ni en emploi, ni en formation, ni en études, selon la définition de l’OCDE. Les jeunes issus de l’immigration ayant plus de risques d’être exclus du marché du travail.

Si la grande majorité d’entre eux est aidée financièrement et/ou hébergée par leurs parents, se pose la question de la précarité croissante des étudiants. A 20 ans, 55 % d’entre eux cumulent études et emploi. « Même si de nombreuses aides ont été créées pour les jeunes de 16-25 ans, lorsqu’ils ont du mal à trouver du travail, le temps des 20 ans n’est donc pas celui de la joyeuse insouciance, mais une période plutôt anxiogène », notent les auteures (p.35) Non contente de les couper de leur vie sociale et de leurs plaisirs collectifs, la pandémie récente fait courir un risque sérieux de décrochage à ces étudiants déjà fragilisés, principalement à ceux et celles en début d’études. Les jeunes diplômés ayant, eux, peur du déclassement.

Face au climat actuel de perplexité, voire d’inquiétude, face à l’inconnu de l’avenir, tous ces jeunes ont en commun de partager le sentiment d’une grave inquiétude sociale, d’être la « génération sacrifiée ». En France, le suicide est devenu aujourd’hui la deuxième cause de décès parmi les 15-24 ans. La dépression est la variable la plus fortement associée. Et les jeunes Français sont les premiers consommateurs d’Europe en matière de drogues.

6. Un rapport inédit à des thématiques sociétales traditionnelles

Les 17-24 ans se caractérisent par un nouveau rapport à la question du genre. L’homosexualité n’est plus un sujet : ils soutiennent massivement les revendications de ces publics à la parentalité. Ils jouent davantage des identités de genre, refusant de se faire assigner à un seul sexe : pansexuel, genderfluid…En écho aux théories du genre, la jeunesse s’investit aussi contre les violences faites aux femmes, prenant une part active à des mouvements comme #MeToo.

La liberté sexuelle leur tient aussi à cœur, tant de la part des hommes que des femmes. Les nouvelles technologies de l’information dissocient désormais sexualité et amour, via les sites de rencontres notamment. A la clé, la multiplication des possibilités d’unions de courte durée, non seulement hors de tout contexte conjugal, mais également hors de toute implication sentimentale. Emerge ainsi un nouveau vocabulaire : « sex friend » ou « fuck friend ». Revers de la médaille : les jeunes ne se sentent plus concernés par le sida, considéré comme une « maladie de vieux ». Or chaque année 700 d’entre eux sont contaminés.Sur le plan sociétal, les vingtenaires entretiennent un rapport au monde du travail bien différent de celui des générations précédentes. Ils sont avant tout en quête de sens, quitte à se tourner vers des secteurs moins rémunérateurs, mais moins chronophages. Ils recherchent un climat relationnel propice à une cohérence entre vie personnelle et vie privée. Ils aspirent à une autonomie, à une dimension innovante ou éthique dans leur activité, ce qui les attire souvent vers l’entrepreneuriat.

Nombre d’entre eux ne se reconnaissent pas dans une activité professionnelle unique : c’est l’essor des « slasheurs », ces travailleurs qui cumulent plusieurs activités. Mobile, collaborative, pragmatique, cette génération est aussi beaucoup plus cosmopolite que la précédente : elle consomme à forte dose produits culturels internationaux, stages et voyages à l’étranger.

7. Une conscience générationnelle avant tout structurée par les crises

En dépit de ces similitudes globales, cet univers d’âge demeure particulièrement contrasté sur le plan social, ethnique et culturel, sans créer véritablement un ensemble générationnel. Les trois générations précédentes avaient toutes en commun un ciment historique propre à forger une conscience générationnelle entre les jeunes.

Celle de leurs arrières-grands-parents a été scellée par la seconde guerre mondiale, celle de leurs grands-parents par les événements de 1968, la guerre d’Algérie et la progression de la condition féminine, et celle de leurs parents par une forme de désenchantement lié aux problèmes sociaux de l’ère post-Trente Glorieuses. Jusqu’à peu, la « génération Z », elle, n’était pas marquée par le partage d’un événement collectif. Désormais, l’expérience de la crise sanitaire pourra sans doute lui servir de point de repère commun.

En attendant, elle s’incarne avant tout dans les engagements qu’elle affiche. Classe d’âge sans concession, elle manifeste une orientation politiquement correcte qui se traduit par une intransigeance si forte envers tout « dérapage » comportemental ou même verbal envers ses valeurs (antiracisme, féminisme, défense des minorités sexuelles, écologisme) qu’elle touche à l’intolérance. Les universités étant les lieux privilégiés d’essor de ces courants de pensée, sous l’influence notamment des cultural studies et des decolonial studies américaines. Tandis qu’une intolérance similaire touche le bord inverse, celui d’une « Génération identitaire » qui multiplie les provocations xénophobes et « patriotes ».

Ces formes d’engagements collectives plus ou moins informelles, portées par les réseaux sociaux, viennent concurrencer de manière frontale l’engagement politique plus traditionnel. Les 18-25 ans, fortement méfiants envers le système politique, accusé de ne pas être en mesure de gérer les problématiques actuelles et à venir, ont fait preuve d’un absentéisme record aux dernières élections nationales. Ceux qui s’expriment dans les urnes marquent deux orientations majeures : l’attrait pour les partis écologiques et pour les extrêmes : un dernier vote qui concerne plus d’un jeune sur deux en 2017. Ils sont aussi en première ligne dans les mouvements de contestation internationaux comme Les Indignés ou Nuit debout, qui expriment une contestation globale du système.

8. Conclusion

Les 17-24 ans portent peut-être en eux un renouveau de la démocratie, l’ère du numérique ayant fait exploser l’attraction pour la démocratie directe et les débats d’opinion en ligne. Mais cette nouvelle donne porte aussi le danger sous-jacent, parmi cette classe d’âge, d’une montée des intolérances, de gauche comme de droite : une intolérance elle-même porteuse d’un affaiblissement de cette démocratie. La crise sanitaire actuelle pourra-t-elle appuyer la mobilisation des générations nouvelles en faveur de la lutte pour le climat ? Et induire un changement des relations entre les hommes, par-delà les frontières ? De fait, cette génération 2020 s’affirme comme celle de tous les défis. Pour les auteures, c’est à l’Education qu’il incombe de la porter et de l’encadrer, afin de prolonger et faire vivre la dynamique des Lumières.

C’est seulement à cette condition que les jeunesses des années 2020 « assureront la continuité du passé et du futur, construiront un monde commun et œuvreront comme chaînon vers le monde d’après », concluent-elles (p.197)

9. Zone critique

Une analyse passionnante, nourrie de nombreux témoignages d’étudiants, d’éclairages historiques et des derniers travaux en sociologie, mais aussi des rebondissements les plus récents de l’actualité. Cet essai à quatre mains dresse un portrait très juste et précis de la génération des vingtenaires, entre nouveaux comportements de groupe et extrême diversité sociologique et ethnologique des profils. On sourit plus d’une fois, aussi, face aux étonnements et aux réticences des auteures, âgées de quatre fois vingt ans, face à des agissements qu’elles ne peuvent et ne veulent suivre : abandon quasi-généralisé de la forme écrite, omniprésence des écrans, soutien parfois sans limite aux nouvelles formes de consommation et de sexualités…

Mais ce qui domine dans cette étude reste la tendresse, palpable au travers de toutes les lignes, de ces « grands-mères » face à une génération qui les fascine et qui les fait trembler à la fois. Et sur laquelle elles font porter tous leurs espoirs pour le renouveau de l’humanité.

10. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Martine Segalen, Claudine Attias-Donfut, Avoir 20 ans en 2020 : le nouveau fossé des générations, Paris, Odile Jacob, 2020.

Autres pistes– Vincent Coquebert, Millennial Burn-Out: X, Y, Z... Comment l’arnaque des « générations » consume la jeunesse, Paris, Arkhê, 2019.– Georges Lewi, Generation Z - Mode d'emploi, Paris, Vuibert, 2018.– Daniel Ollivier, Générations Y & Z : Le grand défi intergénérationnel, Louvain, De Boeck Université, 2017.– Elisabeth Soulie, La génération Z aux rayons X, Paris, Les Editions du Cerf, 2020.– Gilles Vermot-Desroches, Le printemps des millenials, Paris, Débats Publics Editions, 2018.

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