dygest_logo

Téléchargez l'application pour avoir accès à des centaines de résumés de livres.

google_play_download_badgeapple_store_download_badge

Bienvenue sur Dygest

Dygest vous propose des résumés selectionnés et vulgarisés par la communauté universitaire.
Voici le résumé de l'un d'entre eux.

L’Amour et la Haine

de Melanie Klein et Joan Riviere

récension rédigée parKarine ValletProfesseure certifiée de Lettres Modernes.

Synopsis

Psychologie

Partant du constat que l’amour et la haine sont les piliers du psychisme humain, Melanie Klein expose ses dernières théories psychanalytiques en collaboration avec Joan Riviere. Ensemble, elles explorent les mécanismes inconscients à l’œuvre depuis la petite enfance. S’inspirant de ses recherches dans le domaine de la psychanalyse d’enfants, elle démontre comment les processus psychiques datant de l’enfance orientent les comportements et situations affectives mis en place à l’âge adulte.

google_play_download_badge

1. Introduction

En 1937, alors que la psychanalyse est en plein essor, Melanie Klein et Joan Riviere publient deux conférences réalisées en 1936. Réunies sous le titre L’Amour et la Haine, elles abordent sous un jour nouveau la vie affective de l’homme et de la femme. Les deux psychanalystes y dévoilent comment le psychisme est sous-tendu par des sentiments inconscients ou refoulés qui façonnent nos réactions depuis la prime enfance. À l’origine de cette caractéristique psychique complexe ? L’amour et la haine qui ne cessent d’interférer tout au long de la vie et qui obligent chacun à élaborer des mécanismes de protection pour en équilibrer les forces contradictoires.

Quels sont les éléments fondateurs de ce fonctionnement psychique propre à tout individu ? Comment influencent-ils nos relations à venir, aussi bien dans le cercle familial que social ? Quel exutoire trouvons-nous pour rendre nos états émotionnels les plus violents supportables ? Melanie Klein et Joan Riviere analysent la façon dont l’amour et la haine se côtoient en permanence et trouvent leur expression dans des émotions aussi diverses que la jalousie, la culpabilité, l’amitié ou l’aversion pour quelqu’un.

2. Amour et haine : des sentiments indissociables

L’amour et la haine sont des états affectifs qui cohabitent en chacun de nous dès le plus jeune âge. Ces pulsions conflictuelles sont déjà présentes chez le nourrisson qui recherche la satisfaction de ses besoins élémentaires : être rassasié pour assurer sa survie et jouir du plaisir de la succion lors de l’allaitement. Si les conditions à son bien-être sont toutes réunies, il connaît un état de sécurité rassurant qui développe en lui l’amour pour sa mère. Cependant, lorsqu’il est confronté à un manque, cette plénitude se trouve mise en péril.

Ce malaise se traduit par des manifestations physiques ou émotionnelles désagréables, comme les pleurs, la suffocation, l’angoisse. Ces sensations pénibles, perçues comme destructrices, engendrent une agressivité qui est dirigée vers la mère. Elles donnent naissance à une activité fantasmatique, c’est-à-dire une capacité à imaginer, qui laisse libre cours à la colère du bébé et à son désir de détruire le corps maternel. Cette haine à l’égard de la personne aimée occasionne un sentiment de culpabilité inconscient, qui va pousser le nourrisson à développer des fantasmes réparateurs. Ceux-ci visent à reconstruire le corps de la mère que le bébé, à ce stade de son évolution, pense avoir réellement abîmé.

Quand l’enfant grandit, l’interaction entre amour et haine se perpétue à travers les relations avec ses parents. Au plaisir sensuel suscité par le contact avec le sein maternel se substitue le désir sexuel inconscient pour le parent du sexe opposé.

Ainsi la petite fille aspire à prendre la place de sa mère, alors que le petit garçon désire assurer le rôle de son père. Cela instaure une rivalité avec le parent de même sexe, qui n’éteint pas pour autant l’amour éprouvé pour lui. Le garçon ressent donc un désir génital inconscient pour son père et la fillette connaît le même désir pour sa mère, ce qui sera ultérieurement à l’origine des sentiments homosexuels présents dans les amitiés avec des personnes de même sexe. Les parents sont ainsi à la fois admirés et détestés dans un processus qui trouve son apogée au moment de l’adolescence. C’est pourquoi cette période est un cap si difficile à passer et que les tensions sont si vives.

Pour se détacher de ses parents, l’adolescent manifeste une forte agressivité et entre souvent en conflit avec eux, car la haine et la rivalité atteignent leur paroxysme. Présents tout au long de l’enfance, ces multiples conflits entre amour et rejet sont nécessaires au développement normal de l’enfant.

3. L’agressivité, une composante fondamentale de la nature humaine

L’agressivité est un élément inné chez l’homme. Avec l’amour, elle permet de répondre aux deux instincts primitifs qui président à la perpétuation de l’espèce humaine : l’instinct sexuel et l’instinct de conservation. Cette violence peut se manifester dans des situations variées. Elle peut découler d’un état d’insatisfaction et de frustration pouvant se combiner avec un sentiment de dépendance, comme il est possible de le constater chez les classes sociales pauvres.

Ces pulsions agressives participent aussi à la lutte pour l’existence. Lorsqu’elles font défaut à un individu, elles le mettent en danger et le rendent moins apte à surmonter les difficultés. Cet aspect de la personnalité humaine est toutefois un élément qui dérange par la violence qu’il induit. Joan Riviere note que la religion a justement la fonction de réguler ou d’occulter cette caractéristique constitutive de tout individu. En niant la part d’agressivité existant chez tout être humain, elle a pour objectif d’élever l’amour en valeur absolue et de condamner les tendances agressives et sexuelles. Par cette vision tronquée de l’âme humaine, elle oblige à réprimer une agressivité qui a dû trouver des canaux pour s’exprimer au fil des siècles. La persécution à l’égard des gens et de leurs idées a été l’un des moyens de la libérer.

Néanmoins, le surmoi, c’est-à-dire notre conscience, recherche instinctivement l’équilibre entre les forces contradictoires qui nous animent. Pour réguler ses pulsions destructrices et en éloigner tout danger, l’individu met en place un mécanisme de projection qui consiste à les rejeter hors de soi. Il déplace ainsi le danger sur un objet extérieur, qui devient le bouc émissaire de son agressivité. Par exemple, un enfant éprouvant de la haine pour une personne aimée s’en libérera en maltraitant ses jouets. Le cas le plus représentatif du processus de projection est certainement celui concernant la mort qui est considérée comme « le comble des forces destructrices qui opèrent à l’intérieur de nous » (p. 28).

La plupart des civilisations ont donc élaboré des croyances qui attribuent la responsabilité de la mort à des entités extérieures, comme Dieu, au lieu de l’expliquer par un processus naturel intérieur à notre corps. Mais la projection n’est pas seulement d’ordre psychique. Elle peut également être physique, ainsi que le révèle l’exemple du patient que l’on opère sous anesthésie légère et qui voit sa douleur au plafond avant de la sentir en lui.

4. L’influence des premières expériences sur les comportements adultes

La nature des liens qu’un enfant noue avec ses parents a une incidence sur le type de relation qu’il établira avec d’autres personnes à l’âge adulte. L’amour qu’il reçoit ou le manque d’affection dont il est l’objet construit une image parentale que l’enfant incorpore dans son esprit et qui l’accompagnera tout au long de son existence. Cette représentation mentale s’élabore néanmoins à travers le filtre des sentiments de haine ou de frustration qu’il peut éprouver à l’égard de ses parents. Elle peut donc être faussée par rapport à la réalité. Ainsi un petit enfant peut-il se forger l’image d’une mère et d’un père froids et sévères, alors qu’il est entouré d’amour et d’attentions.

Cette représentation psychique inconsciente dépend en fait de la capacité de l’enfant à accepter l’incompréhension, les erreurs ou les défauts de ses parents, ce qui conditionne l’intensité de ses pulsions agressives à leur égard. Même biaisée, cette image parentale servira de « prototype » pour toutes les relations à venir.

C’est ainsi que chaque individu choisit son partenaire amoureux en fonction des références affectives qu’il a connues pendant son enfance. Si le processus s’effectue généralement de façon inconsciente, il n’en demeure pas moins que les hommes se mettent souvent en couple avec des femmes présentant des traits communs avec leur mère, qu’ils soient d’ordre physique ou moral. Si cette logique peut prédominer pour les deux sexes, le choix repose surtout sur la qualité de la relation entretenue durant l’enfance. Ainsi, une personne ayant eu des rapports conflictuels ou tendus s’éloignera du modèle incarné par son père ou sa mère.

Melanie Klein ne réduit toutefois pas cette influence à la figure parentale. Pour elle, l’ensemble de l’entourage de l’enfant joue un rôle dans l’élaboration des fantasmes sexuels ou amoureux. Un cousin, une tante ou même une personne extérieure à la famille peut produire des impressions affectives favorables qui gouverneront ultérieurement le choix du partenaire.

5. La peur de la dépendance

L’attachement pour quelqu’un soulève un problème de taille : celui de la dépendance. Le fait d’être dépendant crée en effet un sentiment d’inquiétude qui est intimement lié à la crainte d’être privé ou de voir mourir la personne aimée et désirée. La dépendance est par conséquent perçue comme dangereuse parce qu’elle fragilise et rend incertain l’état de sécurité dans lequel on vit. C’est pour cette raison que très tôt, le bébé s’ouvre au monde et aux personnes qui l’entourent. Il développe ainsi une curiosité pour tout ce qui n’est pas la figure maternelle et qui lui permet d’amorcer un premier détachement.

Pour Melanie Klein, la peur d’être dépendant trouve son illustration majeure dans l’infidélité amoureuse et la personnalité du Don Juan. Pour se préserver des souffrances impliquées par la dépendance, l’homme infidèle multiplie les conquêtes : il se prouve ainsi à lui-même que ses partenaires ne lui sont pas nécessaires. Cette stratégie a une autre visée : se libérer de l’attachement à sa mère qui est inconsciemment recherchée dans toute relation amoureuse.

Dès l’enfance, le détachement apparaît donc comme une nécessité permettant le développement de l’individu et l’acquisition de l’autonomie. Pour qu’il soit réalisable, il faut que l’enfant soit en mesure de transférer ses désirs sur d’autres objets d’affection que sa mère. Cette capacité de transposition est indispensable pour garantir le bonheur et le bien-être futurs : en cas d’échec de certaines relations, la personne aura la faculté de se détacher pour renouer d’autres liens. L’objectif étant de découvrir de nouvelles sources de satisfaction, la recherche de substituts affectifs exige souvent la dévalorisation de la personne aimée, érigée en idéal. Ce rejet est particulièrement marqué chez les adolescents qui se détournent de leurs parents pour admirer de nouvelles idoles. Un professeur, une célébrité ou un personnage fictif deviennent alors des substituts temporaires participant à l’évolution psychologique de l’individu.

Chez certaines personnes manquant de confiance en elles, le mécanisme de détachement peut accentuer l’instinct grégaire et conduire au désir d’être entouré de nombreux amis. Dans ce cas, il révèle « le besoin de rassembler et d’accumuler de grandes quantités d’amour, de soutien et de sécurité qui constitueront une réserve toujours disponible » (p. 43).

6. L’introjection, un processus sécurisant

Dans tous les comportements et les mécanismes psychiques qu’ils mettent en œuvre, les hommes et les femmes cherchent avant tout à combattre le vide intérieur et à éviter les frustrations qui pourraient les fragiliser. Cette peur incite l’individu à vouloir s’approprier tout ce qui peut favoriser son bien-être, ainsi que le fait le nourrisson en absorbant le lait de sa mère. Cette tendance est illustrée par le processus d’introjection qui est le contraire du phénomène de projection. Il consiste à vouloir posséder tout ce qui est susceptible de pérenniser ou d’améliorer son bien-être.

Cette voracité inconsciente pousse à attirer à soi ce qui est source de plaisir et de satisfaction, tant au niveau physique et intellectuel que matériel et social. Ces bénéfices nous renforcent et nous confortent dans l’estime de nous-mêmes. Ils sont en effet considérés comme un gage de notre valeur et notre mérite puisque nous les avons obtenus, alors que la « privation représente inconsciemment l’idée inverse de ne pas être digne de choses bonnes » (p. 48).

Ce désir de possession trouve sa pleine expression dans la jalousie qui nous étreint face à des qualités ou des biens dont nous sommes dépourvus ou que nous ne pouvons acquérir. Cette convoitise existe à des niveaux divers, mais elle s’ancre dès l’origine dans le rapport entre hommes et femmes. Les individus de sexe masculin envient les femmes pour leur capacité à donner la vie. Cette jalousie se dévoile de façon détournée dans des rituels sociaux primitifs, tels que la couvade où l’homme et la femme accouchent en même temps.

Selon Joan Riviere, elle s’exprime aussi de manière symbolique à travers le travail de l’artiste qui donne naissance à ses œuvres. Pour ce qui est de la femme, sa jalousie concerne plutôt des qualités directement perceptibles dans le comportement ou dans le corps de l’homme, par exemple la force physique ou l’assurance masculine.

7. Conclusion

Dans ce livre, Melanie Klein et Joan Riviere mettent en avant la complexité des mécanismes inconscients en s’inspirant du complexe d’Œdipe freudien. L’ambivalence des sentiments pour le parent tantôt aimé, tantôt détesté, s’enracine dans l’enfance.

Elle engendre une culpabilité qui se traduit par des tendances agressives et un désir de séparation. Bien que le besoin d’indépendance soit essentiel pour le développement de l’enfant, l’attachement reste profondément ancré et persiste à l’âge adulte.

8. Zone critique

Lorsque ces deux conférences ont lieu, Melanie Klein a déjà bouleversé le milieu psychanalytique par ses théories nouvelles qui ne sont pas du goût de tous. Elle soutient que l’enfant peut être analysé très jeune. Le jeu devient alors un outil qui permet d’interpréter et de comprendre ses mécanismes inconscients. Elle émet également l’idée que la mère est la figure centrale de la construction psychique, s’opposant ainsi à Sigmund Freud qui érige le père en figure tutélaire. Ses idées suscitent la polémique.

Anna Freud fait partie des nombreux détracteurs de Melanie Klein. Elle insiste notamment sur l’importance de l’outil verbal dans le travail psychanalytique, considérant, comme son père, que l’enfant doit être détenteur de la parole pour pouvoir être analysé.

9. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– L’Amour et la Haine, Paris, Éditions Payot et Rivages, 2001.

Autres pistes– Le Traitement psychanalytique des enfants, Paris, PUF, coll. « Bibliothèque de psychanalyse », 2002.– Le Complexe d’Œdipe, Paris, Éditions Payot, 2006.– Agressivité, culpabilité et réparation, Paris, Éditions Payot, 2004.

© 2020, Dygest