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Guerres justes et injustes

de Michael Walzer

récension rédigée parÉmilien LegendreDiplômé du master d’Études moyen-orientales de l’ENS de Lyon et étudiant en Sécurité internationale à Sciences Po Paris.

Synopsis

Philosophie

La notion de guerre juste a souvent été instrumentalisée par certains États afin de servir leurs intérêts, et ainsi utilisée à tort comme lors de la dernière guerre d’Irak. Dans cet essai, Michael Walzer réinterprète cette conception morale et éthique de la guerre à l’aune des conflits modernes. Il vise à la revêtir d’un pragmatisme moral dans le but de donner aux populations les outils leur permettant de juger des guerres décidées par leurs gouvernements.

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1. Introduction

Aux États-Unis, Walzer est l’un des représentants du mouvement communautarien, opposé au libéralisme individualiste symbolisé par J. Rawls. Cette doctrine met l’accent sur l’importance de la communauté dans laquelle est ancré l’individu, en ce qu’elle conditionne son identité, son éducation et son action, plutôt que sur la nature humaine qui le rapproche de l’universel.

Ce positionnement est essentiel afin de comprendre les enjeux de son argumentaire. Walzer renouvelle une notion vieille de plusieurs siècles, celle de la « guerre juste », dans le contexte des États-nations du XXe siècle. La guerre juste est celle qui répond à l’agression à l’égard d’une communauté, et qui vise à restaurer les droits de celle-ci, au premier rang desquels sa sécurité. Contrairement à l’État mondial capable de maintenir la sécurité internationale, issu de la vision libérale cosmopolitiste, Walzer propose une vision moins ambitieuse basée sur un empirisme moral, celle d’un pluralisme d’organisations étatiques et civiles s’associant pour garantir de concert leurs droits et valeurs.

Loin d’une étude du droit positif international, dont les décrets et principes sont bafoués au quotidien, Walzer vise à faire de son ouvrage un « livre de morale pratique », illustré par des exemples historiques et adressé aux citoyens. Son but est bien de « restituer la notion de guerre juste aux théories morale et politique », au-delà du droit, de montrer les dilemmes de cette théorie morale et ainsi d’avancer des arguments qui auraient pu être mobilisés dans son engagement politique contre la guerre au Vietnam.

2. La guerre juste selon le droit international, une conception insuffisante

Pour introduire sa théorie morale de la guerre, Walzer part d’une position extrême : celle des « réalistes », qui considèrent que la guerre renvoie à la nature humaine, qu’elle est le résultat logique d’un rapport de puissance. La puissance d’un État lui donne en effet l’opportunité d’étendre son territoire par voie de conquête, et la morale serait l’un des moyens de propagande employés par celui-ci afin de défendre ses intérêts. Selon cette vision réaliste, la scène internationale est le lieu de confrontation de différentes morales particulières, créant un état d’anarchie.

Face à cette théorie relativiste de la morale, Walzer montre la nécessité qu’éprouve chaque acteur de justifier ses actions et sa stratégie en temps de guerre, dans l’absolu. Chacun se doit d’apparaître dans son bon droit et en appelle à des significations et des conventions partagées par tous (« bonne conduite », code militaire), car il engage sa responsabilité. Sans revenir sur l’élaboration historique de la guerre juste, Walzer se place dans la continuité de cette tradition marquée par les figures de Thomas d’Aquin et de Grotius. Selon celle-ci, nous pouvons porter deux types de jugements sur la guerre, relatifs aux raisons qu’ont les États de la provoquer (jus ad bellum) et à la manière dont ils la conduisent (jus in bello).

La guerre débute par une agression, crime envers l’intégrité territoriale d’un État et sa souveraineté politique, et par conséquent envers les libertés des individus qui forment cette communauté. D’après le paradigme de la guerre juste aujourd’hui transposé dans le droit international, deux usages de la force sont légitimes : tout pays attaqué peut répondre à l’agression et mener une guerre pour protéger sa souveraineté, et n’importe quel autre État peut lui venir en aide afin de protéger le droit établi. À l’issue de la guerre, l’État agresseur doit être puni afin de prévenir un autre conflit et de décourager toute initiative similaire. La guerre doit être décidée en dernier recours, dans le cas où toutes les autres alternatives non violentes ont échoué, et doit rester proportionnée dans ses moyens, vis-à-vis de l’objectif qu’elle défend.

Cependant, Walzer affirme que cette analogie est incomplète, et que le « paradigme légaliste » nécessite d’être amendé afin d’être élargi à d’autres situations. Une des grandes faiblesses de ce système international est qu’il n’existe aucune force de police supranationale capable de faire appliquer ces normes et de réprimer toute agression, conduisant ainsi les États à se faire eux-mêmes justice. D’où la nécessité, selon l’auteur, de débattre de la guerre et de la justice dans un cadre plus général, celui de la société, afin de pouvoir juger tout manquement des États aux règles communes.

3. Les amendements de Walzer : pour une meilleure justice interétatique

Quelles sont les autres situations auxquelles Walzer souhaiterait étendre la notion de guerre juste ?

C’est d’abord le cas de la guerre préventive, lorsqu’un État anticipe l’attaque de son adversaire, alors que celui-ci s’était préparé militairement à l’offensive et montrait une intention manifeste de passer à l’action. S’il n’agit pas le premier, l’État en question aura peu de chances de renverser la situation, une fois envahi, ou après que ses forces ont déjà subi une attaque. L’offensive israélienne contre l’Égypte débutant la guerre des Six Jours en juin 1967 sert ainsi d’illustration à l’auteur.

Peuvent aussi être qualifiés de justes trois types d’interventions menés par un État afin d’assurer le principe d’autodétermination de communautés particulières : celles visant à apporter une assistance à des mouvements sécessionnistes ayant une forte représentativité, à contrebalancer une autre intervention extérieure et rééquilibrer les forces en présence, ou, enfin, à sauver des populations en passe d’être massacrées. Ces interventions humanitaires, limitées, ont pour objectif le secours et le maintien d’un équilibre entre les groupes de population, non la victoire d’un camp sur l’autre ; elles doivent respecter l’autonomie locale des acteurs, et laisser le moins possible de traces.

À travers un de ses exemples, Walzer montre que les Américains ont utilisé à tort les principes de la guerre juste au Vietnam pour le compte de leurs propres intérêts : prétendant d’abord prêter assistance à un régime qui avait perdu toute légitimité, puis rééquilibrer la situation face à l’intervention d’une autre puissance, celle du Nord-Vietnam – alors que le pays et la population étaient arbitrairement divisés par une ligne de démarcation depuis 1954. En réalité, l’intervention militaire était avant tout liée aux intérêts américains, et visait une victoire idéologique sur l’autre camp.

La plupart du temps, la fin de la guerre juste est le rétablissement du statu quo ante. Lorsque la guerre prend un tour idéologique et que se greffe à cet objectif de défense celui d’un changement de régime ou d’une conversion massive de la population, elle devient une guerre de croisade. Dérive dangereuse, cette dernière requiert alors la victoire totale sur l’ennemi, une capitulation sans conditions, et provoque une violence débridée. Or l’idée d’une capitulation sans condition est impensable dans le système international actuel, où chaque État a des droits propres et ne peut être rayé de la carte. L’État ennemi doit être traité comme un futur partenaire, ce qui implique d’éviter tout ressentiment conduisant à une reprise des hostilités.

Le cas extrême dans lequel un changement de régime s’impose est celui d’un régime violent, menaçant par sa nature les droits politiques ou l’intégrité territoriale de ses voisins (régime nazi). La guerre juste est donc une « guerre de conservation », limitée dans ses buts et dans ses moyens.

4. Le jus in bello, bonne conduite en temps de guerre

Jusqu’alors, nous avons traité des motifs et des fins qui pouvaient rendre une guerre juste. Dans cette partie, nous allons évoquer le jus in bello, les moyens avec lesquels il est juste de se battre.

Contrairement au jus ad bellum dans lequel la justice n’appartient qu’à un camp, chaque soldat a les mêmes droits et devoirs dans le jus in bello. Les soldats sont égaux de part et d’autre en ce qu’ils ont été entraînés dans la guerre, conscrits pour la plupart, et forcés à s’entretuer. Afin d’éviter les actions les plus cruelles, ils obéissent à une « convention de la guerre » basée principalement sur le droit des gens, mais aussi sur une casuistique, une pratique dérivée de coutumes et normes professionnelles, codes moraux, etc. (p. 116). Le principe de base de cette convention est la distinction entre combattants et non-combattants, ou civils, qui ne doivent pas être victimes de violence.

Or, au fil du temps, ces derniers se retrouvent de plus en plus liés à l’activité guerrière : ils y prennent part économiquement, en fabriquant des armes, sont voisins de cibles militaires d’importance ou aident des soldats. Pour cette raison, les penseurs utilitaristes ont forgé la doctrine du double effet : un acte susceptible d’avoir des conséquences néfastes (le meurtre de civils) est permis, pourvu que l’intention de celui qui agit soit bonne et que cet acte augmente ses chances de gagner une guerre juste, tandis que les mauvais effets de celui-ci n’ont pas été recherchés pour eux-mêmes et sont proportionnellement moins importants. La nécessité de la guerre est invoquée afin de déroger aux lois les plus simples du jus in bello.

Walzer restreint cette doctrine en y ajoutant une deuxième intention : celle de minimiser le plus possible le tort fait aux non-combattants, au péril de la vie du soldat. Les combats peuvent certes occasionner des pertes de civils, mais il est immoral de les cibler directement afin d’atteindre l’ennemi. Pour s’acquitter de ses devoirs moraux, le militaire doit aider les civils à quitter le champ de bataille. Walzer s’oppose notamment à la pratique du siège d’une ville entière, comme celui de Leningrad (1941-1943) par les nazis.

La guerre anti-insurrectionnelle est inédite dans la mesure où toute guérilla joue sur le flou entre civils et militaires afin de tromper l’ennemi et de s’allier la population : elle se présente comme le combat d’un peuple contre son envahisseur. Les troupes en présence, les Américains au Vietnam par exemple, doivent rétablir cette distinction et être disciplinées afin de ne pas commettre d’exactions poussant la population dans le camp adverse.

Une stratégie politique doit être établie, et l’intervention rester limitée afin de ne pas être considérée comme une agression. Le terrorisme est quant à lui une stratégie condamnée moralement, en ce qu’il frappe aveuglément et intentionnellement toute catégorie de la population afin de semer la peur et de détruire la solidarité d’une nation.

5. Une exception à la règle : « l’urgence suprême »

Dans les guerres modernes, à partir du moment où les soldats sont réellement engagés, une forte pression s’exerce en faveur de la violation des conventions de la guerre : les règles sont souvent bafouées au nom de la cause supérieure défendue par un camp, et le bon comportement au combat est souvent sacrifié au profit d’une victoire rapide. Là réside une incohérence de la théorie de la guerre, qui hésite entre une « pensée éprise d’absolu » (droits de l’homme et autres principes moraux) et une pensée utilitariste (nécessité de gagner la guerre pour éviter la destruction d’une communauté).

Face à ce dilemme, certains avancent la notion de « l’échelle mobile », selon laquelle plus la cause de la guerre est juste, plus on a le droit de commettre des exactions contre l’ennemi. Si certaines actions restent encore inadmissibles, les règles de l’utilité et de la proportionnalité sont levées et laissent libre cours à la violence. Walzer prend pour exemple la décision britannique de violer la neutralité de la Norvège en 1940 afin d’augmenter le blocus contre l’Allemagne nazie, ou la bombe atomique lâchée sur Hiroshima en 1945. La doctrine opposée à celle de l’échelle mobile est l’absolutisme moral, qui postule que les règles de la guerre sont impératives et ne doivent souffrir aucune exception.

Walzer défend une voie médiane, fondée sur l’argument d’ « efficacité en cas de situation extrême » (p. 416). Dans le cas où une communauté se retrouve dos au mur, a épuisé tous les moyens lui permettant de lutter avec justice contre une menace imminente, attentant à sa liberté ou visant sa destruction même, il lui est possible de s’écarter exceptionnellement de la convention de la guerre, et d’utiliser des moyens généralement proscrits. Néanmoins, les droits humains outrepassés par ces mesures ne disparaissent pas : le responsable militaire ou l’homme d’État ayant pris la décision en porte la culpabilité morale. Il cite pour exemple le bombardement des villes allemandes par les Anglais de 1940 à 1942, qui tuèrent 300 000 Allemands, mais répondent au danger imminent d’une invasion nazie. Néanmoins, il montre également que l’argument de l’échelle mobile n’est pas loin, les bombardements ayant continué jusqu’en 1945 alors que la menace était levée.

Dans ce schéma, l’utilisation d’armes nucléaires est à proscrire absolument (même en cas de légitime défense), car elles « pulvérisent la théorie de la guerre juste » en tuant sans aucune discrimination ni proportionnalité. Si la dissuasion permet d’éviter de faire la guerre, elle est immorale, car elle brandit la menace du massacre de millions d’innocents.

Enfin, les dirigeants politiques ne peuvent éviter de choisir la proposition utilitariste du dilemme de la guerre, et d’outrepasser certains droits afin de garantir la sécurité collective dans des situations extrêmes. La seule manière de réconcilier cela avec la notion de justice est de juger la moralité de leurs actions et de leur en faire porter la responsabilité, à eux comme à leur administration, ou aux soldats vis-à-vis du jus in bello.

6. Conclusion

C’est peut-être la notion la plus importante de la pensée de Walzer : la responsabilité. Chaque société peut juger la politique de son gouvernement lorsque celui-ci décide d’une guerre, et lui demander des comptes. Celui-ci est non seulement jugé sur les raisons qui le poussent à engager ses troupes (jus ad bellum), mais aussi sur la manière dont le combat est mené (jus in bello), cette dernière responsabilité s’étendant alors de l’administration aux simples soldats, qui doivent s’assurer que les droits humains soient respectés. Dans son après-propos de février 2006, Walzer rappelle d’ailleurs que le changement de régime ou l’imposition de valeurs étrangères ne peuvent jamais être le but d’une guerre juste, après l’engagement des Américains en Irak.

Son ouvrage démontre bien le caractère duel de la théorie de la guerre juste : dans des situations d’urgence, il devient finalement possible de faire le mal au nom du bien.

7. Zone critique

L’idée de communauté est au centre de l’ouvrage de Walzer. C’est à partir de sa sécurité, ou de l’autodétermination d’une population que l’on décide de la guerre juste, et c’est au nom de sa survie que des actions injustes peuvent être commises en cas d’ « extrême urgence ». Il ne croit pas en une autorité globale chargée de mener des actions de police pour maintenir la sécurité internationale : pour lui, cela équivaudrait à une tyrannie globale, un nouvel « État impérialiste » (p. 30).

Tandis que Walzer se place dans la filiation du courant traditionaliste de la guerre juste, appuyé sur le droit international, un courant plus récent dit « révisionniste » a émergé aux Etats-Unis, se concentrant sur la dimension morale de la guerre et refusant la séparation entre jus ad bellum et jus in bello. Jefferson Mc Mahan, entre autres, rejette ainsi l’idée d’une égalité morale des combattants durant la guerre, et promeut une extension du jus ad bellum aux combattants mêmes, créant une asymétrie juridique et morale entre des combattants justes et injustes.

Cette critique pointe une des limites des théories proposées par Walzer : sa réflexion reste dépendante du cadre des États-nations (impliquant une responsabilité des États), tandis que les révisionnistes considèrent davantage la responsabilité individuelle des acteurs en guerre et se centrent sur les droits humains. D’autres philosophes, comme Brian Orend, ont proposé qu’une troisième dimension soit ajoutée à la théorie de guerre juste, le jus post-bellum, afin d’assurer le juste règlement de la guerre, la reconstruction et le jugement des responsables.

Walzer démontrait déjà l’incapacité de la doctrine de la guerre juste d’intégrer de nouveaux moyens de faire la guerre, à travers l’exemple de la bombe atomique. La pratique désormais courante des assassinats ciblés par drone ou de l’usage de mercenaires, qui diluent la distinction entre combattants et non-combattants et pérennisent l’état de guerre, montrent l’actualité de cette question. Sa position reste finalement intéressante dans la mesure où il revisite la notion de guerre juste avec pragmatisme, sans tomber dans un relativisme réaliste ou utilitariste.

8. Pour aller plus loin

Ouvrage recensé– Guerres justes et injustes, Paris, Gallimard – Folio Essais, 2006.

Du même auteur– Morale minimale, morale maximale, Paris, Bayard, 2004. – De la guerre et du terrorisme, Paris, Bayard, 2004. – Sphères de justice, Une défense du pluralisme et de l'égalité, Seuil, coll. « Couleur Des Idées », 2013.– À L'ombre de Dieu, Bayard Culture, 2016.– Manuel d'action politique, Paris, Premier Parallèle, 2019.

Autre piste– Brian Orend, « Just and Lawful Conduct in War: Reflections on Michael Walzer », Law and Philosophy, volume 20, n°1, 2001, pp. 1-30. – Grégoire Chamayou, Théorie du drone, Paris, La Fabrique, 2013.

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