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Voici le résumé de l'un d'entre eux.

État de vigilance

de Michaël Fœssel

récension rédigée parRobert Guégan

Synopsis

Philosophie

Sécurité alimentaire, sécurité énergétique, sécurité des parcours professionnels, sécurité informatique… La banalité sécuritaire ne s'exprime pas que par des mots. Elle suscite des lois, des normes, et conduit à une vigilance supposée vertueuse pour parer aux dangers qui nous entourent. Invités à considérer l'avenir comme une menace, nous sommes ainsi investis d'une mission historiquement et institutionnellement dévolue à l’État : assurer la sécurité. Mais s'agit-il de nous protéger ou de permettre le fonctionnement sans heurts de l'économie de marché ? « L'évidence sécuritaire » caractérise les discours et les pratiques d'un État libéral-autoritaire, qui instrumentalise les peurs et remet en cause nos libertés.

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1. Introduction

Le supposé « retour de l'État », après les attentats terroristes de 2001 et la crise économique de 2008, annonce bien autre chose que la restauration de son autorité. Il correspond à l'émergence d'une figure politique particulière, que l'auteur définit comme « État libéral-autoritaire ». La contradiction n'est qu'apparente, pour peu qu'on se penche sur la notion de sécurité, à l'articulation de l'anthropologie, de la politique et du droit.

Chez Kant, la sécurité apparaît comme une clause minimale de sûreté, qui permet au sujet de faire l'expérience de la liberté . « Ce qui est une manière de dire que la sécurité ne suffit pas à circonscrire le champ de ce qui est moralement ou politiquement souhaitable » (p. 89). Ce n'est donc pas une norme, et ce l'était encore moins chez les Grecs, rappelle l'auteur. Dans l'Antiquité en effet, la sécurité désignait un état d'esprit, celui du sage, dont l'âme tranquille échappait aux tourments qui l'entouraient. D'un point de vue métaphysique ou éthique, la sécurité désignait ainsi une fin en soi, une fin hautement désirable.

Kant bouleverse donc cette relation en subordonnant la sécurité à la liberté qui, seule, peut nous rendre insensible aux tourments extérieurs. Mais la sécurité de Kant n'est plus un idéal de sagesse : c'est une garantie institutionnelle, liée à l'édification de l'État souverain.

2. Au fondement de l'État

Tout se passe aujourd'hui, comme si à la sécurité pour quelque chose, liée à une attente précise, s'était substitué un idéal sécuritaire, valorisé comme tel, dans toutes les dimensions de l'existence : sécurité alimentaire, sécurité des diplômes, sécurité sanitaire… Comment expliquer cette évolution, qui a conduit à faire entrer le concept de « sécurité humaine » aux Nations Unies ?

L'exigence de sécurité permet de donner un contenu concret et moins formel aux droits de l'homme. Elle formalise désormais ce qui est exigible, physiquement et socialement. La vulnérabilité de l'individu face à certains États est donc reconnue, mais cette banalisation sécuritaire provoque une sorte d'égalisation des menaces, sans hiérarchie. Et finalement un risque pour la démocratie. Car une sécurité totale impliquerait une restriction illimitée des droits : il faudrait tout encadrer. À qui, d'ailleurs, confier le pouvoir de définir l'insécurité, c'est-à-dire ce qui fait peur ? Une politique sécuritaire réussie signifierait la mort du politique.

D'autant que la sécurité est un droit premier. Lié à la survie de l'homme, à sa vulnérabilité, c'est un droit naturel. C'est même le seul, car il précède toute institution politique. Et au sein de cette dernière, il se confond avec l'expression des droits fondamentaux. Fœssel reprend ici l'historique de l'État, en s'appuyant sur Hobbes, chez qui l'absence de règles, le désir de la conservation de soi, mènent à la violence généralisée : la guerre de tous contre tous. En rompant avec l'état de nature, l'État garantit la sécurité de chacun, souligne le philosophe anglais dans son Leviathan (1651).

3. La sécurité n'est plus l'affaire du politique

La modification du concept de sécurité correspond à l'émergence d'une nouvelle forme d'État. Dans un monde globalisé où les frontières ne sont plus nécessairement nationales, l'institution moderne n'est plus celle de Hobbes, où la sécurité consistait à protéger ses sujets contre d'autres États, à affirmer sa puissance pour éviter la guerre. Le danger est devenu transnational. Il prend la forme de la pandémie ou de la dissémination nucléaire. Il n'a plus la figure du soldat du pays voisin, mais celle, plus floue, de l'immigré ou du trafiquant, devenu indésirable sur tous les sols.

Dans ces conditions, les barrières contemporaines ne sont plus celles d'hier. Si les murs, qui s'érigent à la frontière mexicaine ou sud-africaine, territorialisent encore le pouvoir, ils ne font que pointer la perte de souveraineté des États, en raison de la mondialisation des échanges. Ils signalent aussi que la barrière sécuritaire opère comme un filtre : le danger qu'arrêtent ces murs, ce sont les pauvres et les demandeurs d'asile, qui perturbent l'économie de marché et ses institutions.

On voit la contradiction avec le modèle de Hobbes, qui faisait de la peur l'origine anthropologique du lien politique. La naturalité de la peur ne mène plus à cet accomplissement institutionnel qui consistait, pour faire court, à transférer la peur de tous à un seul, l’État, faisant ainsi de la sécurité la finalité première de la politique, ce qui inscrivait aussi la sécurité dans un cadre étatique, en particulier sous forme de lois. Aujourd'hui, la sécurité n'est plus la « signature » de l’État. Au point qu'elle n'apparaît plus comme le préalable juridique de la liberté. Entre 2002 et 2010, pas moins de dix nouvelles lois pénales ont été votées en France. Cinq textes sur la sécurité publique et le renseignement ont été adoptés entre 2010 et 2015.

Par ailleurs, alors qu'hier, seule la puissance publique pouvait résoudre le problème de la peur, ce rôle est aujourd'hui largement partagé, et il déborde du champ politique. La sécurité est devenue un marché mondial où abondent les sociétés de surveillance, les agences de mercenaires… assistées de techniques toujours plus intrusives : caméras de surveillance, traçage biométrique, etc.

4. La marque du néolibéralisme

Une autre différence avec Hobbes, qui écrivait au XVIIe siècle, sur fond de profonde transformation économique et de guerre civile, porte sur la relation à l'économie. La souveraineté politique mise en avant par Hobbes peut en effet être comprise comme une mise en cause de la légitimité du marché (alors sans entraves), même si pour le philosophe anglais, l'enrichissement constituait le seul moyen de se prémunir contre les inquiétudes, l'accumulation de richesses permettant d'affirmer sa puissance et de dissuader ainsi tout agresseur potentiel.

Rien de tel aujourd'hui, souligne Fœssel. Le jeu de la concurrence, jugée bonne par principe, n'appelle plus un règlement politique. Au contraire. Pour la théorie néolibérale, incarnée par Hayek en particulier, le marché permet de pacifier les relations entre individus, car il participe de la rationalisation. Le désir de sécurité se trouve ainsi assouvi par une accumulation que permettent les informations objectives du marché. En d'autres termes, il appartient aux individus eux-mêmes d'être vigilants pour organiser leur propre sécurité.

C'est un renversement. Si le capitalisme demeure un « régime de l'accumulation de garanties » (p. 30), l'État, qui abandonne une part de sa souveraineté au marché, n'est plus que l'institution de la rationalité économique. Dans cette perspective, l'individu lui-même doit être façonné par la loi, qui rappelle à chacun le sens de son autonomie. Il doit assumer ses actes au terme d'un calcul coût-bénéfice qui élargit considérablement sa responsabilité. On rejoint ici la théorie de l'individu-stratège, qui scelle l'accord entre le néolibéralisme et l'interventionnisme de la puissance publique.

Cette évolution qui peut sembler paradoxale est à l’œuvre depuis le début des années 1980 (époque Reagan-Thatcher), mais on peut, avec Foucault, la faire remonter aux années 1930, où émergent parallèlement les fondements doctrinaux du néolibéralisme et la notion de sécurité axée sur le concept de risque. Notion qui a prospéré. Au niveau de l'État, le calcul du risque conduit à la « mathématisation du social ». Chez l'individu, la « gestion des risques » enjoint de demeurer attentif. Sous peine de devenir coupable par défaut de vigilance.

5. Un nouveau régime de responsabilité

On comprend que l'injonction généralisée et permanente à la vigilance transforme le lien de sujétion avec l’État. L'obéissance n'est plus de mise. À la suite de Foucault qui considérait le néolibéralisme, moins comme une idéologie que comme un art de diriger les individus, Fœssel souligne que dans le mode de gouvernement qui en résulte, « les contraintes se logent dans la capacité des acteurs à se doter eux-mêmes de règles » (p 41). On peut donc dire que les individus n'ont jamais été aussi libres que dans les sociétés néolibérales...

À condition de préciser que le contrôle se loge désormais dans le rapport qu'ils entretiennent avec eux-mêmes, contrôle « qui s'élabore autour de critères de performance et de productivité » (p. 41). Participant d'une société de l'attention permanente, la vigilance prend un caractère normatif pour départager les perdants des gagnants : ceux qui ont su être attentifs aux opportunités.

La loi sur la « rétention de sûreté », votée en février 2008, illustre cette reformulation de la notion de responsabilité entreprise par le néolibéralisme. Elle permet de maintenir en prison des condamnés ayant purgé leur peine (« dangerosité sans culpabilité ») et de juger des malades mentaux hier considérés comme irresponsables (« culpabilité sans imputabilité »). Les normes tendent donc à s'imposer là où il y avait le droit, et la dangerosité devient une affaire d'experts. Elle renvoie à une logique probabiliste qui recevra (ou pas) confirmation après-coup. Ce qui fait que, potentiellement, nous sommes tous dangereux. Et comme je deviens responsable de ce que pourrais accomplir, toute présomption d'innocence disparaît.

Le danger, souligne l'auteur, réside plutôt dans ce monde soumis à l'expertise : il substitue une évaluation des risques à la notion de juste et d'injuste, de bien et de mal. Dans l'État libéral-autoritaire, mieux ne vaut pas être immigré, fumeur, handicapé… à l'heure où l'édification de nouvelles barrières ne dissipe pas la crainte des autres. Car l'ennemi intérieur, auquel le terroriste donne une figure invisible, est nulle part, et donc partout.

6. De la sécurité à la légitimité

Reste que le sécuritaire agit à fois comme contrainte et comme désir. Pourquoi les murs sont-ils devenus populaires ? La sécurité n'est plus l'apanage d'un discours autoritaire, explique l'auteur. Mais ce n'est pas la seule raison. Le discours sécuritaire s'adresse à la part la plus désocialisée de l'individu, et la vigilance produit aussi de l'attachement aux institutions.

Comme on l'a vu, la légitimité politique de l'État s'est érodée. L'État qui ferait son retour n'est ni l'État providence, ni l'État de droit des libéraux. C'est un « État libéral-autoritaire » qui, au nom d'une certaine idée de la liberté, considère que la sécurité est une fin en soi de l'action politique (contrairement à Hobbes, qui passe pourtant pour adepte d'un État autoritaire). D'où l'apparition d'un autoritarisme d'un genre nouveau…

Et un besoin de légitimation, car Hobbes ne dit pas seulement que « ce qui fonde la légitimité de l’État n'est rien d'autre que la sécurité qu'il garantit ». Il faut encore que les sujets intériorisent l'action que l'État mène en leur nom. Autrement dit, que l'obéissance forcée se mue en obligation ancrée dans le juridique, à travers un régime d'autorisation.

Avec l'acte de conférer, l'autorité juridique instaure le lien politique en rompant avec la nature (la peur), et la sécurité de l'individu est assurée par le respect des lois. L'État est donc un instrument de pacification par la contrainte, mais l'autorité ne s'y confond pas avec la puissance. C'est aussi ce que nous enseignent les sociologues, qui opposent autorité et pouvoir souverain. Non sans rappeler que l'insécurité est un fait social autant que naturel.

7. Restaurer la puissance

La politique sécuritaire se déploie ainsi au détriment d'une autorité affaiblie, autorité sociale comprise. Car la multiplication des dispositifs sécuritaires va de pair avec l'affaiblissement des protections sociales, services publics compris. Bref, l'insécurité contre laquelle luttent les États se limite à une insécurité physique, celle des corps, conformément à une logique qui considère les sujets entrepreneurs d'eux-mêmes, et partant, libres de toute appartenance sociale.

Ainsi, le mouvement auquel on assiste depuis 40 ans – moins de social, plus de politique sécuritaire – ne correspond pas à un retour du politique. Là où l'État-providence était confronté à une société civile questionnant son autorité, l'État sécuritaire n'a plus que deux vis-à-vis : les menaces qui le mettent en cause et les citoyens ramenés à leurs peurs. La politique sécuritaire ne concourt pas au rétablissement d'une autorité défaillante, elle vise à restaurer la puissance de l'État. Il faut y voir l'adaptation à un monde mondialisé, où « l'apparat de la puissance tient vient en lieu et place de l'indépendance d'autrefois » (p. 77) Les murs en sont un bon exemple.

La sécurité n'est pas pour autant l'otage des néolibéraux, souligne l'auteur. Il suffit de la considérer comme un bien, comme l'a fait l'ONU. D'un droit, la sécurité devient ainsi une réalisation sociale. D'exigible, elle devient l'horizon de ce qui est souhaitable.

8. Conclusion

La peur ayant délivré un message sur leur vulnérabilité, les hommes ont décidé de s'unir pour garantir collectivement la paix au travers de l'État. Nous assistons aujourd'hui à ce qui pourrait être une dépolitisation de la peur. Les peurs sont requises comme instruments de mobilisation permanente, y compris dans le quotidien (management par la peur…). Leur « bénéfice » n'aboutit plus à une confiance mutuelle, mais à une défiance généralisée. Le danger que ces peurs désignent n'est plus un autre, mais le réel social, où tout devient danger en puissance, car l'affaiblissement du politique estompe la barrière entre le dehors dangereux et le dedans apaisé.

Quel est l'horizon de cette vigilance de plus en plus partagée, auquel conduisent ces « peurs angoissées » ? On conçoit que l'État libéral-autoritaire vise à la maîtrise absolue du monde, garante d'échanges optimisés, mais la vigilance n'a pour objet que la vie et sa perpétuation. Rien d'autre. Elle est totalement à l'opposé du courage, tel que le définissait Hannah Arendt, par exemple. Le courage nous invite en effet « à entrer dans le monde en dépit des risques que cela implique. Il fait donc obstacle, aux désirs de sécession que nous avons repérés dans les peurs contemporaines » (p. 150).

Sécession qui se manifeste dans les murs visibles ou invisibles, à l'image de la décision européenne (du 18 mars 2016) déboutant a priori du droit d'asile les réfugiés arrivant en Grèce.

9. Zone critique

« La société néolibérale est une société de l'attention et de la mobilisation permanente » (p. 44). Le néolibéralisme n'est donc pas le libéralisme classique rappelle l'auteur, en signalant que, liée à une philosophie pessimiste de l'histoire, la question de la sécurité est sans doute ce qui les sépare. Il s'agit in fine de remplacer le jugement par le calcul, la loi par le « normal », pour favoriser la sécurité économique dans un monde concurrentiel.

Loin de l'approche technologique qui circonscrit souvent le cadre sécuritaire, l'auteur mobilise longuement des penseurs reconnus (Hobbes, Foucault, Kant…), pour soulever plusieurs interrogations qui débordent du champ philosophique. Interrogations que « l'urgence sanitaire » due au coronavirus ne fait que mettre en perspective.

10. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– État de vigilance. Critique de la banalité sécuritaire, Paris, Le Seuil, 2016.

Du même auteur :– Récidive, 1938, Paris, PUF, 2019.– Après la fin du monde. Critique de la raison apocalyptique, Paris, Seuil, 2019.– Avec Louis Lourme : Cosmopolitisme et démocratie, Paris, PUF, 2016.– Kant et l'équivoque du monde, Paris, CNRS, 2008.– Le Scandale de la raison, Paris, Honoré Champion, 2010.

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